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mercredi 6 mai 2026

Albin - Par Martin Harnicek - Monts Métallifères - 2026

 


L’histoire d’Albin commence par celle de ses parents, ou plutôt d’un idéal que formulent ces derniers. Vivant dans une dictature totalitaire dirigée par le Comité de dévitalisation, le Prédicateur, géniteur d’Albin, décide avec sa femme de braver l’interdit : avoir un enfant qui, espèrent-ils tous deux, devrait être celui qui libèrera la société du joug du terrible Comité.

Très vite après sa naissance, les espoirs du couple sont réduits à néant : Albin montre d’inquiétants signes de cruauté, d’abord avec les animaux qu’il torture de façon très sauvage avant de mettre fin à leur vie. Il faut se rendre à l’évidence : l’enfant n’est pas un sauveur de l’humanité, mais un horrible monstre pétri de haine et de violence.

Alors que les parents se morfondent et se disent qu’ils ont engendré la pire des créatures, le Comité, de son coté, remarque le jeune garçon, ravi de voir en lui un futur cadre qui devrait faire parfaitement l’affaire pour intégrer le petit groupe d’hommes qui dirigent le territoire. D’autant plus qu’Albin et doué dans tout ce qu’il entreprend de violent et qu’il est affublé d’un visage fin et d’une beauté hors-norme. Cette qualité intéresse tout particulièrement les cadres du parti où seules les relations sexuelles entre hommes sont autorisées parce qu’elles n’engendrent aucune naissance supplémentaire.

Albin gravit les échelons les uns après les autres, soit en montrant ses prouesses imaginatives pour trouver de nouveaux moyens de dévitaliser ceux qui ont atteint l’âge légal pour cesser de vivre, soit en écrasant ses adversaires au sein du parti, usant de ses charmes pour séduire les hiérarques juste au-dessus qu’ils éliminent les uns après les autres ses concurrents directs aux postes qu’il convoite.

Mais dans ces sociétés aussi hiérarchisées, bien souvent ceux qui sont trop carriéristes font peur et deviennent les cibles de ceux qui se sentent menacés. D’un autre côté, la société menace aussi de se soulever contre ceux qui les oppriment. Deux dangers pour Albin… mais est-on toujours sûrs de ceux qu’on installe à la place des dictateurs que l’on fait tomber ?

Cette dystopie écrite en 1974 dans une Tchécoslovaquie communiste ne peut que rappeler le système politique mis en place à l’époque dans le pays. Elle rappelle le fameux 1984 d’Orwell, en plus trash et plus sombre. Aucun espoir, aucune échappatoire ne sont proposés par l’auteur. Même quand les choses semblent s’être dénouées dans les scènes finales, c’est pour mieux retomber dans un cauchemar qu’on nous laisser entrevoir.

Le livre interroge également l’ambition et questionne sur l’être humain et jusqu’où il est capable d’aller pour satisfaire sa soif de pouvoir et de contrôle. Il pose aussi la question de l’acceptation, des effets de la propagande sur les consciences. Cruel, l’anti-héros qu’est Albin dérange par la violence qu’il est capable de produire, même contre ses proches. Un livre dérangeant qui s’inscrit dans son temps et qui, aujourd’hui, interroge tant il peut être compliqué à lire.

 

 

 

lundi 14 août 2023

Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005

 


Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005, 1173 p.


Vie et destin
fait partie de ces livres dont on lit des extraits, dont on peut entendre parler dans les colonnes du Monde ou sur « France Culture » sans pour autant ne l’avoir jamais lu. Pourtant, la lecture de ce roman s’avère essentielle car son ampleur littéraire, historique et philosophique est alors accessible. Les quasi 1200 pages de Vie et destin, réédité en livre de poche en 2005 offre au lecteur plusieurs perspectives toutes aussi capitales les unes que les autres : compréhension fine du fonctionnement des totalitarismes russes et allemands, de la place centrale de la bataille de Stalingrad dans la Seconde Guerre mondiale, de l’antisémitisme des sociétés européennes dans les années quarante, du panel d’attitudes possibles face à la terreur et la violence quotidienne des guerres et des régimes totalitaires, appréhension profonde et délicate des sentiments et des émotions (amitié, amour, culpabilité, angoisse…) dans un contexte qui les menace et les amplifie.

L’idée ici n’est ni de réécrire, ni de répéter les nombreuses analyses qui existent de ce roman russe qualifié tantôt de « classique » tantôt de « chef d’œuvre ». C’est incontestablement un monument. L’histoire du manuscrit suffirait à justifier l’importance qu’il y a à s’y plonger. Transmis par Vassili Grossman au journal Znamia en 1962, il est immédiatement transféré au KGB. Peu de temps après, le KGB récupère les manuscrits, les brouillons et les rubans de machine au domicile de Vassili Grossman. Cette démarche radicale est inédite pour un roman. L’autre exemple de confiscation d’un manuscrit (au lieu de son interdiction) est celle de l’Archipel du Goulag une dizaine d’années plus tard.  Mais L’Archipel n’est pas un livre de fiction, Vie et destin, si. Ainsi, le régime soviétique, Staline en personne, se sont, à un moment donné, sentis menacés par cette fiction. Quelle meilleure manière pour donner l’envie de le lire ! Peut-on rêver meilleur « teasing » ? Si Vassili Grossman meurt malheureusement moins de deux ans après la confiscation du manuscrit, vingt ans plus tard, deux manuscrits ressortent de la Loubianka, siège du KGB, sans que l’on sache vraiment comment. Restait alors un long travail d’analyse croisée des deux manuscrits pour constituer une version « définitive » du chef d’œuvre que les lecteurs français ont pu découvrir une première fois en 1983 aux éditions L’âge d’homme.



Vie et destin est un roman russe : il multiplie les lieux, les personnages dont les vies se croisent, les analyses des sentiments et les réflexions historiques, philosophiques et littéraires. S’il faut quelque temps pour saisir l’ensemble des personnages et leurs relations, on comprend vite que chacun d’entre eux s’attache à un lieu et correspond à un type qui permettent de décrire les sociétés soviétiques et allemandes au moment de la bataille de Stalingrad (plus exactement de septembre 1942 à avril 1943). L’essentiel du roman est construit autour de l’histoire de la famille Chapochnikov (Strum, Anna sa mère, Lioudmilla son épouse, Evéguénia sa belle-sœur) de celle des militaires soviétiques et nazis au front à Stalingrad (Novikov, Grekov, Krymov, Darensky, Bach, Paulus, Liss) et de celle de prisonniers (Mostovskoï, Sofia, Anna et Krymov). Le lecteur passe donc du front (Stalingrad, Ukraine) aux camps et centres de mise à mort (goulag, Auschwitz) en passant à l’arrière par la Loubianka, les arcanes du parti unique, l’académie des sciences soviétique au sein desquelles les discussions plus ou moins amicales ne sont jamais innocentes, par les rues sombres de Moscou, de Kazan ou les lieux les plus dangereux de Stalingrad (maison 6 bis, centrale électrique…).

Cette multiplicité des lieux et des personnages permet à Vassili Grossman de comparer les deux totalitarismes pour montrer qu’ils sont identiques dans leur objectif et leur fonctionnement. Cet article n’a pas pour but de discuter de ce débat historiographique qui a traversé le deuxième XXe siècle et n’a pas encore fini de stimuler la réflexion au XXIe. Quelle que soit la réponse apportée, la démonstration de Vassili Grossman est captivante pour ne pas dire déstabilisante. Elle s’appuie sur la littérature et le langage pour affirmer l’analogie des deux systèmes. Ainsi, à de multiples reprises, les expressions employées par les personnages allemands pourraient parfaitement l’être par les Soviétiques et inversement. Ce jeu sur la symétrie du langage qui trompe volontiers le lecteur est l’une des grandes forces de l’écriture de Vassili Grossman.  

Malgré l’ampleur du roman, chaque chapitre nourrit l’intrigue et approfondit la réflexion. Tout fait sens et permet l’analyse historique et politique de la période mais également l’incarnation de ses enjeux dans les émotions qui lient les personnages. C’est le temps pris par la lecture, celui du déploiement des différentes intrigues, qui permet de saisir la conception de l’humanité de Vassili Grossman. Quelques chapitres, véritables pauses dans le déroulé du récit, explicitent les conceptions de l’auteur : l’analyse du totalitarisme (chapitre 49, partie 1), du bien et du mal (chapitre 15, partie 2), de l’antisémitisme omniprésent (chapitre 31, partie 2) et des projections sur les conséquences de Stalingrad (chapitre 19, partie 3). Vassili Grossman donne à comprendre progressivement que les deux totalitarismes prétendent agir au nom du bien pour commettre le pire et ce, par le truchement d’un État auquel s’oppose l’individu, excepté les individus que l’État a réussi à façonner et soumettre. Si cette soumission est souvent définitive, Vassili Grossman, d’abord artiste au service du pouvoir stalinien, est la preuve qu’une prise de conscience individuelle est possible. Avec lui, son livre est la preuve que la plume, pourtant dérisoire et fragile, peut faire peur au pire des mécanismes. Ainsi, l’espoir demeure puisque la bonté humaine préserve le vivant (et avec lui le changement à venir) même lorsqu’un dictateur et sa bureaucratie sont omnipotents et coupables d’horreurs alors inédites.

Tout est à lire donc ! Cependant, quelques morceaux d’anthologie sont à souligner car ils réussissent à faire comprendre et ressentir au plus profond de soi la terreur et les horreurs commises par les totalitarismes soviétique et allemand, pourtant habituellement presque indicibles.


Concernant le génocide commis par les nazis à l’encontre des juifs, Vassili Grossman réussit à trouver les mots, et même la poésie, pour mieux dire l’horreur et rendre l’inhumanité palpable. On pense immédiatement aux 16 pages de la lettre écrite par la mère de Strum (Anna) à son fils depuis le ghetto de Varsovie avant sa mort et qui est certainement le passage le plus connu du roman (chapitre 16, partie 1). Il en est de même à travers le personnage de Sofia Ossipovna, médecin major de l’armée rouge, arrêtée à Stalingrad qui accompagne un enfant, David, depuis les wagons à bestiaux jusqu’aux chambres à gaz (chapitres 42 à 48, partie 1 et chapitres 39 à 50, partie 2). Ces chapitres sont à titre personnel ce que j’ai lu de plus poignant sur ce sujet si délicat et si difficile à dire.

Sur la fragilité des trajectoires individuelles dans un régime totalitaire, le passage toujours possible de la lumière à l’ombre via la délation, l’enfermement et la mort, les parcours de Strum et Krymov sont incroyablement éclairants. Strum, parce qu’il fait une découverte exceptionnelle en physique nucléaire, voit s’abattre un antisémitisme brutal de la part de ses collègues de l’académie des sciences (alors que comme sa mère, il n’avait jusque-là presque pas conscience de sa judéité) qui l’oblige à disparaitre socialement et professionnellement. Il vit dans la terreur constante après avoir refusé de rédiger une lettre de repentance et de se présenter au tribunal organisé par ses supérieurs. La lumière vient finalement du coup de téléphone rédempteur de Staline qui lui redonne existence. Mais Strum est bientôt lui-même confronté à l’obligation de dénoncer un ami pour conserver son nouveau statut d’homme du parti (chapitres 25-27, 51-54 de la partie 2, chapitres 20-21, 25, 39-41 et 52-55 de la partie 3). La lumière, l’ombre, la lumière, l’ombre et cette impression que personne ne maîtrise son propre parcours dans la mesure où chaque vie est transparente et aléatoire car soumise en permanence au jugement de l’autre et à son écho immédiat. Krymov ne dirait pas autre chose, lui à travers qui le lecteur, découvre les geôles du KGB et le déroulé de leurs interrogatoires interminables. Krymov, communiste et intellectuel, est progressivement transformé en cadavre vivant (chapitres 1-6, 22-23, 42-43, 56-57 de la partie 3). L’officier Novikov, quant à lui, frôle la mort pour avoir retardé, contre les ordres qui lui étaient transmis, le dernier assaut soviétique de 8 minutes afin de sauver ses hommes.

Sur la similitude entre les deux totalitarismes enfin, de très nombreux passages éclairent ce point de vue. Cepdendant le chapitre 14 de la deuxième partie est particulièrement exceptionnel et explique à lui seul en quoi cette œuvre littéraire, fictionnelle a fait trembler l’URSS. Pendant 17 pages, Liss, un haut dignitaire nazi, directement placé sous les ordres d’Eichmann, tente de déstabiliser Mikhaïl Sidorovitch Mostovskoi en lui démontrant que le nazisme et le stalinisme sont de même nature, alors que cet ancien bolchévik, enfermé dans un camp de concentration nazi, essaie d’y organiser la résistance. Cet échange est troublant et invite à une réflexion, parfois vertigineuse qui est celle du lecteur car celle de Mostovskoï lui-même.

Ce roman exceptionnel fait incontestablement partie des œuvres majeures du XXe siècle, par l’histoire de son manuscrit et de son auteur, par son apport littéraire, philosophique, historique et pour cet espoir absolu et si fragile en l’humain et en la bonté. Partout, tout le temps, pointe la puissance invincible des sentiments et des émotions : dans les tranchées, les abris souterrains de Stalingrad, les camps, les geôles et les centres de mise à mort, dans les milieux professionnels et au sein des familles. Il suffit de relire l’attitude de l’officier Grekov, bloqué dans la maison 6 bis sous les bombes à Stalingrad, face à l’amour naissant (et quasi condamné par la violence environnante) entre un jeune soldat, Sérioja, et Katia, chargée de la radio dont Grekov lui-même, largement plus âgé, est amoureux. Lorsque Grekov permet astucieusement aux deux jeunes amoureux de quitter les lieux en donnant à cette aubaine l’apparence d’une décision disciplinaire, le lecteur ressent une profonde tendresse pour le vieil officier. Il embrasse immédiatement le regard de Sérioja qui « se rendit compte que des yeux merveilleux le fixaient, des yeux intelligents et tristes, des yeux comme il n’en avait jamais vu de sa vie. » Oui, Vassili Grossman propose un regard merveilleux, intelligent et triste sur l’humanité, en particulier lorsque les systèmes et les événements la nient.  




dimanche 23 juillet 2023

Brian K. Vaughan (scénario), Niko Henrichon (dessin), Les Seigneurs de Bagdad, Collection Urban Nomad, Urban Comics, Paris, 2023.

Brian K. Vaughan (scénario), Niko Henrichon (dessin), Les Seigneurs de Bagdad, Collection Urban Nomad, Urban Comics, Paris, 2023.

 

Bagdad, 2003 : quatre lions emprisonnés dans le zoo, sont libérés suite à un raid aérien de l'armée américaine. Un jeune mâle dominant, deux femelles de deux âges différents et un petit lionceau vont découvrir, en errant dans la ville dévastée, que cette liberté soudaine s'avère plus dangereuse que leur ancienne prison dorée.

Ce one-shot de 136 pages initialement paru en 2006 aux Etats-Unis sous le label Vertigo est réédité en format poche à petit prix chez Urban. Les représentations intéressantes des guerres d'Irak dans la culture populaire sont finalement assez rares. Le présent petit comic-book est sans doute l'une des oeuvres les plus pertinentes et touchantes sur le sujet.

Brian K. Vaughan est un scénariste qui a récolté un certain nombre de prix et a des choses à dire, beaucoup de choses. Il est le scénariste de Y: The Last Man, Ex Machina, Runaways, Saga et Paper Girls. Il collabore ici avec le dessinateur canadien Niko Henrichon, propulsé sous le feu des projecteurs à la suite de la parution de cette histoire. Le dessin est soigné et beau.

Dans cette fable, Vaughan aborde de manière franche et frontale le sort du peuple irakien durant l’invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003. Il porte un regard sincère sur les conséquences de l’Operation Iraqi Freedom et interroge autant la légitimité des opérations américaines que les idées de liberté ou d’humanité. En mettant en scène des animaux doués de raison et de parole superbement dessinés, le scénariste compose un récit de survie plein d’espoirs et de tristesse.


Le groupe de lions se compose de Zill, le chef, Safa, une femelle aveugle d’un œil, Noor, une jeune lionne mère d’Ali, un lionceau un peu insouciant qui doit apprendre à vite grandir. Chacun des lions a sa voix et son regard sur ce qui se passe. La guerre racontée à hauteur de lions par ceux qui la subissent plus qu'ils ne la font...

Au fil du récit, le lecteur découvre le passé de certains d’entre eux. Les trajectoires de ces lions font écho à celles de milliers d’Irakiens au moment de l’invasion de 2003. En faisant route vers l’inconnu, ils croisent un ours rendu fou par la faim, un lion mourant victime de sévices et tortures abominables ou une tortue de mer qui leur révèle les atroces conséquences de la guerre pour l’environnement…

Les lions découvrent les rues de Bagdad dévastée par les bombardements. Ils explorent le palais de Saddam Hussein abandonné. Ils doivent fuir, combattre et se sentent bien démunis face au chaos alors même qu’ils découvrent avec naïveté leur nouvelle condition d’animaux libres…

"Il n'y a pas qu'eux qui savent être libre"
"On naît avec. C'est ce que tu disais, non ? Seule la captivité s'apprend"

Le récit est sensible, touchant et bouleversant. L’écriture est adulte, simple et d’une grande efficacité. Vaughan souhaitait boucler son récit en un seul volume de manière à clouer son lecteur sur place… Objectif atteint ! La soudaineté des rebondissements lors du périple restitue efficacement les chocs et troubles de la guerre. Le ton est juste, jamais moralisateur ou trop larmoyant. Cette belle réflexion sur la liberté et l’absurdité de la guerre fait mouche.

Certes le contexte irakien en fait une analyse humaniste des événements survenus en Irak. Vaughan interroge ces guerres de libération et leur impact sur les pays libérés. L'auteur prend du recul pour scruter l'interventionisme étatsunien mais en profite surtout pour donner une voix aux Irakiens et à tous les peuples touchés par des guerres dites de libération. Forcément, le ton est rapidement dramatique voire tragique.

Préparez vos mouchoirs, la fin est déchirante… Nous sommes bien loin ici du disneyien Lion King...

jeudi 16 mars 2023

Nicolas Werth, Les Procès de Moscou, Collection Le goût de l’Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2023

 

 

Nicolas Werth, Les Procès de Moscou
Collection Le goût de l’Histoire,
Les Belles Lettres,
Paris, 2023.

La caricature en couverture est éloquente, elle est d’ailleurs souvent utilisée dans les manuels scolaires pour illustrer la partie du programme scolaire consacrée à la Grande Terreur Stalinienne. On y voit le dictateur fier, trônant au milieu d’un aéropage décapité. Ces hommes, assassinés à sa demande, étaient pourtant, pour une grande partie d’entre eux, considérés comme des héros de la révolution bolchévique, fidèles compagnons de Lénine.

Pour se débarrasser de ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre, « le Petit Père des peuples » fit organiser trois grands procès qui eurent lieu à Moscou entre 1936 et 1938. Largement médiatisés, ils mirent en scène une parodie de justice pendant laquelle ces accusés avouèrent, avec encore plus de force qu’on ne leur en demandait, des crimes qu’ils n’avaient pas commis. Jetés ainsi à l’opprobre populaire, ils furent condamnés à mort par une justice d’un peuple, convaincu lui-même qu’il s’agissait là de comploteurs et de saboteurs qui mettaient tout en œuvre pour saper la belle politique égalitaire constitutive du projet stalinien. Violemment pris à parti par le procureur général, abasourdis par les accusations, soumis en secret à des pressions morales et physiques, et tenus au respect par la prise en otage de leur famille ou par la promesse qu’on leur avait faite de retrouver la liberté en échange d’aveux, cette quinzaine de victimes des grandes purges staliniennes furent condamnées à mort et immédiatement exécutée.

Car il ne fallait surtout pas qu’ils puissent user de leur droit de faire appel ou prouver leur innocence, sans quoi ils auraient pu porter des coups à un régime déjà en proie aux pires difficultés économiques. Le communisme, l’industrialisation à tout prix, la collectivisation forcée affaiblissaient un pays exsangue et  il fallait, pour Staline, cacher ses propres responsabilités dans la faillite d’un système dont on annonçait tant de belles promesses et qui ne fonctionnait pas. Alors quoi de mieux que d’organiser cette mascarade politique pour détourner l’attention des masses et faire croire qu’on réglait le problème en s’en prenant à tous ceux qui s’acharnaient à détruire le projet d’un avenir radieux sous les hospices du communisme guidé par le « Grand Timonier ».

A l’aide de nouvelles archives récemment déclassifiées, de l’étude d’articles de la presse soviétique (Pravda) et étrangère (en particulier française), de correspondances entre Staline et ses collaborateurs proches et de comptes-rendus d’assemblées et réunions, Nicolas Werth, spécialiste de l’histoire du communisme et de l’URSS, dévoile tout ce qu’il y a derrière ces procès et répond aux questions que chacun se pose devant l’énormité des évènements commis entre 1936 et 1938 : qui a tiré les ficelles ? Pourquoi ? Quel en fut le retentissement international ? Comment les communistes du monde entier justifièrent ou non ces crimes ? Quand découvrit-on la réalité et qu’en fit-on ?

Un petit ouvrage efficace qui va droit à l’essentiel, nouvelle édition augmentée d’annexes très intéressantes, dont les lettres de Boukharine à Staline.

 



samedi 18 février 2023

Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

 


 
 Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

“They'll keep fighting... and they'll WIN.”

A la manière d’un Gillo Pontecorvo au faîte de sa gloire, Paul Verhoeven entreprend avec ce film d’anticipation de questionner et critiquer l’impérialisme américain au crépuscule du 20ème siècle. A la différence du réalisateur romain qui, avec son brûlant Queimada, fait mine de se tourner vers le passé pour interroger l’histoire immédiate, le plus néerlandais de tous les cinéastes hollywoodiens contemporains se tourne lui vers le futur. Et avec quelle clairvoyance !

Le propos du film est extrêmement accessible. Dans un lointain futur, les pays de la Terre se sont regroupés au sein de la Fédération, un gouvernement mondial autocratique. Cette Fédération se lance à la conquête de l’espace. Les Terriens entrent en contact avec des civilisations extraterrestres. Ils se trouvent menacés par l’une d'entre elles, la belliqueuse civilisation des Arachnides. Cette race d’insectes géants lance des attaques depuis son système de Klendathu contre la Terre. Fort heureusement Johnny Rico, Carmen Ibanez et tous leurs amis armés jusqu’aux dents veillent…

Des GI-JOEs de l’espace affrontent des araignées géantes de l’espace… Résumé comme ça, le film pourrait paraître idiot, fort dispensable voire peu recommandable. Et pourtant… Paul Verhoeven s’est inscrit et invité à Hollywood dans les années 1980 aux côtés des Cronenberg, Carpenter et autres comme réalisateurs à suivre. Son film sorti en 1997 n’a cependant pas trouvé son public et il mérite d’être réhabilité quelques vingt-cinq ans plus tard !

Coincé entre une énième pirouette bondienne mettant en vedette le très « hair-brushé » Pierce Brosnan et le titanesque film-fleuve de James Cameron, le douzième métrage de Paul Verhoeven est très sèchement accueilli par les critiques tant américaines que françaises. Nul ne sait comment prendre ce film : apologie ou critique du IIIème Reich ? Comédie ou film d’horreur dans l’espace ? Les vénérables Cahiers du Cinéma passent complètement à côté des intentions du réalisateur.

Starship Troopers qui adapte très librement le plutôt douteux roman de Robert A. Heinlein, Etoiles garde-à-vous, est une piquante fable de science-fiction dotée d’une mémoire et d’un ton acide et quelque peu désenchanté. Autant le livre de Heinlein était un brûlot cherchant à justifier la nécessité du maintien d’un arsenal nucléaire en pleine Guerre Froide et dans la décennie de l’appel de Stockholm, autant le film de Paul Verhoeven en prend le contre-pied et lui fait en outre un gigantesque pied de nez.

Comme souvent chez son réalisateur néerlandais, le film dialogue avec maintes références artistiques ici essentiellement cinématographiques. Le « Hollandais violent » se réapproprie l’esthétique ou les thèmes de Tarantula, Le Massacre de Fort Apache, Alamo, Zoulou, Full Metal Jacket, Iwo Jima, Le Triomphe de la Volonté ou A l’Ouest rien de nouveau… S’attachant au devenir d’une poignée de jeunes gens de la fin de leurs études secondaires jusqu’à leur recrutement et engagement dans les forces armées, Verhoeven brosse une fresque qui s’apparente aux parcours des Paul Bäumer, James T. Davis ou autres jeunes naïfs dont la guerre broie les illusions et rêves de gloire.

Avec son second degré et sa décontraction toute batave, Verhoeven écorne et rejette un conservatisme ambiant qui l’agace. Comme pour Basic Instinct ou Showgirls, sous des dehors très légers et divertissants, le réalisateur assène son propos très engagé avec une grande verve. Son film s’inscrit dans la veine de son cinéma d’alors. Au menu du réalisateur : la posture des Etats-Unis dans sa guerre contre la Terreur et la domination planétaire qu’exerce alors l’hyper-puissance états-unienne. Le metteur en scène observe le monde et sa mise en scène en ausculte les mécanismes. Et le réalisateur n’oublie rien : torture, manipulation des masses, propagande… Les décors des planètes sur lesquels les braves troopers affrontent les monstrueux arachnides ne sont pas sans évoquer l’Irak ou, par anticipation, l’Afghanistan.

Le spectre de la Seconde Guerre Mondiale plane sur une grande partie de la filmographie du cinéaste. Ce film n’y échappe pas. Paul Verhoeven a longtemps œuvré à l’écriture d’un film sur la carrière de Leni Riefenstahl. Starship Troopers est un peu l’aboutissement de ce projet de biographie qui reste inédit. Amour de la patrie, exaltation des corps qui se fait ici au détriment de toute fantaisie sexuelle… Le récit des mésaventures de ces « Ken et Barbie » évadés des séries télévisées US et envoyés à l’abattoir s’abreuve d’une esthétique riefenstahlienne. Verhoeven s’amuse comme un petit fou à saccager son casting de bellâtres et donzelles. C’est au spectateur de faire la part des choses et peut-être bien que le réalisateur s’est fourvoyé. La charge contre l’administration Bush est lourde et couplée à sa parodie du cinéma de Leni Riefenstahl, le film peut prendre une drôle de coloration ou de saveur pour un public peu averti. Mais pour peu que le public entre dans le jeu, il comprend où veut en venir le cinéaste.

“Never surrender. Never retreat. Never give up.” L’apologie de la mort au champ d’honneur distillée en classe se heurte aux supplices et souffrances des troopers envoyés au casse-pipe. Les flashs d’information ou de désinformation (?) viennent rythmer le film. Le brave Johnny Rico n’est pas sans évoquer le M’sieur Pif-Paf chanté jadis par un certain groupe de punk-rock français. Un brave gars mais un fasciste convaincu ! Il est difficile vingt-cinq après la sortie de Starship Troopers de ne pas comprendre d’emblée le ton parodique et outrancier du film.

Le réalisateur européen expatrié un temps à Hollywood en profite pour régler ses comptes avec la censure de la MPAA en plaquant directement à l’écran et sur ses images des encarts estampillés « censored ». Il interroge la justice états-unienne et une certaine théâtralisation de la peine de mort. Il livre curieusement et prophétiquement un film sur le 11 septembre avant même les événements tragiques de 2001. L’analyse de la géopolitique d’un siècle finissant et des conséquences néfastes de l’impérialisme américain est particulièrement limpide et anticipe les premières années du siècle à naître.

Les abominables Arachnides s’en prennent aux Terriens qui sont venus coloniser des mondes leur appartenant. Même si le gouvernement planétaire humain se garde bien de clamer sa part de responsabilité dans le conflit montré dans le film, la question de la sincérité de ce gouvernement est posée à chaque nouveau flash d’information ou de propagande qui vient scander l’action. Les images de dévastation, les combats dans des paysages désertiques, la traque des leaders Arachnides dans des cavernes… De manière troublante, Verhoeven prophétise un début de 21ème siècle qui remet rudement en cause l’hyperpuissance américaine. De manière pédagogique et mesurée, il en profite pour questionner les limites des démocraties occidentales dans sa satire jouissive si mal comprise en 1997.

Peut-être que vingt-cinq ans après sa sortie, ce très irrévérencieux vrai-faux blockbuster mérite que l’on y jette un cil...

“Would you like to know more?”

jeudi 5 janvier 2023

Ersin KARABULUT, Journal inquiet d’Istanbul. Volume 1

 



Ersin KARABULUT, Journal inquiet d’Istanbul. Volume 1,

Dargaud, Paris, 2022.

Traduit par Didier Pasamonik.


Le pas est mal assuré, même plutôt tremblant, quand le jeune Ersin, à peine entré dans l'adolescence, ose pousser pour la première fois la porte de la rédaction d'un des journaux satiriques du quartier branché et moderne de Beyoglu. Il a pourtant baigné depuis de nombreuses années dans le monde du graphisme, du dessin et de la BD, puisqu'il s'est nourri, dès le plus jeune âge, des comics et autres fascicules qu'on jetait aux ordures et qu'ils récupérait.

Auto-abreuvé des héros Marvel ou de Tintin, le garçon s'exerçait au dessin dans l'espoir d'atteindre l'unique objectif de sa vie : devenir dessinateur de presse.

Quelle ne fut pas sa joie quand, pour la première fois, un de ses dessins drôles est accepté et paraît dans les pages d'un hebdomadaire stambouliote. On était encore dans la Turquie de tous les possibles où il était autorisé de boire de l'alcool et de rire de ses dirigeants. Mais ça, c'était avant. Avant la prise du pouvoir des militaires, avant la montée en puissance des nationalistes virulents, des extrémistes politiques ou religieux ou les deux à la fois.

Son père l'avait pourtant prévenu, lui qui avait connu les « années de plomb » turques, lui qui avait vu tant de ses collègues graphistes se faire assassiner, lui qui avait échappé au meurtre. Inquiet, tout comme ce journal, son père lui intima à maintes reprises de mettre un terme précocement à cette carrière devenue d'autant plus dangereuse que Erdoğan est arrivé au pouvoir.

Les pressions s'amplifient, les menaces se multiplient sur ceux qui, tout en critiquant honnêtement un gouvernement de plus en plus autoritaire, ne veulent, par leur plume, qu'en rire et faire des blagues.

Mais les chefs, eux, ne rient pas. Ils agissent violemment, assassinent ou font disparaître ceux qui les égratignent, car rire serait un aveu de faiblesse pour celui qui veut diriger son pays d'une main de fer et qui utilise la religion comme arme de pouvoir.

Ersin a peur. Que doit-il faire ? Poursuivre son engagement ? Quitter le pays ? Ou suivre les sages conseils de son père ? Et il y a ce dessin de trop ? Celui qui fait basculer un destin… On en connait trop bien quelques exemples….


Une magnifique BD autobiographique qui contient un peu de Spiegelman, pour le récit de vie sous une dictature, de Satouff ou de Kichka pour ajouter à cela la naissance d'un artiste. Mais aussi et surtout, c’est un récit unique de par son style très "cartoonesque" et son humour, sorte d’autodérision inquiète. Indispensable pour ouvrir les yeux et les consciences sur ce que peut produire un régime dictatorial sur le monde de la presse et de l’art, ou inversement….