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mardi 25 avril 2023

Nicholas Meyer, Sherlock Holmes et les Protocoles des Sages de Sion, éditions Archipoche, Paris, 2023.

Nicholas Meyer, Sherlock Holmes et les Protocoles des Sages de Sion, éditions Archipoche, Paris, 2023.


Janvier 1905. Sherlock Holmes et le Dr John Watson sont appelés par Mycroft, le frère du célèbre détective, pour mener une enquête top secret. Le corps d'une agente des Services secrets britanniques a été retrouvé dans la Tamise. Sur elle, des documents détaillant un complot visant à dominer le monde, se fondant sur les Protocoles des Sages de Sion ! Holmes et Watson, accompagnés d'une énigmatique jeune femme, embarquent alors à bord de L'Orient-Express depuis Paris pour rejoindre la Russie des tsars, d'où proviennent ces documents explosifs. Car une question se pose : sont-ils authentiques ? Ou est-ce un faux forgé par les services secrets russes ? Mais, à leurs trousses, se lancent des adversaires déterminés à les empêcher de parvenir à leurs fins. Par tous les moyens. Sans doute l'enquête la plus périlleuse du plus célèbre des détectives anglais…

« The game is afoot ! »

Dans l’art du pastiche holmésien, Nicholas Meyer excelle depuis quelques décennies déjà ! The Seven-Per-Cent Solution, The West End Horror ou The Canary Trainer sont autant de romans dans lesquels l’auteur fait la démonstration de sa connaissance approfondie du « canon holmésien » et du contexte victorien. Avec beaucoup d’ingéniosité et d’audace, Meyer fait croiser au détective londonien Sigmund Freud ou l’énigmatique Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux. Il mêle fiction et Histoire avec talent et joue avec son lectorat à un subtil jeu de renvois et références. A côté de ses travaux pour le cinéma et la télévision, ses écrits ont rencontré un succès certain chez les fidèles lecteurs des nouvelles de Conan Doyle comme chez les profanes. C’est un autre challenge qu’il se fixe avec cette enquête.

The Adventure of the Peculiar Protocols confronte le détective consultant à l’un des plus fameux faux de l’Histoire et à un prétendu vaste complot. Nous ne rappellerons pas ici l'histoire de ce plagiat du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly.  Sans trop en dire sur l’enquête pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur, Nicholas Meyer convoque quelques figures historiques : la traductrice Constance Garnetti, les Sionistes Israel Zangwill ou Chaim Weizmann. Il apporte un grand soin au contexte historique. La piste suivie par le limier entraîne le lecteur de Londres à Odessa, en passant par Paris. Peut-être pas dans une enquête trépidante mais dans un bluffant puzzle intellectuel qui met à rude épreuve les capacités de déduction de Sherlock Holmes. A travers la narration du Docteur John H. Watson, le romancier sonde également les sentiments antisémites du temps. De Walter Scott à Mark Twain en passant par William Shakespeare, Watson s’interroge sur les diverses représentations littéraires des Juifs et sur ses propres préjugés antisémites.L'inévitable clin d'oeil à Shylock Holmes est au rendez-vous...

« Mycroft, un mensonge peut parcourir la moitié de la surface de la terre le temps que la vérité enfile ses bottes. »

Nicholas Meyer, dans ses remerciements en fin d’ouvrage, salue l’incontournable Will Eisner. Il renvoie également au travaux de Steven J. Zipperstein de l’Université de Stanford, notamment à son ouvrage paru en 2018 : Pogrom: Kishinev and the Tilt of History. Son récit holmésien est inhabituellement sombre et soigneusement ancré dans son contexte. Les premiers pogroms de Kichinev de 1903 et 1905, l’antisémitisme virulent de certains sujets du Tsar, intimidations et violences d’Etat…  A la lecture des analyses de l’historien de Stanford, Meyer, lui-même issu d’une famille juive new-yorkaise, voit se mettre en place la trame d’une enquête de Sherlock Holmes...

C’est un détective au crépuscule de sa carrière qui est mis en scène dans ces pages. Le poids de l’Histoire pèse un peu trop sur le fil narratif. C'est vrai que l'ensemble manque un peu d'allant et respire un certain désenchantement mais... Mais qui en voudra à son auteur d’avoir tenté de faire découvrir l'histoire d'un document qui a fait couler beaucoup d’encre et de sang ? Et pourquoi ne pas convier le plus grand détective de l’Histoire pour démystifier et démonter l’effroyable machination que sont ces Protocoles ? Et comment, dans le contexte des années 2020, ne pas s’attarder sur les liens entre les hautes sphères politiques ou économiques russes et un certain antisémitisme nauséabond ? Et comment ne pas soutenir le combat du résident du 221B Baker Street et de l’auteur du présent ouvrage contre toutes les formes de fanatisme et d’obscurantisme ? Et comment ne pas s'émouvoir de constater que tous les efforts du détective pour stopper la contamination du poison antisémite demeurent vain ?

« Il y aura toujours une guerre entre la lumière et l’obscurité, entre la science et la superstition, entre l’éducation et l’ignorance. L’ignorance est plus aisée. Elle n’exige aucune étude. La foi est l’ennemie de la pensée, ajouta-t-il, particulièrement satisfait de son aphorisme. »

Pour ces quelques raisons et parce que ce polar est de bonne tenue, le lecteur curieux se doit de jeter un oeil à cette aventure assez singulière ! Certes, Basil Rathbone campait un Holmes combattant les Nazis dans les productions Universal des années 1940 mais Nicholas Meyer nous propose là une oeuvre d'une toute autre teneur !

samedi 30 mars 2019

Sarah Cohen-Scali, Orphelins 88, Collection R, Robert Laffont, Paris, 2018





Sarah Cohen-Scali, Orphelins 88,
Collection R, Robert Laffont,
Paris, 2018.

Josh est un orphelin du Lebensborn, cette institution nazie qui avait pour objectif de créer des êtres à l'image du modèle aryen, l'être humain parfait selon les nazis. Mais la guerre est perdue pour eux et le livre s'ouvre avec ce jeune garçon errant sur les ruines des immeubles effondrés de Munich, en train de chercher dans les décombres de quoi survivre. Sauf que Josh n'est pas comme les autres aryens en herbe car il a un numéro matricule tatoué sur le bras. Et ce n'est pas un simple détail quand on sait que seuls les déportés des camps étaient ainsi marqués (l'auteur attribue effectivement cette marque distinctive à tous les détenus des camps nazis). Alors Josh tente tout pour cacher ce matricule, mais sa découverte par les troupes américaines va transformer son existence.

Car ce tatouage va devenir pour lui le sésame qui lui permettra d'abord d'entrer dans un foyer de jeunes orphelins pris en charge par Ida, une sorte d'assistante sociale/infirmière qui les accueille pour les soigner. Josh s'y retrouve alors entouré de jeunes comme lui, tous issus du terrible trafic d'enfants nazi. Il y a ceux qui ont été enlevés à leurs parents de force pour intégrer la Napola, centre de formation nazi où l'on apprend à se battre et à vénérer le Führer. Il y a ceux qui ont été créés par l'accouplement, parfois forcé, d'un soldat SS avec une génitrice au physique correspondant à l'archétype nazis. L'arrivée enfin d'orphelins juifs bouleversera l'histoire de Josh qui découvrira petit à petit qu'il n'est pas celui qu'il pensait être.

Dès lors va commencer une formidable aventure à travers l'Allemagne des camps de concentration tout juste libérés et transformés en centres de recherche pour personnes portées disparues. C'est aussi à travers l'Europe de l'est que Josh décide de partir pour rechercher sa véritable identité. Accompagné de Wally, ce soldat noir américain, d'Ida ou d'Halina, jeune juive dont les parents ont été assassinés, elle-même à la recherche de son frère, Josh traverse une Europe de l'est passée sous le contrôle des  Soviétiques.  Il  va y connaitre des péripéties qui lui feront découvrir l'absurdité de l'Homme et de la Guerre froide. Absurdité de l'Homme tout d'abord quand Wally lui fera comprendre que les soldats noirs américains qui se sont sacrifiés pour la liberté des Européens subissent la ségrégation dans leur propre pays; absurdité de la Guerre froide ensuite quand il découvrira la nouvelle occupation des pays de l'est par l'armée rouge, parfois tout aussi violente que celle de l'ancien occupant nazi.

Sarah Cohen-Scali nous avait déjà habitués à des situations lourdes et malsaines dans son best-seller Max, qui retraçait l'existence depuis le stade de fœtus d'un jeune garçon dont le seul destin était de devenir un des pions de la "race supérieure" que voulait constituer les nazis. Avec ce nouveau roman, destiné à un public de jeunes adultes, l'auteure ne trahira pas les attendus de ses lecteurs et permettra d'entrer dans des univers peu connus du système totalitaire nazi et dans ce qu'il a produit de plus inimaginable.


jeudi 21 février 2019

Vassili Grossman, L'enfer de Treblinka, Arthaud, Paris, 1945.




Vassili Grossman, L'enfer de Treblinka,
Arthaud,
Paris, 1945.

"Tout est calme. A peine si on entend bruire le sommet des pins, le long de la voie ferrée (…). les cosses de lupin se fendent dès qu'on les touche, avec un tintement léger; des millions de graines se répandent sur la terre (…)", c'est en ces quelques mots, presque poétiques, que le journaliste soviétique qui avait suivi l'Armée rouge décrivait à peine treize mois après la révolte du Sonderkommando de Treblinka, le paysage qu'il découvrait. Et pourtant, avant d'arriver sur place, il avait recueilli de nombreux témoignages sur l'enfer qui s'était déroulé ici entre 1942 et 1943, et, sans ces quelques mèches de cheveux tressées qui jonchaient le sol au détour d'un chemin, il n'aurait certainement pas eu la certitude que ce qui lui avait été rapporté s'était bien passé ici.

C'est à une soixantaine de kilomètres de Varsovie que les nazis avaient décidé d'installer une de leurs usines de mort destinées à faire disparaitre les juifs de la région. Installée en secret à quelques encablures d'un premier camp de concentration, ici, à Treblinka 2, pas besoin de baraquements ou d'autres structures destinées à accueillir des détenus: les juifs qu'on y faisait venir par milliers ne devaient y passer que leurs dernières minutes de vie.

Une fausse gare pour calmer les craintes des arrivants, des messages diffusés par hauts-parleurs pour rassurer, la tonte des cheveux "pour l'hygiène" et puis l'entassement à plusieurs dizaines dans une pièce étanche que l'on nommait "douche"... La suite on la connait… De la double entrée de la chambre à gaz (une pour les vivants, l'autre pour évacuer les morts), au sol en pente pour permettre de sortir plus rapidement les corps, tout à Treblinka est construit et organisé pour assassiner le plus vite et le plus efficacement possible. Et ça fonctionne… car ce sont plus de 800 000 personnes selon les historiens qui ont été gazées ici en quelques mois.

Mais la guerre tourne mal pour les nazis. L'armée rouge est victorieuse à Stalingrad, et le fameux Reich millénaire promis par Hitler n'est plus certain de voir le jour. Alors il faut faire disparaitre les traces. Himmler donne l'ordre de déterrer les milliers de morts et de détruire leur corps. Là encore des "experts" sont dépêchés sur place pour étudier les moyens d'effacer le crime. Deux énormes grills avaleront les corps anciens et les nouveaux venus car malgré tout, on poursuit inlassablement la mise en œuvre de la politique d'assassinat des juifs d'Europe…

80 pages d'horreurs qu'il nous a paru indispensable de relire et de raconter pour rappeler, en ces temps bien sombres où l'antisémitisme s'affirme au grand jour, les conséquences ignobles du racisme et de la haine et "n'oublions pas que de cette guerre les fascistes garderont non seulement l'amertume de la défaite, mais aussi le voluptueux souvenir des assassinats en masse aisément effectués. C'est ce que doivent se rappeler, âprement, jour après jour, ceux à qui sont chers l'honneur, la liberté et la vie de tous les peuples, de toute l'humanité". 


dimanche 13 janvier 2019

Jon McGregor, Réservoir 13, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2019.




Jon McGregor, Réservoir 13,
Christian Bourgois éditeur,
Paris, 2019.

Traduit de l'anglais par Christine Laferrière.

"A minuit, lors du changement d'année, il y a eu des feux d'artifice (…)", comme tous les ans dans ce petit village anglais, niché dans la campagne et protégé des inondations par la présence de treize réservoirs dont le niveau varie en fonction des saisons. Rien ne bouleverse la communauté qui vit ici, jusqu'au jour où Rebecca, ou Becky, ou Bex, selon les personnes qu'elle a côtoyées pendant ses vacances passées ici, disparait sans laisser aucune trace.

A ce stade pourrait commencer un thriller, ou au moins un roman policier, car le cadre est posé et les protagonistes bien campés en une variété d'individualités, toutes actrices de ce récit original. Et pourtant c'est un tout autre genre de livre qui débute: un roman très original, dans lequel l'auteur met en scène tout une série de petits riens qui font le grand tout des treize années de la vie de chacun des protagonistes du livre depuis la disparition de la jeune fille. Le groupe de jeunes qui a passé quelques temps avec elle se voit grandir, gagner en maturité, découvrir les plaisirs de la vie et du corps, se séparer pour fréquenter les universités avec plus ou moins de réussite. Le concierge de l'école, particulièrement attaché à la chaufferie de l'établissement scolaire, et désireux de rendre tous les services possible, est arrêté, puis relâché, mais niera toujours les faits qu'on lui reproche. Une jeune maman arrive ici, on ne sait d'abord pourquoi, mais on découvre petit à petit sa terrible vie de femme battue. Le vieux père de la famille d'éleveurs se voit cloué au lit après son attaque; ses fils, de robustes gaillards, prennent le relais dans l'exploitation familiale. Le potier-céramiste du coin n'apprécie pas l'ouverture dans le village d'un nouveau magasin de souvenirs…

Tous continuent de vivre au rythme des saisons et de la nature: les oiseaux confectionnent leur nid, les blaireaux voient leur petits s'émanciper, les renards s'accouplent, les collemboles pondent des milliers d'œufs dans la terre, immuablement... Rien ne semble perturber cette microsociété, un peu autarcique, presque conservatrice, qui ne voit d'un bon œil ni les changements et les progrès du monde moderne, ni le père de la disparue qui parcourt, les années durant, les collines et forêts alentours. On n'aime encore moins les rumeurs qui affirment que la jeune fille a été vue ici tout près, on sur une aire d'autoroute à des centaines de kilomètres de là. On n'arrive cependant pas à se résigner et on espère toujours la retrouver vivante; on conjoncture sur les raisons de sa disparition. Quelque chose plane ici depuis la disparition de Rebecca; quelque chose de pesant presque malsain, et de difficilement nommable, car cette ambiance se vit plus qu'elle ne se raconte. 

C'est pourtant avec brio et un style tout particulier que Jon McGregor réussit à nous embarquer dans cette étrange aventure. Peut-être est-ce par le rythme de son écriture dans lequel les phrases s'enchainent à une vitesse folle ou par l'étrange neutralité dont il fait preuve, telle celle d'un observateur presque naïf des évènements. Un très bon livre qui surprendra mais qui a coup sûr ne laissera pas indifférent.

Merci aux éditions Christian Bourgois.

jeudi 27 décembre 2018

Steve Sem-Sandberg, Les élus, Robert Laffont, Paris, 2016.




Steve Sem-Sandberg, Les élus,
Robert Laffont,
Paris, 2016.

Le Spiegelgrund, tel est le nom donné au pavillon 15 du Steinhof, un hôpital viennois. C'est dans ce bâtiment  qu'est embauchée en 1938 Anna Katchenka par le Docteur Jekelus, directeur d'un mystérieux programme d'étude sur des enfants atteints de handicap. C'est aussi dans ce lieu qu'est interné Adrian Ziegler. Lui n'est pas malade, mais d'origine tsigane, il a été retiré à sa famille jugée inapte à l'éduquer, et placé ici pour ne pas qu'il puisse commettre à l'extérieur des actes malveillants "propres à sa race". On l'aura aisément compris, ce qui était à l'origine un centre de soin, devient après l'Anschluss, un lieu de rassemblement de tous ceux que les nazis considèrent comme les rebus de la société, tous les "indignes de vivre", de ce nouveau peuple aryen qu'ils sont en train de "recréer".

C'est donc à travers l'itinéraire de ces deux personnages, une infirmière complètement soumise à son mentor et un enfant turbulent, qui tente de tout faire pour échapper à cet emprisonnement, que l'on découvre une histoire réelle, celle des élus, ces enfants malades, handicapés ou "socialement inadaptés" qu'on sélectionne pour les étudier afin de "perfectionner la race", avant de s'en débarrasser en secret en appliquant à la lettre les directives envoyées par les bureaux du 4 de la Tiergartenstrasse de Berlin.

La première partie de l'ouvrage met en scène quelques-uns de ces enfants, certains atteints de pathologies mentales sévères, d'autres de difformités physiques, d'autres encore, comme Adrian, ne sont pas malades, mais gênent les nazis dans leur projet de société parfaite. Chaque histoire est dure à lire, tant les traitements infligés aux "patients" par leurs infirmières sont inhumains: humiliations, châtiments, viols… jusqu'à la sélection des élus, ou plutôt devrait-on dire des cobayes, par le Docteur en chef qui place dans la bouche des enfants un dernier bonbon avant qu'ils ne disparaissent. Les internés sont tout aussi violents entre eux, leur instinct de survie, doublé d'une forme de cruauté liée à leur jeune âge, les poussent à commettre des actes de délation ou de barbarie contre leurs condisciples. 

La seconde partie du livre n'est pas moins intéressante puisqu'elle met en scène l'arrivée des Alliés à Vienne, l'évacuation de l'institut telle celle des marches de la mort des camps de concentration, la rencontre avec les soldats soviétiques, la libération, les tentatives de reconstruction des anciens patients et surtout la découverte des horreurs commises au Spiegelgrund par les scientifiques nazis. S'ouvre alors le procès des médecins et infirmières du Steinhof; une justice bien difficile à rendre tant les témoignages et aveux sont difficiles à faire ressortir contre des médecins qui ont incarné l'autorité scientifique de leur époque et qui, pour certains, continuent d'influencer le monde médical. 

Ce sont pourtant bien les bourreaux de centaines d'enfants qui sont sur les bancs des accusés. Ce n'est qu'en 2002 que seront inhumés les restes de ces victimes: 789 fragments de corps, de cerveaux, conservés depuis la Seconde Guerre mondiale dans des bocaux, dans les caves de l'institut. Une histoire qui en rappellera à coup sûr bien d'autres: celles des victimes d'une médecine au service d'une idéologie raciste et criminelle. 

dimanche 2 décembre 2018

Hervé Le Corre, Après la guerre, Payot et Rivages, Paris, 2014.




Hervé Le Corre, Après la guerre,
Payot et Rivages,
Paris, 2014.


Quand Hervé Le Corre se saisit d'un sujet ou d'une période historique pour ses thrillers ou romans policiers, c'est toujours avec force, justesse et certainement une belle préparation en amont leur écriture. On se souvient de L'homme aux lèvres de saphir, roman naturaliste à la Zola, qui nous plongeait dans les grèves du 19ème siècle et le monde des ouvriers de Paris. Cette fois, c'est dans le Bordeaux des années 50 que se déroule cette histoire, dans cette période très trouble de l'après Seconde Guerre mondiale.

Tout commence avec la visite dans un garage d'un mystérieux homme qui vient faire réparer sa vieille Norton. Étrangement, c'est avec bien peu de courtoisie et avec grande méfiance qu'il est accueilli par le gérant du garage, sous les yeux de son employé, Daniel, cet orphelin qu'on a découvert sur le toit d'une maison, une dizaine d'année auparavant. 

Cette visite coïncide avec le début d'une série de meurtres à Bordeaux qui s'apparentent tous à des règlements de compte, d'autant plus qu'ils visent dans la plupart des cas des hommes qui ont participé de près ou de loin à la collaboration dans les sombres années de l'occupation nazie. Le commissaire Darlac, lui-même impliqué dans ces histoires, n'est pas dupe, d'autant plus que sa propre fille est victime du tueur. Commence alors une véritable chasse à l'homme dans laquelle tous les moyens sont bons pour trouver celui qui sème la terreur dans les rues de Bordeaux et dans les esprits de ceux qui n'ont pas la conscience tranquille. Au sein même d'une police corrompue, c'est à savoir qui sera le premier à trouver l'assassin et quel ripou écrasera l'autre afin de se faire bien voir de ses supérieurs, ou d'effacer un passé un peu trop gênant...

Mais les années cinquante sont aussi celles des conflits nouveaux qui éclatent. Après la Guerre mondiale, ce sont les guerres d'indépendance des colonies qui font rage, dans un contexte de guerre froide. Daniel est de ce contingent d'appelés qui doit partir "mater" ce qu'on considère encore comme une rébellion de quelques terroristes en Algérie. Très vite il se rendra compte que c'est bien plus que cela, et prendra conscience que lui-même, comme tant d'autres jeunes hommes mal préparés, est capable du pire lorsqu'il à un fusil en main. Malheureusement ce sont les populations civiles, otages des violences du FLN et de l'armée française qui en feront les frais. Aurait-il dû déserter comme quelques-uns de ses amis proches du parti communiste? Doit-il enfreindre les ordres des gradés? Doit-il venger ces civils algériens injustement assassinés devant lui par ses "compagnons"?

Un roman dur, sombre, sans filtre, sur lequel planent les ombres des exactions en Algérie,  les fantômes de la Shoah, les restes des biens juifs spoliés pendant l'occupation, les actions et la trahison de l'ultra-collaboration et tout simplement les horreurs de ce que l'être humain est capable de faire. 

dimanche 9 septembre 2018

Joseph Kessel, Les mains du miracle, Gallimard, Paris, 1960.




Joseph Kessel, Les mains du miracle,
Gallimard,
Paris, 1960.

"...il arrivait que je refusais d'accepter certains épisodes du récit. Cela ne pouvait pas être vrai (...). Il sortait simplement avec un demi-sourire, une lettre, un document, un témoignage, une photocopie. Et il fallait bien admettre cela, comme le reste". Ces quelques mots tirés du prologue au roman de Joseph Kessel concerne un homme bien peu connu de l'histoire, au regard des exploits qu'il aurait accompli pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet homme, et ses Mains du miracles dont il est question, c'est Félix Kersten. Une bande dessinée en deux tomes, qui m'était un peu tombée des mains il y a quelques années (le dessin ne me plaisait pas), avait bien peu excité ma curiosité. Je laissai donc cela dans les rayons de mon vendeur favori et oubliai cette histoire, jusqu'à la découverte dans un vieux carton de cette édition ancienne.

Félix Kersten donc, homme au destin bien singulier, puisque issu d'une vieille famille hollandaise, expatriée en Finlande. Engagé dans l'armée de ce pays lors du premier conflit mondial, il veut ensuite devenir chirurgien. Mais, conseillé par un médecin, et présenté au Docteur Ko, mystérieux thérapeute asiatique, il apprend l'art du massage médical, mélange d'ostéopathie et de médecine chinoise, qui lui permet très rapidement d'approcher les plus grandes fortunes du coin. Ces hommes, dont les affaires et le rythme de vie quotidienne sont stressants, souffrent de maux insupportables et incurables par la médecine traditionnelle de l'époque. Kersten est le seul à pouvoir les soulager en leur prodiguant uniquement les massages qui rétablissent un équilibre dans leur corps meurtri et débloquent nœuds et autres tensions. C'est ainsi que le Kersten voit sa fortune se construire à mesure que son ventre grossit.

Mais c'est un jour de 1938 que les choses vont prendre une tournure toute particulière, quand, à la demande d'un industriel puissant, il est amené en Allemagne pour soigner l'homme le plus craint de l'époque: Heinrich Himmler. Celui-ci connait des crises affreuses, il se tord de douleur pendant de longues heures sans pouvoir travailler au destin du grand Reich. Le diagnostique est vite établi:  ses organes digestifs ne supportent pas le stress. La suite relève presque du conte de fée, car bien sûr Kersten réussit à soulager son patient qui s'attache à lui. Dès lors, une relation plus que privilégiée s'installe entre le dirigeant nazi et le médecin, qui décide de profiter de sa position pour sauver un maximum de vies: il persuade Himmler d'épargner des centaines de milliers de personnes, il réussit à retenir des convois de juifs en direction des camps de la mort, il fait signer un pacte entre Himmler et le représentant du Comité juif mondial, il empêche la répression en Hollande, il fait libérer des dizaines de prisonniers des camps de concentration, il recueille dans sa propriété des témoins de Jéhovah et , apogée de l'exploit, il a accès au dossier médical du Führer et persuade Himmler qu'il ne peut faire confiance à un dément qui agit sous l'emprise d'une paralysie syphilitique progressive.

Le livre nous présente un Himmler, fanatique soumis à Hitler, mais qui souffre de cette situation et qui est sur le point de trahir le Führer, guidé dans ce sens par le médecin. On rencontre un Gottlob Berger intrigant, qui déteste les actes antisémites nazis, convaincu que la vraie SS ne doit pas s'adonner aux basses œuvres des tueries à l'est.  Heydrich et Kaltenbrunner quant à eux sont simplement jaloux de la position du médecin, et complotent chacun de leur coté pour se débarrasser de l'intrus...

Tout cela est bien beau et on aimerait y croire. Kessel affirme que tout est vrai. Le prologue cité plus haut explique que Kersten lui a tout prouvé. Les preuves? On ne les connait pas, elle ne sont pas présentées. Mais depuis les années soixante, de l'eau a coulé sous les ponts, la recherche a avancé et il semble que beaucoup des exploits de Kersten mentionnés par Kessel ne sont qu'affabulations, mensonges et extrapolations. Pourquoi Kersten a-t-il raconté autant d'histoires à Kessel? Se justifiait-il d'avoir été proche d'Himmler? Se rachetait-il une conscience? Se protégeait-il? Quoi qu'il en soit, ce livre est un roman et doit être considéré comme tel. Ce n'est pas une source historique fiable. C'est plutôt une belle histoire, bien écrite, qui devrait être lue comme une sorte d'uchronie en se posant l'unique question: "et si Kersten avait eu une emprise sur le chef de la SS,qu'est-ce que ça aurait pu donner ? ". 

samedi 9 juin 2018

Uwe Timm, A l'exemple de mon frère, Albin Michel, Paris, 2005.




Uwe Timm, A l'exemple de mon frère,
Albin Michel,
Paris, 2005.

"A 75 m Ivan fume une cigarette, un festin pour mon FM". Comment un homme a-t-il pu écrire une telle phrase dans son carnet de campagne militaire, surtout lorsque cet homme est votre frère, qu'il a vécu soixante ans auparavant et qu'il ne peut répondre à la question directement puisque seulement quelques semaines après la rédaction de cette courte remarque, il est mort sur le front russe après avoir été amputé des deux jambes ? D'ailleurs, cet Ivan, ce Russe, l'a-t-il tué?  L'a-t-il criblé de balles avec son fusil mitrailleur? Probablement... Comment ce frère, si peu connu de l'auteur du livre, et pourtant réputé rêveur, presque artiste, a-t-il pu un jour de sa courte jeunesse intégrer une division de la SS, et non la moindre, la Division Totenkopf ? N'est-ce pas cette section qui a fourni les contingents assassins des juifs et autres populations jugées nuisibles de l'est de l'Europe? N'est-ce pas aussi celle qui a formé les nombreux gardiens des camps de concentration ? 

A travers l'étude de ce fameux carnet de campagne, ouvrage pourtant interdit par la hiérarchie nazi, mais tout de même transmis aux parents du défunt soldat avec le reste de ses effets, et redécouvert des décennies plus tard par le cadet de la famille devenu écrivain, Uwe Timm tente de trouver les réponses à ses nombreuses interrogations. Comment son frère, comme tant d' "Hommes ordinaires", a-t-il pu basculer dans le nazisme et intégrer volontairement les factions les plus radicales du mouvement ? Renseigné par un ensemble de lettres entre son frère et ses parents, et par des souvenirs personnels, c'est tout l'univers familial, social et mental du SS que l'auteur passe à la loupe. 

Une grande sœur rapidement mise à l'écart par un père, lui même engagé dans la Luftwaffe et qui glorifie celui qu'il considère comme son seul vrai fils. Un père justement, démobilisé après la guerre, qui n'arrive plus à se reconstruire socialement, tentant les expériences professionnelles les unes après les autres, sans réel succès et qui n'arrive plus à adapter sa vie aux changements de son monde et du monde en général dans lesquels il évolue. Une mère élevée à la dure, et qui pourtant, n'a jamais cessé de protéger ses enfants...

Au delà de l'analyse de ces contextes, susceptibles d'expliquer l'incorporation du jeune homme dans la SS et dans ses massacres à grande échelle à l'est de l'Europe, le roman constitue surtout une sublime critique du devoir d'obéissance qui a mené des hommes à devenir des criminels, les assassins aveugles qui ont commis des actes de violences extrêmes sur des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants. C'est aussi et enfin la dénonciation d'une ignorance feinte dans laquelle beaucoup de familles allemandes aujourd'hui encore se réfugient, prétextant qu'elles ne savaient pas ce qui se passait alors qu'en réalité elles ne voulaient tout simplement pas voir.

mercredi 16 mai 2018

Ken Follett, Une colonne de feu, Robert Laffont, Paris, 2017.




Ken Follett, Une colonne de feu,
Robert Laffont,
Paris, 2017.


La sortie d'un nouveau Ken Follett est toujours un événement, surtout lorsque ce nouveau roman se veut être la suite de la fantastique saga qui se déroule à Kingsbridge depuis les Piliers de la Terre. On avance cette fois dans le temps, puisque le roman commence en 1558, et c'est essentiellement la question religieuse qui sert de toile de fond à cette nouvelle page de l'immense fresque historique.

Le premier chapitre s'ouvre avec le retour d'un voyage de Ned Willard, fils prodigue d'une famille commerçante de Kingsbirdge, qui découvre avec stupeur que sa promise, Margery, est fiancée de force avec Bart, fils du Comte de Swithing. Autour de cette histoire vient alors se greffer personnages, intrigues et autres malversations. Un schéma plutôt classique pour Ken Follett. A partir de là, l'auteur peut développer les petits  événements de la vie des différents protagonistes en les replaçant dans les grands événements de l'Histoire du 16ème siècle de la France et de l'Angleterre, en pleine crise de succession suite à la mort du roi Henri. L'affrontement entre les Tudor qui soutiennent Elizabeth et les Stuart, partisans de Marie, marque la première partie du livre, jusqu'à la prise de pouvoir par la faction la plus ouverte à une certaine tolérance religieuse.

Dès lors les partisans d'un catholicisme fanatique feront tout pour tenter de renverser l'ordre établi par Elizabeth Tudor, et rétablir ce qu'ils considèrent comme la seule vraie croyance. Sur fond de guerres des religions, on voyage en France et en Angleterre au gré des chapitres et des aventures des différents protagonistes. Se nouent des histoires d'amour, des trahisons, des intrigues politiques. Défilent aussi les événements historiques: mariage de François II, le massacre de la Saint Barthélémy, le mariage d'Henri de Navarre et de la Reine Margot, l'exécution de Marie Stuart, pour finir avec la tentative d'attentat contre Jacques I d'Angleterre. Un détour est également fait par le Nouveau Monde, plus précisément vers Hispaniola, cette île si connue des Caraïbes où arrivent les premiers bateaux chargés d'esclaves. 


Ken Follett manie avec perfection l'art de faire incarner dans quelques-uns de ses personnages, les tendances politiques de l'époque. Ainsi on trouvera l'infâme, mais si bien campé, Pierre Aumande de Guise, qui représente à la perfection la faction la plus extrémistes des catholiques, prêt à toute trahison et toute corruption pour arriver à ses fins politiques et à ses objectifs de carrières personnelles. 

Un roman certes,...Une histoire un peu à l'eau de rose, surement... Cela déplaira-t-il aux puristes? Peut être... Répétitif par rapport aux deux romans précédents? C'est vrai que l'on retrouve pas mal d'aspects du schéma narratif des Piliers de la Terre et d'Un monde sans fin... Mais n'est-ce pas tout de même un livre parfaitement réussi quand celui-ci parvient à rendre aussi vivante une histoire si lointaine et à pousser tout lecteur à s'y 'intéresser? 



mercredi 28 mars 2018

Eric Vuillard, L'ordre du jour, Acte Sud, Paris, 2017.




Eric Vuillard, L'ordre du jour,
Acte Sud,
Paris, 2017.

Certaines critiques reprochent au Prix Goncourt 2017 qu'il ne s'agit pas vraiment d'un roman, mais d'un livre d'Histoire. Les historiens vont vous dire que le roman n'apprend rien de neuf, qu'on connait déjà tout sur ce qu'il raconte: l'Anschluss, l'invasion de la Pologne, le projet de construction du Reich, Hitler, Goering, Ribbentrop,... Tout ça, c'est de l'archi-connu...

Et pourtant, au péril de passer pour un total ignorant, il faut bien avouer que ce roman, car il s'agit bien d'un roman, ouvre justement le grand public à des aspects bien méconnus de ces événements qui se sont passés en marge et dans l'ombre des coups de forces mentionnés plus haut. 

Ce sont finalement les prémices de la Seconde Guerre mondiale dont il est question, L'ordre du jour de cette guerre qui a précipité le monde dans l'horreur pendant 6 ans. C'est la préparation par Hitler du dépeçage de l'est de l'Europe et de son exploitation économique par les grands industriels allemands; c'est de l'entrevue entre Hitler et Kurt Von Schuschnigg, chancelier autrichien bien malheureux, qui se voit forcé d'accepter sans condition aucune les pressions allemandes et l'annexion de son pays ainsi que son remplacement par l'Autrichien pro-nazi Seyss-Inquart à la tête du gouvernement. C'est aussi le rocambolesque repas à Londres pendant lequel le tout juste promu ministre des affaires étrangères Von Ribbentrop est invité chez les Chamberlain; repas organisé afin de détourner l'attention des Anglais de ce qui se passe en Autriche au moment même où tous passent au dessert. C'est enfin le récit de la folle entrée totalement ratée d'Hitler à Vienne.

En dire plus et développer chacun de ces points retirerait au livre tout son intérêt, c'est pourquoi nous nous arrêterons là en espérant avoir donné envie de consacrer quelques heures à dévorer ce tout petit roman si chargé d'Histoire et qui mérite parfaitement son prix.

dimanche 18 mars 2018

Véronique Olmi, Bakhita, Albin Michel, Paris, 2017.




Véronique Olmi, Bakhita,
Albin Michel,
Paris, 2017.


On l'appelle Bakhita "la chanceuse" pour deux raisons : la première c'est qu'il est normal de rebaptiser une esclave (sans doute pour que ceux qui les recherchent aient des difficultés à les retrouver) mais aussi parce que le choc de son enlèvement a provoqué l'amnésie de son nom et de celui de ses proches.

L'histoire se déroule de 1869 à 1947 d'abord en Afrique au Soudan puis en Italie. On suit Bakhita, on partage horrifié sa vie d'esclave durant laquelle elle subit torture et humiliation mais on vit aussi intensément  les coups du destin qui la mèneront à la découverte de Dieu. Souvent elle se taira ou obéira mais lorsqu'elle dira "non" son parcours déviera totalement de ce qu'il aurait dû être.


Ce livre nous plonge dans une période sombre de l'histoire et nous fait découvrir un personnage étonnant d'une incroyable perspicacité, d'une résistance exceptionnelle et qui saura prendre son destin en main.

Article réalisé par Agnès C.

samedi 10 mars 2018

Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele, Grasset, Paris, 2017.




Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele,
Grasset,
Paris, 2017.

La disparition de Josef Mengele a été certainement l'un des plus grands échecs de l'action des traqueurs de nazis après la Seconde Guerre mondiale. Le médecin qui a participé activement aux sélections sur la rampe de Birkenau et aux expérimentations scientifiques, notamment sur les jumeaux et sur les techniques de stérilisation, n'a jamais été attrapé de son vivant. C'est cette disparition, cette fuite en Amérique du sud, qu'a tenté de rendre vivante et concrète Olivier Guez dans ce roman qui se dévore d'une seule traite.

Pourtant Mengele avait bien été attrapé par les Américains à l'issue du conflit mondial, mais sa véritable identité dissimulée sous un faux nom, il avait pu échapper à la vigilance des autorités judiciaires et avait réussi à s'enfuir dans l'Argentine de Perón, destination privilégiée de tout nazi soucieux de poursuivre sa carrière aux cotés du dirigeant autoritaire sud-américain. Perón souhaitait effectivement affirmer son pouvoir en utilisant les compétences et les richesses des nazis, fascistes et tous autres collabos en fuite. C'est dans ce contexte que l'Ange de la mort coule des jours heureux avec sa famille, sans vraiment se cacher, adhérant au Cercle Dürer, réunion des adeptes du nazisme qui n'ont pas abandonné l'idée d'un Reich millénaire qui dominerait l'Europe. Sillonnant la campagne argentine et celle d'autre pays d'Amérique du sud, Mengele se fait le représentant de l'entreprise familiale, vendant ici ou là les machines agricoles de son père.

C'est avec la capture d'Eichmann par le Mossad, que les choses vont prendre une tournure bien différente. Le procès et la condamnation à mort de l'architecte de la "Solution finale" ouvrent l'ère de la traque des criminels nazis. Dès lors Mengele commence sa troisième vie: celle d'un homme traqué, devenu paranoïaque, réfugié dans divers endroits de l'Argentine, puis du Paraguay et du Brésil, tapis dans un mirador, des fermes ou dans les maison insalubres des quartiers les plus sordides des villes dans lesquelles il se réfugie. Soutenu par les finances familiales qui lui parviennent par différents biais, et s'appuyant sur l'aide d'indéfectibles au régime nazi, Mengele échappe souvent de justesse à la capture.

Devenu peu à peu le fantasme des grands chasseurs de nazis, on le repère à peu près partout, pour ne le trouver finalement nulle part. Sa traque évolue en fonction du contexte géopolitique de la guerre froide et du conflit israélo-palestinien. Après un sublime passage narrant la dernière rencontre avec son fils, devenu adulte et écœuré par la découverte de l'histoire d'un père qui, même des années plus tard, justifie sa participation au projet nazi, l'homme mourra comme il le mérite: dans l'indifférence générale, déchu de tous ses titres universitaires.

Superbe roman qui initiera les moins au fait et les mènera à coup sûr à s'intéresser au sujet et qui redonnera aux autres l'envie de redécouvrir l'un de ceux qui a précipité Hippocrate aux enfers. 

jeudi 4 janvier 2018

Philippe Jaenada, La serpe, Editions Julliard, Paris, 2017.



Philippe Jaenada, La serpe,
Editions Julliard,
Paris, 2017.

Fin octobre 1941, en pleine période d'occupation, on retrouve dans le château d'un petit bourg proche de Périgueux, Escoire, le père d'une grande famille locale, assassiné sauvagement à coups de serpe, le crâne défoncé et le corps lacéré. Dans les pièces attenantes à la chambre où se trouve le premier cadavre, gisent deux autres corps, tout aussi mutilés: ceux d'une grande tante et de la bonne. Ce bain de sang totalement inédit dans ce petit coin de France que rien ne destinait à un tel acharnement meurtrier, choque profondément l'opinion publique. L'affaire prend une dimension nationale puisque l'homme tué est un notable proche du gouvernement de Pétain, mais qui commençait à s'en démarquer. Les spéculations vont bon train: on accuse Pétain, le gouvernement français en fuite en 1940 et même De Gaulle; l'assassiné aurait en sa possession quelques documents compromettant sur tous ces gens.

Mais très vite, l'accusation va se porter sur le fils turbulent de cette famille: Henri Girard, seul rescapé de la tuerie et que tout accuse: ses relations tumultueuses avec son père, l'héritage qui lui est destiné, l'argent qu'il dilapide dans les plaisirs de la chaire, la haine qu'il éprouve envers sa tante et surtout les indices laissés sur place et les témoignages accablants. Immédiatement, le jeune homme est incarcéré, les quelques temps qu'il passe en prison jusqu'à l'ouverture de son procès le font terriblement souffrir. C'est la défense magistrale d'un avocat de l'époque, véritable star du barreau, qui va mener à l'acquittement du jeune homme. La fuite de celui-ci en Amérique, sa vie mystérieuse de quasi-trafiquant sur place, son métier de transporteur de produits dangereux (nitroglycérine), son retour dans les cales d'un navire d'où il mettra sur papier son histoire participeront encore plus à faire de lui un personnage énigmatique.

On l'aura compris, les premières pages qu'il rédige lors de son retour clandestin en Europe, sont celles du Salaire de la peur, film au grand succès, qui rendra célèbre son auteur. Car Henri Girard est plus connu sous son pseudonyme: Georges Arnaud, auteur d'autres best-sellers et qui prendra la plume dans les colonnes de divers journaux pour défendre les causes perdues dans les années 60 et 70, notamment les membres du FLN et les autres victimes d'un système qui le dégoûte.

Le second avocat que va trouver Georges Arnaud, à titre posthume cette fois, c'est précisément l'auteur de l'ouvrage dont nous sommes ici en train d'en faire la critique.Car La serpe, c'est aussi l'histoire du roman lui-même: tout en se plongeant dans les archives de cette affaire et en rédigeant cette sorte de chronique criminelle, Philippe Jaenada nous emmène avec lui dans son projet, celui d'écrire l'histoire de ce meurtre et progressivement d'en réhabiliter son présumé coupable. En décortiquant rapport  après rapport, correspondance après correspondance, témoignage après témoignage, Jaenada fait ressortir toutes les incohérences du procès, les erreurs de l'enquête, ses failles et fait resurgir l'incompétence crasse de certains policiers et du juge qui ont travaillé sur l'affaire.

Sans aucun doute pour Jaenada, Henri Girard ne peut être coupable d'un tel crime, et il le prouve dans toute la deuxième partie du livre; glorifiant le fameux avocat pour avoir évité à Henri Girard d'être la victime d'une terrible erreur judiciaire. Le roman se termine en apothéose quand son auteur en arrive à supposer l'identité du véritable criminel.

Plus qu'un roman, c'est une véritable plongée dans un travail archivistique, quasi historique, de nous livre ici Jaenada. Ses nombreuses digressions en exaspéreront quelques-uns, mais à notre sens, elles participent au suspens et concourent à l'explication fine de son travail. Un bel ouvrage qui donne envie de lire les autres auxquels il fait de nombreuses références.



dimanche 17 septembre 2017

William S. Allen, Une petite ville nazie, Bibliothèques 10/18, Paris, 1967.




William S. Allen, Une petite ville nazie,
Bibliothèques 10/18,
Paris, 1967.

Sorte d'enquête-reportage romancée sortie dans les années 60, Une petite ville nazie est une plongée dans la genèse de l'installation du national-socialisme dans une ville moyenne du centre de l'Allemagne au début des années 1930. Par un gros travail de recherches dans des journaux, des archives, témoignages et autres documentations, l'auteur montre par quels mécanismes les nazis ont progressivement, lentement, réussi à prendre le pouvoir à Thalburg.

Cette enquête scrupuleuse, à la croisée de l'histoire, de la sociologie et des sciences politiques, montre que c'est la crise, ou du moins les effets qu'elle a produits  dans les esprits des bourgeois de la ville, et les fantasmes qui l'ont accompagnée, qui a poussé la population dans les bras de la seule idéologie qu'elle considérait comme réellement révolutionnaire et efficace: le nazisme.

Le marasme économique servit effectivement de terreau au développement de cet extrémisme. Il ne restait plus qu'aux nazis à y greffer une savante propagande bien orchestrée et leur antisémitisme virulent. La terreur venait ensuite faire taire toute opposition ou tentative de critique de Hitler et de ses sbires, avec pour conséquence une main mise longue et durable sur une population qui finalement ne comprenait du nazisme que quelques bribes, chacun en retirant ce qui lui convenait le mieux, sans en saisir sa dangereuse totalité. Car une fois installé, il ne pouvait plus être renversé que par la Seconde Guerre mondiale, qui allait révéler le nazisme dans toute son horreur.

William S. Allen dépeint une petite ville devenue théâtre d'une remise en cause violente de la toute jeune République de Weimar, gouvernement aux pieds d'argile entre les mains du vieillissant Hindenburg, en proie aux vives critiques de tous les partis extrêmes de tous bords et de toutes tendances: marxistes, nationalistes, conservateurs, nationaux-socialistes... Ceux-ci s'affrontent dans les rues, pendant les meetings. On assiste à une brutalisation de la politique, puis à celle de la société devenue violente par cette saturation saturée de politique. La politique devient aussi spectacle: on défile maintenant en uniforme, on organise des parades censées redonner force et courage à un peuple qui se sent humilié par la défaite et trahi par le Traité de Versailles.

Chacun entre au NSDAP pour ses propres raisons. La plupart pour faire carrière plus que par véritable conviction. D'autres y voient le moyen d'obtenir une certaine tranquillité, un moyen pour éviter les ennuis. Les diverses élections de ce début des années trente sont à chaque fois des moments de montrer sa force, notamment auprès d'une jeunesse, dont certains membres entrent dans les Jeunesses hitlériennes, pour plus tard intégrer les SA, ou la SS.

Mais la crise, toujours cette crise et les peurs qui l'accompagnent précipiteront finalement la petite bourgade dans le nazisme, à l'instar du pays tout entier. Dès lors, le véritable visage du nazisme s'abat sur la ville, incarné par le sinistre Kurt Argeyz, chef de la section locale du parti nazi, qui, par un jeu subtil de malversations, de pressions, de menaces et de transformations progressives des institutions, réussit à concentrer la totalité du pouvoir entre ses mains. La société explose, l'individualisme, le repli sur soi et  la peur de l'autre règnent désormais sur une ville ou pourtant fleurissaient quelques temps auparavant clubs et associations culturelles. L'ensemble passe sous contrôle nazi: religion, associations de travailleurs, conseil municipal... L'ouverture des premiers camps de concentration inaugure la terreur qui scelle définitivement la mise au pas de la population.

La politique de grands travaux qui redonne des emplois aux favoris du régime, ou plutôt à ceux qui s'y soumettent le mieux, donne l'illusion que les nazis tiennent leurs promesses. Cela attire encore plus de monde dans le giron du parti des chemises brunes. En quelques mois, Thalburg, comme le reste de l'Allemagne, s'enlise dans un Troisième Reich dont l'idéologie, passée en actes, entraînera le monde dans la pire guerre qu'il ait connu...

jeudi 31 août 2017

Renato Cisneros, La distance qui nous sépare, Christian Bourgois Editeur, Paris, 2017.




Renato Cisneros, La distance qui nous sépare,
Christian Bourgois Editeur,
Paris, 2017.

Traduit de l'espagnol (Pérou) par Serge Mestre.

"Qui était-il lui-même avant que je sois là ? Qui suis-je moi-même après sa mort ?" Ce sont les deux questions auxquelles tente de réponde Renato Cisneros au sujet du personnage principal de ce roman: son père. La démarche semble un peu égoïste au départ, tant l'auteur réalise ses recherches pour mieux se connaitre lui-même et mieux se construire. C'est un peu comme si la rédaction, puis la publication de l'ouvrage le faisaient réellement naître, comme si le jeune Renato, n'avait jusqu'alors pas réellement existé, tant il était écrasé par les questions et les non-dits au sujet de quelqu'un de si proche, mais qu'il ne semblait pas vraiment connaitre. C'est ainsi que l'auteur s'est lancé dans une recherche énorme pour retrouver les traces de cet individu aux multiples visages que fut son géniteur. L'auteur nous emmène avec lui consulter les archives, rencontrer les gens qui l'ont côtoyé, visiter les pays et les résidences où le père a vécu. Petit à petit l'homme prend forme, son caractère apparaît, avec ses forces et ses faiblesses; l'auteur renaît au fil des découverte pour ressortir totalement grandi à la fin du livre.

Etre le biographe de son père n'est certainement pas chose aisée, tant il doit être délicat d'entrer dans les épisodes les plus intimes de sa vie; mais cela doit être encore plus compliqué lorsque celui-ci fut une véritable "célébrité" politique péruvienne, à la carrière bien peu glorieuse des années 1970 aux années 1990...

Car cet homme que l'auteur nous présente dans les plus petits détails n'est autre que le Général Luis Cisneros Vizquerra, plus connu sous le pseudonyme "El-Gaucho", acteur essentiel de la dictature militaire péruvienne. Ministre de l'intérieur et des armées sous les différents gouvernements militaires issus des multiples coups d'Etat qui ont eu lieu dans le pays, il est à l'origine des actes les plus inhumains et antidémocratiques contre toute forme d'opposition, notamment à l'encontre des marxistes et des étudiants: enlèvements, arrestations arbitraires, détention, assassinats, torture. C'est avec grande horreur que le fils découvre l'admiration de son père pour les grands criminels de l'époque, pour Pinochet et pour Kissinger, poussant même le père a recueillir chez lui des hommes accusés en Argentine de crimes contre l'humanité et qui fuient leur procès. Jamais avares de commentaires tous plus choquants les uns que les autres, le Général, même retraité, portera un regard froid sur les événements de son pays, sans cesse relayés par des médias, qui, bien que souvent critiques à son égards, sauront toujours le solliciter pour faire les gros titres de leurs chroniques politiques, autres sources des recherches de Renato Cisneros.

Pourtant cet homme si peu attachant redevient petit à petit plus humain, sous la plume du fils qui relate ce qui lui-même, préservé des turpitudes politiques, avait comme image de son héro de père. Leurs relations privilégiées quand il lui apprenait à nager dans la piscine de la villa, l'intérêt porté à l'art et à la littérature. Renato découvre la frustration terrible subie par son père suite à sa rupture forcée avec Beatriz, la seule femme qu'il ait certainement aimée; les sacrifices consentis pour sa famille et sa volonté de toujours rester fidèle à son pays, même lorsqu'on le traduit devant des tribunaux, alors qu'on lui proposait de fuir à l'étranger. 

Le Général cruel et sanguinaire devient un vieil homme faible devant la maladie. Et ce que les opposants du Sentier Lumineux, groupe terroriste marxiste, ou tout autre opposant politique, n'avaient pas réussi à faire, c'est finalement la maladie qui va y arriver. Atteint d'un cancer de la prostate et trop fier pour se soigner, il est fortement diminué avant de mourir. Le récit terrible de la fin de sa vie et la lutte du père pour garder ce qui lui reste de dignité est certainement la partie la plus marquante du livre.

Plus qu'un roman, il s'agit aussi d'une biographie courageuse et touchante. Un véritable exercice de style et une magnifique "auto-thérapie" pour un fils qui cherchait à comprendre et à combler la distance qui le séparait d'un père qui l'a quitté alors qu'il n'était pas assez mature pour le comprendre. C'est aussi une plongée phénoménale dans plus de vingt années d'une dictature bien mal connue de ce coté de l'Atlantique. C'est enfin également l'hommage et les remerciements qu'un fils adresse à un père qui semble avoir tout sacrifié pour permettre à son fils d'accomplir les rêves que lui-même n'avait pas pu réaliser.

Un grand merci à Jeanne Grange et aux éditions Christian Bourgois.