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jeudi 22 mai 2025

James W. Loewen (texte) & Nate Powell (dessin), Une histoire critique des Etats-Unis, Steinkis, Paris, 2025.

 

James W. Loewen (texte) & Nate Powell (dessin), Une histoire critique des Etats-Unis, Steinkis, Paris, 2025.

Le présent album de bande-dessinée touche à au moins deux sujets délicats : l'enseignement de l'Histoire aux Etats-Unis est-il mauvais ? Quels devraient être les objectifs d'un bon enseignement de la discipline ?  

James W. Loewen était un sociologue et historien américain dont le best-seller publié en 1995 s’intitule Lies My Teacher Told Me: Everything Your American History Textbook Got Wrong. Le présent comic book en est une adaptation posthume sous le crayon de Nate Powell. Le titre de la traduction française peut paraître bien sage au regard de l’intitulé original…

Les quatre pages d’introduction donnent le ton et capturent l’attention du lecteur.
« Les lycéens détestent l’Histoire. L’Histoire, seul domaine dans lequel plus ils suivent de cours, plus ils deviennent stupides. »

Et Loewen de critiquer la manière dont l’Histoire est enseignée aux Etats-Unis. L'auteur a passé de longues heures à étudier et critiquer le contenu de manuels scolaires utilisés dans les établissements américains. Les manuels débordent d’informations désintéressantes au possible. Les auteurs de manuels se servent du présent pour éclairer le passé et non l’inverse. Les citoyens américains doivent être fiers de leur héritage et se féliciter de tout ce que leur pays a accompli. Le nationalisme imbibe chaque page des dits manuels. Les erreurs historiques pullulent et ne sont jamais corrigées parce que les manuels d’aujourd’hui sont des clones de ceux d’avant-hier… 

« En tant que sociologue, je pense sans cesse à l’influence du passé, de la structure sociale et de la culture, aussi bien sur notre compréhension du monde que sur notre cheminement. Ce n’est qu’en comprenant pleinement notre passé que nous devenons capables d’une réflexion efficace sur notre présent et notre avenir communs. Du moins, c’est ce que j’espère. Alors, allons-y. »

Et c’est ainsi que l’auteur se lance dans l’analyse, la critique et la déconstruction de ce qu’il considère comme des mensonges. Les intitulés des chapitres sont les suivants : la fabrique du héros, la véritable importance de Christophe Colomb, l’invisibilité du racisme dans les manuels d’Histoire américaine, le choix de ne pas s’intéresser à la guerre du Viêtnam, la disparition du passé récent… Un ouvrage vieux de 35 ans mais d’une brûlante actualité ! Il pourrait paraître incongru d'adapter si tardivement en comics une étude vieille de plusieurs décennies. Cependant, les choix graphiques de Nate Powell et l'ajout d'un épilogue très actuel inscrivent la démarche de Loewen dans le contexte immédiat. « Toute histoire est contemporaine. » Non ?

Le professeur part de ce que les manuels et programmes enseignent aux jeunes Américains pour pointer l’ineptie et la vacuité de l’enseignement de l’Histoire. Ainsi, Christophe Colomb n’est jamais présenté dans le contexte d’expansion européenne des 15ème et 16ème siècles. De même, cet Européen, qui revendique et domine très naturellement et systématiquement tout ce qu’il voit, n’est jamais questionné sur ses motifs et objectifs. Loewen cite les erreurs des manuels sur Vasco de Gama ou les questions posées aux élèves se terminant par un « vous devriez être capables de traiter ces questions sans faire de recherches »…

En une bonne quinzaine ou vingtaine de pages, l’auteur déconstruit et critique nombre de mythes colportés par les manuels et enseignés aux lycéens américains. L’idéalisation d’une histoire blanche et non de l’Histoire américaine au sens large est un sujet de crispation. La raison d’être de l’ouvrage est de passer à la moulinette et de critiquer le contenu des enseignements et la manière dont ils sont transmis. Nate Powell dessine quelques fois Loewen en train d’interroger et de faire réfléchir ses étudiants. Pour lui tous les consensus historiques doivent être examinés et critiqués. Il s’inquiète beaucoup des questions gênantes évacuées des manuels et d’une orientation suprémacistes de certains écrits.

Il s’attarde beaucoup sur le mythe des premiers colons et l’évacuation pure et simple de toute étude sérieuse des populations amérindiennes. Il se permet des comparaisons osées en trouvant des échos entre les manières de ne pas traiter certaines questions dans les manuels américains et celles des gouvernements d’Europe de l’Est communiste au temps de la Guerre Froide…

Lorsqu’il en vient à traiter d’Autant en emporte le vent, son propos devient immensément politique et clivant. L’ère dite de Reconstruction à la fin de la Guerre de Sécession est, dans les manuels, entièrement phagocytée par les mythes aussi bien de la communauté noire que blanche. Sorte de péché originel de l’Amérique contemporaine, cette période voit le racisme et la violence des Blancs l’emporter… Le propos de l’auteur vient, grâce à l’habileté du dessinateur, éclairer le présent en réexaminant soigneusement le passé…



L’ouvrage se conclut avec un chapitre de réflexion sur l’histoire et le futur, un autre chapitre est une réflexion sur des méthodes efficaces d’enseignement et enfin un épilogue propose une ouverture sur les mensonges qui nous guettent. S’armer de connaissances est une chose mais réfléchir et se poser des questions en sont d’autres non moins importantes. Pour Loewen, l’Histoire est importante et doit être enseignée de manière intéressante. Une société pour qui le passé n’a aucune incidence et conséquence sur le présent ou l’avenir ne peut avancer. Il convient de relier notre passé à notre avenir et non de se couper de nos racines toutes honteuses ou encombrantes qu’elles peuvent paraître. 


 

Cet « anti-manuel d’Histoire des Etats-Unis » se transforme dans son épilogue en guide de survie dans une Amérique aux mains des Néo-Conservateurs, Alt-Rights et autres Trumpistes. Réfléchissez, questionnez, faites le tri et surtout comprenez la différence entre fait et opinion !

« Les gens ont le droit d’émettre leurs opinions personnelles, mais pas leurs propres faits… car une telle chose n’existe pas. Les opinions non étayées par des preuves ne peuvent pas se voir accorder du poids. »

La partie graphique est soignée et inventive pour ne pas lasser le lecteur. Même s'il s'agit d'une bande-dessinée à destination des enseignants, elle se distingue de ces nombreux documentaires travestis en BD qui viennent encombrer les rayons des librairies et bibliothèques. Nate Powell conclut l’ouvrage en remerciant Loewen d’avoir initié en 1995 un mouvement de fond et une importante réflexion sur l’enseignement de l’Histoire aux Etats-Unis. Hostile à toute forme de révisionnisme ou de négationnisme, l’historien et sociologue a fourni de précieuses clefs à tous ceux qui s’élèvent contre les mesures de censure prises par ceux-là mêmes qui se décrivent comme d’ardents défenseurs et restaurateurs du freedom of speech L’esprit critique comme seule arme dans le combat contre la démagogie et le populisme galopant !

dimanche 13 avril 2025

Robert Morales (scénario) & Kyle Baker (dessin), Captain America : la vérité, Panini Comics, Nice, 2025.


 

Robert Morales (scénario) & Kyle Baker (dessin), Captain America : la vérité, Panini Comics, Nice, 2025.

La vérité, en Histoire, est une notion pour le moins discutée et éparpillée pour le dire d'une manière simple.

La vérité ? L’histoire contemporaine des Etats-Unis n’a pas été écrite que par de « vrais » Américains Blancs Anglo-saxons et Protestants. John Basilone, sergent du corps des Marines, véritable Captain America de la bataille de Guadalcanal, mort au combat à Iwo Jima et récipiendaire de la Médaille d’Honneur et de la Navy Cross, ce brave gars est le sixième d’une famille de dix enfants dont le père est un immigré italien et la mère issue de l’immigration italienne.

La vérité ? Jacob Kurtzberg AKA Jack Kirby l’un des deux pères du Captain America des comics est issu d’une famille juive immigrée et a également servi dans l’US Army en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. Comme de nombreux artistes de comics de l’âge d’or ou de l’âge d’argent, il est enfant d'immigrés et cela transparaît dans ses créations. Si le wokisme existe, les comics ont toujours été woke parce que pensés, conçus et réalisés par des créateurs qui cherchent à montrer leur attachement à leur terre d’adoption. Siegel et Schuster en sont les exemples les plus parlants avec leur « Super-immigré » rescapé de Krypton qui porte haut la vérité, la justice et les valeurs si chères aux Américains !

La vérité ? Le très aryen Steve Rogers n’est pas le premier Captain America. Dans ce récit en sept chapitres, en 1942, un régiment de soldats afro-américains sert de cobayes à l’armée américaine qui cherche à mettre au point un sérum du super-soldat afin de pouvoir déployer sur les champs de bataille des super-soldats à même de vaincre les nazis ou les Japonais. Isaiah Bradley est l’un de ces soldats envoyés au camp Cathcart dans le Mississippi. Au quotidien, il est victime du racisme ordinaire de la société américaine des années 1940. Patriote et volontaire, il se soumet aux tests opérés sur lui et ses camarades. Nombre d’entre eux meurent après injection du sérum. Isaiah survit et son corps se transforme. Il devient un super-soldat, super-fort, super-agile, super-motivé. Il vole le costume de Captain America et gagne l’Europe où il combat les nazis, découvre l’horreur des expérimentations médicales dans les camps de concentration ainsi que les chambres à gaz…



 La vérité ? Laissé pour mort et abandonné aux mains des nazis, Isaiah est incarcéré par l’administration Eisenhower pour avoir volé le costume bariolé du héros américain non sans avoir été conduit devant Hitler et Goebbels lors de son emprisonnement en Allemagne. Souffrant des séquelles liées aux expérimentations médicales, Isaiah est proprement jeté à la poubelle par Uncle Sam et condamné à être oublié… Jusqu’en 2003 !

La vérité ? Publiée initialement en 2003 sous le titre Truth : Red White & Black, cette série écrite par le journaliste Robert Morales s’inspire de l’étude de Tuskegee sur la syphilis et des expérimentations illégales pratiquées sur des patients afro-américains par le Service de Santé publique des Etats-Unis à partir des années 1930. Ce scandale sanitaire est révélé dans les années 1970. Il n’est qu’un des nombreux mauvais souvenirs qui pèsent sur la conscience états-unienne. Kyle Baker, cartooniste et dessinateur, met son trait caricatural au service de cette histoire certes fictive mais qui s’applique à illustrer de manière très vivante le racisme de la société des Etats-Unis au cours des années 1940. Le trait très expressif tranche avec la couverture très super-héroïque signée Joe Quesada mais elle ne gâche pas la lecture du présent ouvrage. En fin d’album, pour chaque chapitre, des notes viennent expliciter les sources et références historiques et permettent d’ancrer le récit dans le contexte très discriminant de la Seconde Guerre Mondiale.

   

La vérité ? Le Marvel Cinematic Universe (MCU) n’a rien d’une pierre philosophale et ne parvient pas à transcender le matériau comic-book pour en faire des métrages d’exception à même de secouer le public et de l’amener à se questionner. Isaiah Bradley apparait dans le tout récent Captain America Brave New World, métrage qui n’a pas atteint les sommets espérés au box-office. La réédition du présent ouvrage n’est pourtant pas une mauvaise chose en 2025. Alors que l’administration Trump s’est lancée dans une grande entreprise de « purification » du récit national états-unien, ce grand et bel ouvrage est un très beau et bienvenu rappel des racines beaucoup plus bigarrées et métissées de la société américaine que celles tant vantées et fantasmées par tous ces mâles alphas blancs plus ventripotents qu’autre chose ! Réinjecter un peu de Rouge ou de Noir dans l’Histoire des Etats-Unis ne semble pas complètement insensé par les temps qui courent !

La vérité ? Où est l’Axe du Mal dans ce récit dans lequel les expérimentations du gouvernement américain sur les soldats afro-américains ne diffèrent pas trop de celles menées par les nazis sur les juifs d’Europe !?! Bonne question... Sous ses apparences parfois grossières et cartoonesques, le présent récit pointe plus de choses du doigt qu’il n’y paraît et invite son lecteur à réfléchir, s’interroger, se renseigner sur nombre de choses.

Make America Red, White and Black Again ? Yep ! Gommer de l'Histoire des Etats-Unis les récits dits clivants pour ne conserver qu'un récit célébrant l'unité, c'est refuser de se confronter à des épisodes douloureux et à des clivages bien présents aujourd'hui encore, c'est aussi se renier soi-même et s'enfermer dans une sorte de fable mensongère sur ses origines et sur l'histoire de son pays... Pas forcément un choix très heureux... Et certainement pas un modèle à suivre !

lundi 24 mai 2021

Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019


Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019.

Décédé en mai 2016, Darwyn Cooke était un dessinateur extrêmement talentueux à même de scénariser, de dessiner, d’encrer, de coloriser et de lettrer ses propres récits. De son passage dans l’animation, Darwyn Cooke conservait un sens aigu du découpage et une vision proprement cinématographique de la bande-dessinée.

Cet homme extrêmement talentueux et ambitieux a sans doute écrit et dessiné son chef-d’œuvre en 2003-2004 : The New Frontier.

Ce projet vraiment remarquable entend en 404 pages inscrire les principaux super-héros de la maison DC Comics dans le 20ème siècle et faire résonner l’apparition de cette mythologie moderne avec le contexte historique du moment de leur création.e

Le titre de cette œuvre fait évidemment référence au discours de John Fitzgerald Kennedy, le 15 juillet 1960 : « Mais je vous dis que nous sommes devant une Nouvelle Frontière [...], que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s'étendent les domaines inexplorés de la science et de l'espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d'ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus. »

D’une manière absolument virtuose, Darwyn Cooke revisite l’histoire des Etats-Unis de 1945 à 1960. Il couvre cette période de la Guerre Froide en faisant coïncider les destinées de héros tels que Superman, Batman, Wonder Woman ou Green Lantern et le contexte de tensions Est-Ouest, de luttes pour les droits civiques, de menace nucléaire…

Les présidents Einsenhower, les futurs présidents Nixon et Kennedy et d’autres grandes figures de l’histoire américaine font des apparitions.

Avec une grande intelligence et une grande sensibilité, l’artiste parvient à faire se croiser les petits histoires science-fictionnelles des personnages DC et la grande Histoire du 20ème siècle.

L’ancrage de la fiction dans le réel est proprement bluffant ainsi que très pertinent.

Superman, porte-étendard des valeurs américaines (« Truth, Justice and the American Way ») apparaît en parfait « G-Man ». Hal Jordan, pilote d’essai, est une version fantasmée du déjà quasi-super-héroïque Chuck Yeager. John Wilson, dont la famille est victime des exactions du Klu Klux Klan, se dresse contre les menées racistes et incarne la lutte des Noirs pour les droits civiques. Wonder Woman enfin, de manière spectaculaire et révolutionnaire, est dessinée et écrite par Darwyn Cooke comme une véritable Amazone qui dépasse Superman d’une bonne tête, se dresse de toute son imposante stature contre le sexisme ambiant et remet à sa place ce boy-scout d’outre-espace qu’est Superman.

La lecture que l’auteur fait de quelques événements-phares des années 1950 est vraiment très intelligente.

Le trait extrêmement simple et précis de Darwyn Cooke fait songer à Jack Kirby ou à Alex Toth. Il a souvent été dit ou écrit que l’artiste cultive un style rétro. Dans le cas de la présente bande-dessinée, cela semble aller de soi : le récit est situé dans les années 1950. Il est réducteur de réduire le style de Darwyn Cooke à un simple style rétro sous influence de Kirby.

Il faut un talent certain pour en quelques traits saisir sur le papier une émotion. Et comme l’a souligné Mike Carlin au sujet des pages de Darwyn Cooke, à simplement regarder ses personnages, le lecteur comprenait l’histoire sans même lire les bulles ou cases de texte. Oui, cet artiste était un pur génie du story-telling.

Le côté très « film noir » de ses récits est partie intégrante de son art. Ses proches, ses amis et collaborateurs le comparaient volontiers à un Lee Marvin du comic-book. Darwyn Cooke était un grand gaillard cool, décontracté mais redoutable et toujours prêt à défendre la veuve et tous ses orphelins. Et c’est cet humanisme profond qui transpire dans la présente bande-dessinée.

Le dessinateur a tenu à représenter Wonder-Woman comme une femme plus forte que Superman. Il a à dessein représenté un Superman au service du gouvernement étatsunien. Il a beaucoup réfléchi à comment rendre compte du combat pour les droits civiques.

The New Frontier est une œuvre majeure à ranger à côté des Watchmen et autres Dark Knight Returns. Néanmoins cette œuvre se distingue clairement de ses illustres aînées en ce qu’elle parvient à traiter de manière très adulte et para-textuelle le sujet qu’elle s’est ambitieusement choisie avec le sourire en plus. Parce qu’outre le côté « film noir » ou « rétro », il y a un profond optimiste qui colle parfaitement à cette ère post-Seconde Guerre Mondiale.

Les couvertures originales montrent des héros souriants et chez Darwyn Cooke, les héros sourient parce qu’il estimait que les comics sont là pour interpeler et faire réfléchir mais pas que. Et au sortir d’une décennie de super-héros aux mines patibulaires et aux dents serrées, le dessinateur a voulu dans les années 2000 revenir à quelque-chose de plus coloré et de plus heureux.

Parvenir à aborder quantité de problématiques de l'immédiate après-guerre puis de la Guerre Froide, en toute simplicité et honnêteté et sans pesanteur et pédantisme, c'est aussi la marque du talent de Darwyn Cooke. La réédition dans la collection DC Black Label est agrémentée d'une galerie des couvertures originales, de croquis préparatoires, etc. Un très bel écrin pour une très très belle oeuvre.

Darwyn pour cette œuvre majeure et pour ta manière unique et élégante d’avoir réinventé Catwoman, tu nous manques…