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samedi 1 avril 2023

Olivier Guez, Matz, Jörg Mailliet, La disparition de Josef Mengele

 

Olivier Guez, Matz, Jörg Mailliet, La disparition de Josef Mengele
Les Arènes BD,
Paris, 2022.

Récompensé en 2017 par le prix Renaudot, c’est aujourd’hui adapté en bande dessinée que sort le roman d’Oliviez Guez. Scénarisé par Matz et mis en images par Jörg Mailliet, le livre est une plongée intense et progressive dans la fuite et la déchéance de Josef Mengele, médecin à Auschwitz, rendu bien trop célèbre par les expériences qu’il a menées sur l’être humain, en particulier sur les jumeaux, dans l’unique but de perpétuer la « race des seigneurs ».

Mais les Alliés ont gagné la guerre, et celui qui se voyait propulsé au plus haut sommet de la science doit fuir pour ne pas être livré à la justice.  Comme de nombreux autres hiérarques du Troisième Reich, c’est en Amérique du sud qu’il trouve refuge, accueilli là par des dictateurs en mal de pouvoir et de richesse. Alimenté par des transferts d’argent en provenance d’une famille enrichie par la vente de véhicules agricoles, Mengele est balloté d’un endroit à un autre, caché chez des paysans qui, eux-aussi, profitent des subsides versés pour qu’on ne retrouve surtout pas le fameux « Ange de la mort », ce qui nuirait considérablement à l’image de la dynastie industrielle allemande.

Nourri d’une haine de plus en plus forte, d’un sentiment d’abandon et d’un intense ressentiment contre ceux pour qui il a « travaillé » à l’époque de l’apogée de l’Allemagne nazie, Mengele sombre dans la paranoïa : l’enlèvement par les services secrets israéliens d’Eichmann, son jugement et sa condamnation à mort accentuent sa peur.

Effectivement les chasseurs de nazis le traquent, le localisent et sont sur le point de le capturer, mais c’est sans compter sur les questions géopolitiques  qui poussent le mossad à faire marche arrière. Et quand enfin les recherches reprennent à la fin des années 1970, ce ne sont que des ossements que l’on découvre en exhumant son corps : le médecin d’Auschwitz était déjà mort quelques années auparavant, victime certainement d’un AVC alors qu’il se baignait sur une plage isolée du Brésil, « sans avoir affronté la justice des Hommes ni ses victimes ».


Belle adaptation du roman de Guez, tant au niveau narratif que graphique. Quelques flashbacks dans le laboratoire d’Auschwitz ponctuent le récit et contextualisent parfaitement la fuite vers une Amérique du sud aux teintes sablonneuses. Les pages, de plus en plus sombres, se peuplent de blattes, de cafards et d’autres reptiles, l’ambiance y est de plus en plus visqueuse à mesure que le criminel s’engouffre dans sa rage, sa folie, et sa décrépitude. Le soleil revient en tout fin d’album, pour l’ultime baignade du vieillard esseulé. 






samedi 16 mars 2019

Johana Gustawsson, Block 46, Bragelonne-Milady, Paris, 2015.





Johana Gustawsson, Block 46,
Bragelonne-Milady,
Paris, 2015.

Janvier 2014. Le corps affreusement mutilé de Linnéa Blix est découvert sur une plage de Suède. Pourtant, rien dans la vie et dans l'entourage de cette styliste célèbre ne pouvait prévoir cet assassinat sauvage. Du moins c'est ce que pense son amie auteure de Thrillers à succès, Alexis Castells, qui décide de tout mettre en œuvre pour faire la lumière sur ce crime ignoble.

Très vite, Emily Roy, profileuse de renom se joint à la jeune écrivaine et aux policiers suédois. L'énucléation et les mutilations à la gorge de la victime sont en tous points semblables à d'autres meurtres commis sur de jeunes garçons. Mais ces assassinats sont commis en Angleterre et plusieurs milliers de kilomètres séparent les victimes. Le tueur est-il un voyageur? A-t-on affaire à deux tueurs? Que signifient ces étranges symboles gravés au scalpel sur les bras des victimes?

L'enquête fait voyager les différents protagonistes et, par la même occasion les lecteurs, dans l'histoire et en particulier dans celle de la Seconde Guerre mondiale. On se rend assez vite compte que de nombreux autres jeunes garçons ont disparu en Suède dans les années d'après-guerre. C'est dans le Block 46, le block expérimental de Buchenwald, que les crimes semblent trouver leur origine. C'est là que le médecin nazi Erwin Ding avait réalisé les tests de son vaccin sur le typhus, maladie qu'il inoculait volontairement à des détenus. Mais ce n'est pas spoiler que de révéler cela, car très rapidement l'enquête prendra une autre tournure, et ses nombreux rebondissements tiendront en halène le lecteur jusqu'au dénouement final dans les toutes dernières pages. 

C'est l'occasion de rappeler ici le rôle de médecins dans les crimes nazis. La carte blanche qui leur est donnée par leurs dirigeants pour trouver ce qu'ils espèrent être l'arme qui les mènera à la victoire finale, a motivé ces chercheurs à commettre des assassinats sous couvert de recherches scientifiques. Entre ces chercheurs existaient aussi une véritable compétition les poussant à toujours pousser plus loin leurs expérimentations. C'est par exemple parce qu'à Buchenwald Erwin Ding testait son vaccin anti-typhique sur des cobayes humains, que Eugen Haagen a commandé à Auschwitz des tsiganes, dont la vie n'avait pour lui aucune valeur, pour réaliser ses propres recherches sur cette même maladie dans le camp de concentration de Natzweiler.

jeudi 27 décembre 2018

Steve Sem-Sandberg, Les élus, Robert Laffont, Paris, 2016.




Steve Sem-Sandberg, Les élus,
Robert Laffont,
Paris, 2016.

Le Spiegelgrund, tel est le nom donné au pavillon 15 du Steinhof, un hôpital viennois. C'est dans ce bâtiment  qu'est embauchée en 1938 Anna Katchenka par le Docteur Jekelus, directeur d'un mystérieux programme d'étude sur des enfants atteints de handicap. C'est aussi dans ce lieu qu'est interné Adrian Ziegler. Lui n'est pas malade, mais d'origine tsigane, il a été retiré à sa famille jugée inapte à l'éduquer, et placé ici pour ne pas qu'il puisse commettre à l'extérieur des actes malveillants "propres à sa race". On l'aura aisément compris, ce qui était à l'origine un centre de soin, devient après l'Anschluss, un lieu de rassemblement de tous ceux que les nazis considèrent comme les rebus de la société, tous les "indignes de vivre", de ce nouveau peuple aryen qu'ils sont en train de "recréer".

C'est donc à travers l'itinéraire de ces deux personnages, une infirmière complètement soumise à son mentor et un enfant turbulent, qui tente de tout faire pour échapper à cet emprisonnement, que l'on découvre une histoire réelle, celle des élus, ces enfants malades, handicapés ou "socialement inadaptés" qu'on sélectionne pour les étudier afin de "perfectionner la race", avant de s'en débarrasser en secret en appliquant à la lettre les directives envoyées par les bureaux du 4 de la Tiergartenstrasse de Berlin.

La première partie de l'ouvrage met en scène quelques-uns de ces enfants, certains atteints de pathologies mentales sévères, d'autres de difformités physiques, d'autres encore, comme Adrian, ne sont pas malades, mais gênent les nazis dans leur projet de société parfaite. Chaque histoire est dure à lire, tant les traitements infligés aux "patients" par leurs infirmières sont inhumains: humiliations, châtiments, viols… jusqu'à la sélection des élus, ou plutôt devrait-on dire des cobayes, par le Docteur en chef qui place dans la bouche des enfants un dernier bonbon avant qu'ils ne disparaissent. Les internés sont tout aussi violents entre eux, leur instinct de survie, doublé d'une forme de cruauté liée à leur jeune âge, les poussent à commettre des actes de délation ou de barbarie contre leurs condisciples. 

La seconde partie du livre n'est pas moins intéressante puisqu'elle met en scène l'arrivée des Alliés à Vienne, l'évacuation de l'institut telle celle des marches de la mort des camps de concentration, la rencontre avec les soldats soviétiques, la libération, les tentatives de reconstruction des anciens patients et surtout la découverte des horreurs commises au Spiegelgrund par les scientifiques nazis. S'ouvre alors le procès des médecins et infirmières du Steinhof; une justice bien difficile à rendre tant les témoignages et aveux sont difficiles à faire ressortir contre des médecins qui ont incarné l'autorité scientifique de leur époque et qui, pour certains, continuent d'influencer le monde médical. 

Ce sont pourtant bien les bourreaux de centaines d'enfants qui sont sur les bancs des accusés. Ce n'est qu'en 2002 que seront inhumés les restes de ces victimes: 789 fragments de corps, de cerveaux, conservés depuis la Seconde Guerre mondiale dans des bocaux, dans les caves de l'institut. Une histoire qui en rappellera à coup sûr bien d'autres: celles des victimes d'une médecine au service d'une idéologie raciste et criminelle.