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jeudi 23 mars 2023

Collectif, 100 comics qui ont marqué l’Histoire, Ynnis éditions, Paris, 2022.

 

 
 Collectif, 100 comics qui ont marqué l’Histoire, Ynnis éditions, Paris, 2022.

En moins de vingt ans, les super-héros de comics ont envahi nos écrans, nos consoles et nos esprits. Partis des marges de la pop-culture, ils en occupent aujourd’hui le devant de la scène. Au point d’en devenir agaçants et insupportables pour certains ! Ce raccourci de vingt années d’invasion de la culture comics est lui-même un raccourci de l’histoire de ce médium bientôt centenaire, médium créé par de jeunes Américains issus de l'immigration envieux de trouver une vraie place dans la société et se servant des comics pour le dire et y parvenir. Mais il n’est pas question dans cet ouvrage de cette poussiéreuse histoire du médium comic-book.

De manière non-exhaustive et limpide, en cent chroniques s’étalant sur des doubles pages, une équipe d’experts et de passionnés opère un retour aux sources de la culture comics et invite le lecteur à lire ou relire cent comics incontournables. Il est vrai qu’à force de se laisser embarquer par les produits estampillés Disney et Marvel Studios, on en oublierait presque que les comics sont à l’origine des fascicules de papier bon marché aux couleurs criardes ! Et cette sélection de cent titres entend mettre en lumière la puissance de ces récits en images et en mots. Il s'agit également de souligner la richesse des comics et leur grande diversité.

Ce panorama des comics se découpe en six parties. Chaque partie couvre une décennie et ce guide balaie l’histoire des comics des années 1960 à aujourd’hui. Ce chouette ouvrage constitue une belle introduction à l’histoire des comics, même s’il écarte les premières décennies («l’ âge d’or » des décennies 1930 à 1950) de maturation du médium pour se concentrer sur les titres à retenir depuis « l’âge d’argent ».

L’ouvrage permet de découvrir la variété des comics : récits super-héroïques mais aussi de fantasy, d’horreur, polar, d’humour, etc. Le lecteur y croise des créateurs de légende : Jack Kirby, Neal Adams, Jim Steranko, Will Eisner, Art Spiegelmann, l’incontournable Alan Moore, Chris Claremont, Frank Miller, Don Rosa… La structure chronologique permet de réinscrire chaque titre ou artiste dans l’histoire du médium ou la Grande Histoire tout simplement. Les notices au format court synthétisent bien ce qui fait l’intérêt historique des titres chroniqués et en résument les caractéristiques majeures.

Aux côtés des comics attendus (Un pacte avec Dieu, Maus, Watchmen ou L’Art invisible), le lecteur relèvera de petites pépites ou surprises à feuilleter : l’underground et féministe Wimmen’s Comix, l’exceptionnel strip Calvin et Hobbes, l’indémodable Bone, le touchant récit initiatique Blankets, le parfaitement essentiel Punk Rock Jesus… Ce catalogue de plus de deux cents pages fait la part belle aux décennies 1980, 1990 et 2000. Le lecteur se souviendra, en effet, que le médium comic est arrivé à maturité au tournant des années 1980 et explore depuis lors des thèmes plus matures et variés que le seul affrontement super-héroïque des gentils contre les méchants !

L’introduction est signée par le génial Commis des comics alias Cédric Calas. Dans la team de rédacteurs se croisent les experts Jean-Michel Ferragatti, Fred Wullsch, Marceau Henault ou Sophie Bonadè. Ce panorama s’adresse tant aux passionnés qu’aux néophytes ou curieux n’ayant pas trop connaissance des racines de papier de nombre de films, séries ou jeux vidéos. Voilà un sésame commode pour se faire une idée des spécificités des comics anglo-saxons. La structure chronologique en fait un ouvrage facile d’accès et agréable à feuilleter.

D’aucuns rétorqueront qu’il manque à cette « comicothèque » idéale quelques titres mais ces cent comics ne sont qu’une porte d’entrée vers les milliers d’autres à feuilleter et découvrir par la suite ! Et comme le Commis des comics s’évertue hebdomadairement à le réciter sur sa chaîne youtube : lisez, lisez et lisez et faites vivre ce médium comic qui offre à ses lecteurs évasion, émotions, réflexion, lecture ou analyse du monde et ce depuis quasiment un siècle !

samedi 18 février 2023

Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

 


 
 Paul Verhoeven (réalisation) et Edward Neumeier (scénario), Starship Troopers, sortie au cinéma : 1997.

“They'll keep fighting... and they'll WIN.”

A la manière d’un Gillo Pontecorvo au faîte de sa gloire, Paul Verhoeven entreprend avec ce film d’anticipation de questionner et critiquer l’impérialisme américain au crépuscule du 20ème siècle. A la différence du réalisateur romain qui, avec son brûlant Queimada, fait mine de se tourner vers le passé pour interroger l’histoire immédiate, le plus néerlandais de tous les cinéastes hollywoodiens contemporains se tourne lui vers le futur. Et avec quelle clairvoyance !

Le propos du film est extrêmement accessible. Dans un lointain futur, les pays de la Terre se sont regroupés au sein de la Fédération, un gouvernement mondial autocratique. Cette Fédération se lance à la conquête de l’espace. Les Terriens entrent en contact avec des civilisations extraterrestres. Ils se trouvent menacés par l’une d'entre elles, la belliqueuse civilisation des Arachnides. Cette race d’insectes géants lance des attaques depuis son système de Klendathu contre la Terre. Fort heureusement Johnny Rico, Carmen Ibanez et tous leurs amis armés jusqu’aux dents veillent…

Des GI-JOEs de l’espace affrontent des araignées géantes de l’espace… Résumé comme ça, le film pourrait paraître idiot, fort dispensable voire peu recommandable. Et pourtant… Paul Verhoeven s’est inscrit et invité à Hollywood dans les années 1980 aux côtés des Cronenberg, Carpenter et autres comme réalisateurs à suivre. Son film sorti en 1997 n’a cependant pas trouvé son public et il mérite d’être réhabilité quelques vingt-cinq ans plus tard !

Coincé entre une énième pirouette bondienne mettant en vedette le très « hair-brushé » Pierce Brosnan et le titanesque film-fleuve de James Cameron, le douzième métrage de Paul Verhoeven est très sèchement accueilli par les critiques tant américaines que françaises. Nul ne sait comment prendre ce film : apologie ou critique du IIIème Reich ? Comédie ou film d’horreur dans l’espace ? Les vénérables Cahiers du Cinéma passent complètement à côté des intentions du réalisateur.

Starship Troopers qui adapte très librement le plutôt douteux roman de Robert A. Heinlein, Etoiles garde-à-vous, est une piquante fable de science-fiction dotée d’une mémoire et d’un ton acide et quelque peu désenchanté. Autant le livre de Heinlein était un brûlot cherchant à justifier la nécessité du maintien d’un arsenal nucléaire en pleine Guerre Froide et dans la décennie de l’appel de Stockholm, autant le film de Paul Verhoeven en prend le contre-pied et lui fait en outre un gigantesque pied de nez.

Comme souvent chez son réalisateur néerlandais, le film dialogue avec maintes références artistiques ici essentiellement cinématographiques. Le « Hollandais violent » se réapproprie l’esthétique ou les thèmes de Tarantula, Le Massacre de Fort Apache, Alamo, Zoulou, Full Metal Jacket, Iwo Jima, Le Triomphe de la Volonté ou A l’Ouest rien de nouveau… S’attachant au devenir d’une poignée de jeunes gens de la fin de leurs études secondaires jusqu’à leur recrutement et engagement dans les forces armées, Verhoeven brosse une fresque qui s’apparente aux parcours des Paul Bäumer, James T. Davis ou autres jeunes naïfs dont la guerre broie les illusions et rêves de gloire.

Avec son second degré et sa décontraction toute batave, Verhoeven écorne et rejette un conservatisme ambiant qui l’agace. Comme pour Basic Instinct ou Showgirls, sous des dehors très légers et divertissants, le réalisateur assène son propos très engagé avec une grande verve. Son film s’inscrit dans la veine de son cinéma d’alors. Au menu du réalisateur : la posture des Etats-Unis dans sa guerre contre la Terreur et la domination planétaire qu’exerce alors l’hyper-puissance états-unienne. Le metteur en scène observe le monde et sa mise en scène en ausculte les mécanismes. Et le réalisateur n’oublie rien : torture, manipulation des masses, propagande… Les décors des planètes sur lesquels les braves troopers affrontent les monstrueux arachnides ne sont pas sans évoquer l’Irak ou, par anticipation, l’Afghanistan.

Le spectre de la Seconde Guerre Mondiale plane sur une grande partie de la filmographie du cinéaste. Ce film n’y échappe pas. Paul Verhoeven a longtemps œuvré à l’écriture d’un film sur la carrière de Leni Riefenstahl. Starship Troopers est un peu l’aboutissement de ce projet de biographie qui reste inédit. Amour de la patrie, exaltation des corps qui se fait ici au détriment de toute fantaisie sexuelle… Le récit des mésaventures de ces « Ken et Barbie » évadés des séries télévisées US et envoyés à l’abattoir s’abreuve d’une esthétique riefenstahlienne. Verhoeven s’amuse comme un petit fou à saccager son casting de bellâtres et donzelles. C’est au spectateur de faire la part des choses et peut-être bien que le réalisateur s’est fourvoyé. La charge contre l’administration Bush est lourde et couplée à sa parodie du cinéma de Leni Riefenstahl, le film peut prendre une drôle de coloration ou de saveur pour un public peu averti. Mais pour peu que le public entre dans le jeu, il comprend où veut en venir le cinéaste.

“Never surrender. Never retreat. Never give up.” L’apologie de la mort au champ d’honneur distillée en classe se heurte aux supplices et souffrances des troopers envoyés au casse-pipe. Les flashs d’information ou de désinformation (?) viennent rythmer le film. Le brave Johnny Rico n’est pas sans évoquer le M’sieur Pif-Paf chanté jadis par un certain groupe de punk-rock français. Un brave gars mais un fasciste convaincu ! Il est difficile vingt-cinq après la sortie de Starship Troopers de ne pas comprendre d’emblée le ton parodique et outrancier du film.

Le réalisateur européen expatrié un temps à Hollywood en profite pour régler ses comptes avec la censure de la MPAA en plaquant directement à l’écran et sur ses images des encarts estampillés « censored ». Il interroge la justice états-unienne et une certaine théâtralisation de la peine de mort. Il livre curieusement et prophétiquement un film sur le 11 septembre avant même les événements tragiques de 2001. L’analyse de la géopolitique d’un siècle finissant et des conséquences néfastes de l’impérialisme américain est particulièrement limpide et anticipe les premières années du siècle à naître.

Les abominables Arachnides s’en prennent aux Terriens qui sont venus coloniser des mondes leur appartenant. Même si le gouvernement planétaire humain se garde bien de clamer sa part de responsabilité dans le conflit montré dans le film, la question de la sincérité de ce gouvernement est posée à chaque nouveau flash d’information ou de propagande qui vient scander l’action. Les images de dévastation, les combats dans des paysages désertiques, la traque des leaders Arachnides dans des cavernes… De manière troublante, Verhoeven prophétise un début de 21ème siècle qui remet rudement en cause l’hyperpuissance américaine. De manière pédagogique et mesurée, il en profite pour questionner les limites des démocraties occidentales dans sa satire jouissive si mal comprise en 1997.

Peut-être que vingt-cinq ans après sa sortie, ce très irrévérencieux vrai-faux blockbuster mérite que l’on y jette un cil...

“Would you like to know more?”

samedi 29 mai 2021

Mark Millar (scénario), Dave Johnson et Killian Plunkett (dessin), Superman : Red Son, Collection DC Black Label, Urban Comics, Paris, 2020.

 

Mark Millar (scénario), Dave Johnson et Killian Plunkett (dessin), Superman : Red Son, Collection DC Black Label, Urban Comics, Paris, 2020.

“We ordinary people might lack your great speed or your X-Ray vision, Superman, but never underestimate the power of the human mind. We carry the most dangerous weapon on Earth inside these thick skulls of ours.” Batmankoff in Superman: Red Son.

L’imagination est une arme redoutable. Uchronie, dystopie, il est possible de gloser durant des heures et de noircir des pages et des pages sur les définitions, tenants et aboutissants de ces histoires alternatives plus ou moins cauchemardesques et orwelliennes… Ou l’on peut simplement partir de deux mots pour prendre la mesure de ce genre de fiction : et si… ?

Depuis les années 1950, les scénaristes de comics s’amusent à imaginer des réalités alternatives et chez l’éditeur historique de Superman, DC Comics, la collection Elseworlds, lancée à la fin des années 1980, permet d’explorer des temporalités différentes : un Batman victorien affrontant Jack l’Eventreur ou des créatures lovecraftiennes dans une Gotham réinventée, par exemple…

Et si… ? Et si la fusée contenant le seul survivant de la planète Krypton, Kal-El (alias Superman) ne s’était pas écrasée aux Etats-Unis sous la présidence de Roosevelt mais en plein cœur de l’URSS de Staline en 1938 ?

C’est le point de départ génial de ce récit écrit par le roublard Mark Millar et dessiné par un Dave Johnson sous influence stalinienne (épaulé par le toujours efficace Killian Plunkett). Au fil de ces quelques 176 pages de bande-dessinée, le scénariste écossais s’amuse à détourner la ligne narrative que tout le monde connaît en faisant du très « truth, justice and American Way »-superhéros, un super-soviet adopté par Staline.

Endoctriné, Superman devient le champion de la doctrine soviétique et trouve sur son chemin son ennemi de toujours, Lex Luthor, bombardé champion des Etats-Unis et du Monde Libre. Millar s’amuse beaucoup à imaginer une Guerre Froide dont le cours est changé par le passage du superhéros de l’autre côté du Rideau de Fer. A la mort de Staline, c’est Superman qui prend la tête de l’URSS. Il transforme le pays en super-régime totalitaire paradisiaque en apparence mais gouvernée d’une main de fer par « l’Homme d’Acier » ! Hé oui : le pseudonyme d’Iossif Vissarionovitch Djougachvili est superbement repris par le Kryptonien ! Et le voilà proclamé « Champion of the common worker who fights a never-ending battle for Stalin, Socialism and the international expansion of the Warsaw Pact » (sic) !

Ce très chouette album s’inscrit dans la ligne de cette British Invasion du petit monde des comics US dont il a déjà été question sur cette page. Quoiqu’il conviendrait de parler de Scottish Invasion dans le cas de Millar ! Ce scénario date de ses débuts aux États-Unis après son passage de 2000 AD aux rivages des anciennes colonies britanniques. Sans surprise, le glissement de paradigme de la sphère du Monde Libre vers le Bloc Communiste est une nouvelle manière d’ausculter et d’interroger la figure du superhéros dans une perspective très européenne. Superman est un brave gars mais est-il toujours aussi brave lorsqu’il passe à la moulinette de la propagande et du bourrage de crâne staliniens ? Et ses ennemis, défenseurs autoproclamés de la « vraie » démocratie, sont-ils tout blancs alors que lui devient tout rouge ? L’auteur égratigne au passage l’American Way of Life et critique les discours très « va-t-en-guerre froide » du temps… Kennedy n'est pas épargné par les glissements et changements provoqués par le passage à l'Est de Superman...

La version classique du personnage de Superman était dépeinte par ses créateurs, Siegel et Shuster, comme une espèce de migrant idéal qui se fondait complètement dans le mode de vie et de pensée américain au point d'en oublier qu'il était un alien. Chez Millar, le super-alien se fond complètement dans le moule soviétique au point de devenir plus dur et stalinien que Staline lui-même !

Pour la partie graphique, Dave Johnson s’est penché sur les images de propagande soviétique et s’amuse comme un petit fou à « superhéroïser » une iconographie déjà bien « sur-gonflée » ! L’ouvrage est vraiment plaisant à lire et très ludique ! Difficile d’en dévoiler davantage sans gâcher le plaisir de la lecture et de la découverte d’une histoire alternative complètement bouleversée…

Personne ne semble en mesure d’arrêter le « Super-Secrétaire Général du Parti », pas même Wonder-Woman qui semble toute conquise par le discours du très digne successeur de Staline... Et pourtant, un orphelin, dont les parents ont été assassinés par la police politique, s’est juré de venger cette mort injuste et de lutter contre le super-régime totalitaire. Il s’est promis de faire changer de camp la peur et la terreur. Cet orphelin, c’est une version à chapka de Batman qui à coup d’attentats anarchistes entend ébranler la mainmise de Superman sur l’URSS… Pas piquée des hannetons cette version détournée de l’homme-chiroptère !

 On sourit, on frémit, on serre les dents à la lecture de cette BD amusante et fort pédagogique lorsqu’il s’agit de démonter les mécaniques du totalitarisme ! Goulag, police politique, surveillance, terreur, contrôle... Toutes les pièces du puzzle totalitaire sont là avec un petit zeste de subversion et de roublardise qui ne gâche rien !

Et…

 

Sam Liu (réalisation) et J.M DeMatteis (scénario), Superman : Red Son, Warner Bros. Animation et DC Entertainment, 2020.

… la bande-dessinée a été très bien adaptée en film d’animation ! Le scénario reprend les grandes lignes du texte de Millar en réservant quelques petites surprises… Il est toujours agréable de se laisser surprendre lorsqu’on croit connaître l’histoire, non ? D'autant qu'un habile auteur de comics signe le script du métrage.

Le casting vocal est plutôt chouette : Jason Isaac (qui a été un flamboyant Joukov dans La Mort de Staline !) prête idéalement sa voix de gros méchant à Superman ! Le film est accompagné d’un documentaire qui éclaire le contexte de la Guerre Froide, les coulisses de l'adaptation et laisse la parole au dessinateur Dave Johnson pour évoquer les recherches graphiques entreprises lors de la création du comic original.

Le combo comic et film animé a de quoi faire cogiter sur les régimes totalitaires et la Guerre Froide ! Tout en s’amusant et en explorant visuellement les clichés et codes graphiques des totalitarismes !
Et franchement, le Batmankoff complètement cintré avec sa chapka et ses discours anarchistes, c’est un vrai régal !!!

mercredi 12 mai 2021

Pat Mills (scénario) et Kevin O’Neill (dessin), Marshal Law, éditions Urban Comics, Paris, 2019.


Pat Mills (scénario) et Kevin O’Neill (dessin), Marshal Law, éditions Urban Comics, Paris, 2019.

« Man is a being born to believe. And if no church comes forward with its title-deeds of truth to guide him, he will find altars and idols in his own heart and his own imagination. »
Benjamin Disraeli

De 1986 à 1987, paraît aux Etats-Unis la mythique série Watchmen écrite par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons. Réflexion, dissection et déclaration d’amour au genre super-héroïque, ce monument des comics entre assez rapidement dans l’Histoire. Formidable mise en abyme du médium comic-book, c’est un chef-d’œuvre qui marque un véritable tournant et une prise de conscience de la part des scénaristes et dessinateurs. Le genre, né à la toute fin des années 1930, est arrivé à maturité. Le scénariste et son dessinateur auscultent avec amour et précision près de cinquante ans d’aventures éditoriales.

Pour prendre succinctement la mesure de la virtuosité de l’exercice opéré par les deux créateurs britanniques, on peut se reporter aux observations qui suivent. L’intrigue de Watchmen s’articule autour de l’enquête menée par le détective masqué Rorschach. Ce personnage est une sorte de démarquage parodique du personnage créé par Steve Ditko dans les années 1960, The Question. Rorschach est une critique de l’idéologie extrêmement radicale véhiculée par le vieux personnage de Ditko, personnage qui n’hésite pas à froidement laisser mourir les criminels qu’il combat et se pose en vigilante intransigeant et inébranlable. Ditko a soigneusement forgé son personnage en s’inspirant de ses propres idéaux et aspirations. Dans Watchmen, le lecteur découvre que Rorschach est présent dès les premières cases du premier épisode, sous les traits d’un badaud anonyme dans la foule anonyme qui se presse sur la scène de crime. Steve Ditko était connu pour ses opinions très tranchées et son mauvais caractère. Il s’est brouillé avec Stan Lee lorsque tous les deux travaillaient sur Spider-Man. Le motif de cette brouille ? Ditko souhaitait, lors de l’épisode au cours duquel le héros arachnéen démasque son ennemi du moment, le Green Goblin, révéler que ce grand ennemi était un inconnu, un quidam, un badaud et non un personnage appartenant au cercle des fréquentations de Peter Parker. Stan Lee envisageait les choses de manière plus convenue et classique. La brouille poussa Ditko à claquer la porte de Marvel pour un temps… Au-delà du clin d’œil, Moore et Gibbons parviennent à mêler et marier dans les fils de leur intrigue hommages, références à l’histoire des comics et aux scénaristes et dessinateurs, procédés narratifs propres aux comics, etc.

En 1987, Pat Mills et Kevin O’Neill accouchent de leur propre réflexion, dissection et... aveu de désamour du genre super-héroïque.  Là où Moore et Gibbons ont privilégié la finesse et la virtuosité, Mills et O’Neill préfèrent jouer la carte de la black comedy britannique amère et acerbe, un rien grossière.  Comme il l’écrit dans la postface de ce très bel album de 496 pages, Pat Mills n’a ni amour ni haine particulière pour les super-héros. S’il salue le travail de Moore et Gibbons comme une « vision humaniste des super-héros face à la crise de la quarantaine », lui-même, n’a pas une très haute opinion de ces « encapés ». Il ne croit résolument pas en ces super-justiciers !

Scénariste freelance de talent, Pat Mills a participé au renouveau des comics britanniques dans les années 1970. Il est l’un des principaux artisans de la rédaction de la sulfureuse revue Action, interdite de publication en 1976. Connu pour ses coups de gueule, son nom demeure lié à la mythique revue 2000 AD, dans laquelle il crée et anime Slaine, Judge Dredd, Nemesis the Warlock, etc.

C’est d’ailleurs son acolyte-dessinateur des aventures de Nemesis (dont une chronique s’impose sur cette page !) qui lui prête ici main forte. Son style anguleux, sombre et parodique vient idéalement illustrer et compléter les scénarios au vitriol de Pat Mills. Le présent album compile les six numéros de la série initiale parue chez Epic Comic, le one-shot centré sur une escapade à Manhattan et les quelques numéros publiés chez divers éditeurs américains au début des années 1990.

Pat Mills a de très bonnes raisons de détester les super-héros américains. D’abord, les gros éditeurs new-yorkais que sont DC Comics et Marvel Comics ont débauché nombre de scénaristes et dessinateurs qui faisaient les beaux jours des revues britanniques : Alan Moore, Dave Gibbons, Brian Bolland, Steve Dillon, Glenn Fabry, Neil Gaiman, Garth Ennis… Tous ces talents ont franchi l’Atlantique pour aller écrire ou dessiner des aventures d’encapés, abandonnant les comics britanniques ! Quelque part, ces super-héros américains sont coupables de la stagnation (voire de la déperdition) du paysage comic-bookien britannique !

Le personnage de Judge Dredd était déjà une vision parodique et critique du vigilantisme super-héroïque. Marshal Law va encore un peu plus loin dans la satire et la méfiance évidente des Européens envers ces figures de justiciers colorés.

Pat Mills déteste les idées conservatrices à la limite du fascisme que véhiculent certains super-héros. Mais plus que les « super-réacs carnavalesques », il abhorre l’utilisation abominable que les médias font des figures « héroïques ». Il vomit et crache sur les icônes factices et les « héros du quotidien » mis en avant dans les médias ou fabriqués de toutes pièces par les politiques. Les « héros » vendus et promus par les massmedia et la communication politique n’en sont jamais pour lui ! Bien au contraire, ils sont des leurres utilisés pour faire accepter et avaler des discours va-t-en-guerre notamment.

Avec le trait vif et agressif de Kevin O’Neill, Mills s’en va donc tailler un costard aux super-idiots colorés et insupportables dans Marshal Law. Le héros, qui donne son nom à la série, est un chasseur de super-héros et un tueur d’encapés. Il évolue dans les ruines de la cité de San Francisco d’un monde dystopique. Le monde de San Futuro est pourri, corrompu et abreuvé des exploits de super-êtres qui n’ont rien de super.

Marshal Law est un working class hero, un type besogneux et modeste. Il est lui-même un ancien super-soldat génétiquement modifié par le gouvernement des Etats-Unis. Vétéran dégoûté et désillusionné, il s’emploie à démasquer et punir tous ces héros qui n’en sont pas. Le propos de cette bande-dessinée est sans appel : toutes celles et tous ceux qui se présentent comme des héroïnes ou des héros n’en sont pas. La série est sans appel et les créateurs et son anti-héros également : ces prétendus héros, il faut les dézinguer et le moins proprement possible s'il-vous-plaît !

Marshal Law est un anti-héros. Au sens premier, en ce qu’il traque, démasque et élimine les héros. Et au sens plus convenu, dans le sens où, il n’est pas trop possible de s’identifier à ce tortionnaire masqué affublé d’une panoplie qui évoque autant un uniforme nazi que des atours sado-masochistes… Hé oui le récit est graphiquement trash et pour le moins offensif.

Marshal Law est une œuvre cathartique, âpre et violente, dans laquelle Pat Mills et Kevin O’Neill règlent leurs comptes à tous les « veaux d’or », fausses idoles et héros de pacotilles qu’ils habillent des atours super-héroïques pour mieux les molester et les torturer. Comic-book de tous les excès, riche en éviscérations, démembrements et autres mutilations, voici assurément un ouvrage à ne pas glisser entre toutes les mains… C’est une œuvre trash et le pendant punk et irrévérencieux aux Watchmen ! Là où Moore autopsie minutieusement un médium, Mills et O'Neill le charcutent joyeusement dans une évidente tentative de démontage bourrin et une liesse communicative !

Pourtant, au-delà du très littéral passage à la moulinette de tous les grands héros des éditions Marvel et DC, Mills et O’Neill livrent également leur lecture du monde, des relations internationales, de l’évolution des médias au tournant des années 1980.

Le passé de super-soldat du héros est l’occasion de critiquer l’interventionnisme des Etats-Unis ou du Royaume-Uni (le souvenir des îles Falkland n’est pas loin) et d’en interroger les motivations et le coût humain. Les manipulations diverses et avariées sont autant d’occasion de se pencher sur le rôle obscur de la CIA dans nombre de crises du temps de la Guerre Froide. Les deux créateurs épinglent le capitalisme sans limite aucune des années Reagan et Thatcher et dénoncent le commerce et les magouilles avec ennemis d’hier ou de demain. Et dans le contexte de privatisation des médias et de consolidation des liens entre Etats et médias conservateurs, ils en profitent pour suggérer aux lecteurs de s’interroger un peu sur le traitement de l’information ou les liens qu’entretiennent certains médias avec la politique. Quant à l’Amérique Blanche Puritaine et Chrétienne, ma foi… Elle n’est guère épargnée ! Mills assume son anti-américanisme primaire et scrute nerveusement la face cachée de l'American dream.

Il ne faut pas se laisser tromper par le trait grotesque du dessinateur, les excès des mots et des images ou la violence graphique, la volonté évidente de choquer et de provoquer de la part de la paire de créateurs. Derrière ces pages poisseuses, puantes, sanglantes et dégoulinantes, il y a le regard d’un duo d’artistes sur au moins deux décennies d’une guerre idéologique qui n’est pas que le fait ou le terrain des politologues ou des intellectuels. Dans Marshal Law, Mills et O’Neill ont une lecture critique très acide des médias pop-culturels au service des idéologies en Guerre Froide et en tension… Car les « squelettes dans les placards » de la Guerre Froide constituent bien l’un des principaux ressorts des six numéros de la série initiale. Le lecteur assidu et attentif se souvient de ce que le contexte d'un monde bipolaire au bord de l'explosion constitue l'une des trames de la nébuleuse intrigue des Watchmen. Ceci achève de faire des deux comics des œuvres complémentaires.

Oui mais... Le public de 2021 me dira que Watchmen, c'est bien mais il y a plus fun ! Ce même public me dira que dans la catégorie parodie irrévérencieuse de récit super-héroïque, il y a la série Amazon tirée des comics de Garth Ennis et de Darick Robertson, The Boys. C'est cool, sanglant et bien décomplexé ! Non ? D'accord pour le côté trash et satirique mais The Boys n'a pas la profondeur subversive des comics de Mills et O'Neill et demeure une gentille pantalonnade. Dans tous ses scénarios, Mills s'ingénie à glisser son spin subversif pour s'adresser au lecteur très directement, très simplement et très humblement d'homme à homme.

Pour Alan Moore, un comic-book digne de ce nom se doit de reposer sur une idée et si possible d'ambitionner de changer le monde et de le sauver. Pour Pat Mills, la donne est un peu différente. Un comic-book se doit d'avoir une couleur, une saveur, de ne pas laisser indifférent et si possible d'ambitionner de faire péter le monde et l'ordre établi ! Hé ouais : Pat Mills est un punk et il est fier de l'être !

Pour laisser le mot de la fin à Pat Mills et à sa créature et en finir avec l’aspect très grossier de la bande-dessinée chroniquée : « I don't like being a bastard, but they leave me no choice ! »