A ma droite, une série Canal + mettant en scène des super-héros français de la Grande Guerre. A ma gauche, une bande dessinée regroupant des super-héros européens oubliés du premier vingtième siècle. Des Sentinelles ou de la Brigade chimérique qui va l'emporter dans cette lutte sans merci ?
Les
Sentinelles (série télévisée Canal +), Thierry Poiraud et Edouard Salier, France,
2025.
D’après
Xavier Dorison (scénario) et Enrique Breccia, Les Sentinelles (4 tomes), Delcourt, Paris,
2009-2014.
Les
créateurs et réalisateurs de la série de Canal + sont très clairs : leur
adaptation de la bande dessinée de Dorison et du dessinateur argentin Breccia est très
libre et s’éloigne beaucoup du récit et du ton des quatre albums parus chez Delcourt
entre 2009 et 2014. Cette série a connu un certain succès en librairie ce qui
peut expliquer son adaptation sous forme d’une série en huit épisodes.


L’idée
de Dorison était de créer des super-héros français et européens opérant sur les
champs de bataille de la Grande Guerre. Le scénariste n’en a pas fait un
secret, il avait en tête les comics américains en donnant vie à Taillefer,
Djibouti ou Pégase. Au fil des tomes, le travail collaboratif avec Breccia s’harmonise
et les planches sont mieux découpées, la narration est plus fluide. Le postulat
est simple : et si durant la Première Guerre Mondiale des « super-soldats »
améliorés par la science avaient pris part aux combats sur le Front Occidental
ou dans les Dardanelles ? Le récit oscille entre steampunk, rétro-science-fiction
et bande-dessinée guerrière. Le scénario n’évacue pas complètement la
vraisemblance historique et montre l’utilisation des gaz de combat ou
questionne les décisions de l’état-major qui cherche par moment une victoire à
tout prix. L'ensemble convainc son lectorat.
De
cette bande-dessinée rétrofuturiste, les créateurs de la série Canal + ne conservent que les noms des personnages et le postulat de départ. Le héros, Gabriel Féraud,
n’est plus un inventeur antimilitariste mutilé par la guerre qui crée sa propre
panoplie de super-héros (qui a dit Peter Parker ?). Il est un simple Poilu
fauché par un obus à qui un officier énigmatique propose un marché non moins énigmatique. L’esthétique
un peu folklorique et artisanale conçue par Breccia pour les armures des héros
est abandonnée au profit de designs plus léchés, plus industriels et plus comic-booky. En adaptant cette
histoire de super-soldats, les équipes créatives de Canal + entendent rivaliser
avec les productions Marvel Studios et accentuent l’aspect comic-booky
de l’ensemble. Photographies, costumes, scénario... Tout fait penser à un produit américain. Faut-il y voir une trahison ? Point du tout parce qu’en
interview, Dorison citait volontiers Spider-Man comme influence et source d’inspiration
pour la création de l’antagoniste des Sentinelles, l’Übermensch
allemand.

L’adaptation
est-elle une franche réussite ? Nous avons pu lire ça et là que la série
Canal + cherchait à mixer trop de genres à la fois : super-héros, guerre,
espionnage, drame… Ce n’est pas entièrement faux. Même si les scénaristes et
réalisateurs se targuent d’avoir produit une série plus ambitieuse que la bande-dessinée
dont elle s’inspire en multipliant les sous-intrigues impliquant des espions à la
solde des Allemands, l’enquête journalistique de la femme du héros ou de
sombres menées dans les bas-fonds parisiens. En multipliant les sous-intrigues,
l’adaptation dénature un peu le récit et s’écarte du front et des champs de
bataille qui sont peu montrés à l’écran. Exit aussi l'arrière-plan historique ou les considérations sur le sacrifice des troupes par l'état-major. Ce que les créatifs de Canal + n’admettent pas c’est que d’un point de vue budgétaire, il est beaucoup plus raisonnable de
donner à voir aux spectateurs des décors de laboratoires, de cabarets ou de cantonnements
militaires que de vastes champs de batailles avec des débauches d’effets
pyrotechniques… Sans être une série au rabais, Les Sentinelles n’est qu’une
série d’action à la manière des comics américains. Les sous-intrigues et
rebondissements sont assez prévisibles et diluent malheureusement le récit plus qu'ils ne lui donnent corps. A côté de cela... Le
grand méchant Übermensch troque son scaphandre de plongée pour une
panoplie de Dark Vador façon Grande Guerre, respiration asthmatique comprise… Hum! Il manque quelque originalité et exubérance à cet honnête produit trop calibré
pour être honnête. Ce qui ne la rend pas désagréable à suivre pour autant !
Serge Lehman
(dir.), Chasseurs de chimères : l’âge d’or de la science-fiction
française, Omnibus, Paris, 2006.
Serge
Lehman & Fabrice Colin (scénario) et Guess (dessin), La Brigade chimérique-L’intégrale,
L’Atalante, Paris, 2012 (rééd. 2015).
Serge
Lehman (scénario) et Stéphane de Caneva (dessin), La Brigade chimérique-Ultime
Renaissance, Delcourt, Paris, 2022.
L’ambition
des équipes de Canal + s’acharnant à donner à la culture populaire française
des super-héros combattant durant la Grande Guerre nous évoque l’ambition de
Serge Lehman avec sa « Brigade chimérique ». L’auteur français exhume,
assemble et préface en 2006 une anthologie de récits de science-fiction français
datés de 1887 à 1953. Tel un archéologue littéraire, Lehman redécouvre des
auteurs et des œuvres complètement oubliés et occultés par l’irruption des
grands auteurs américains après 1945. Jean de la Hire, Octave Béliard, Maurice
Renard... Des récits de rencontres extraterrestres, du space opera, du
voyage temporel, des guerres interstellaires… Il est étonnant et surprenant de
redécouvrir ce continent oublié de la littérature française sous les auspices de Serge Lehman.
Au
moment même où Dorison et Breccia donnent vie à leurs Sentinelles, Lehman ramène
à la vie et se réapproprie des héros oubliés de la littérature populaire
française du premier vingtième siècle. A la manière d’Alan Moore avec sa « Ligue
des Gentlemen Extraordinaires », Serge Lehman conçoit une Brigade
chimérique qui compte en ses rangs des super-héros oubliés. La création de l’écrivain
français a un but : montrer et expliquer la disparition de ces héros
français et de la science-fiction française en imaginant une grande fresque
fantastique dans laquelle les petits héros populaires croisent de grands héros
issus de la littérature plus « sérieuse », du cinéma ou de l’Histoire.
Le
résultat est bluffant et l’ambition de Lehman est cyclopéenne et admirable. La
Brigade chimérique prend pour cadre l’Europe de la fin de la Grande Guerre à la
fin des années 1930. Les fascistes et bolcheviques y apparaissent mais l’auteur
s’amuse à distordre l’Histoire. Le Docteur Mabuse est un génie du Mal qui
manipule les foules fiévreuses et permet à Adolf Hitler d’asseoir son contrôle des masses.
Marie Curie, « reine du radium », est une vraie héroïne de pulps. Parmi
les héros redécouverts, citons le Nyctalope crée par Jean de la Hire,
aventurier-explorateur-détective-espion et mélange savant de Fantômas et d’Arsène
Lupin. La série est une franche réussite. La bande dessinée fourmille de
références à Kafka, à Edgar P. Jacob, à H.-G. Wells. Au jeu des références et
de la création de liens entre les diverses fictions utilisées, Lehman n’a rien
à envier à Alan Moore. Le passage de flambeau des héros de la « super-science »
aux super-héros américains dans les dernières pages est une belle trouvaille… Les dessins de Guess font parfois songer à Mike Mignola, ce qui est plutôt une excellente idée ! Nous n'en écrirons pas davantage pour laisser au lecteur le soin de découvrir ces héros oubliés !
L’univers
de l’Hypermonde crée dans La Brigade Chimérique est prolongé par
quelques « séries dérivées ». En 2022, Serge Lehman donne une suite aux
aventures de la Brigade en imaginant leur réapparition dans le Paris
contemporain. Les références fusent une fois encore et le scénario tisse de
nouveaux liens avec l’histoire des super-héros. S’il n’est pas forcément
souhaitable de voir l’œuvre de Lehman adaptée en série télévisée, il est plus
que recommandable de découvrir ou redécouvrir cette ambitieuse fresque qui
redonne à la France ses super-héros oubliés et sa place de pionnière dans la
littérature de science-fiction. Dans notre cœur, la Brigade de Lehman l'emporte haut la main sur les Sentinelles de Canal + !!!