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mercredi 6 mai 2026

Albin - Par Martin Harnicek - Monts Métallifères - 2026

 


L’histoire d’Albin commence par celle de ses parents, ou plutôt d’un idéal que formulent ces derniers. Vivant dans une dictature totalitaire dirigée par le Comité de dévitalisation, le Prédicateur, géniteur d’Albin, décide avec sa femme de braver l’interdit : avoir un enfant qui, espèrent-ils tous deux, devrait être celui qui libèrera la société du joug du terrible Comité.

Très vite après sa naissance, les espoirs du couple sont réduits à néant : Albin montre d’inquiétants signes de cruauté, d’abord avec les animaux qu’il torture de façon très sauvage avant de mettre fin à leur vie. Il faut se rendre à l’évidence : l’enfant n’est pas un sauveur de l’humanité, mais un horrible monstre pétri de haine et de violence.

Alors que les parents se morfondent et se disent qu’ils ont engendré la pire des créatures, le Comité, de son coté, remarque le jeune garçon, ravi de voir en lui un futur cadre qui devrait faire parfaitement l’affaire pour intégrer le petit groupe d’hommes qui dirigent le territoire. D’autant plus qu’Albin et doué dans tout ce qu’il entreprend de violent et qu’il est affublé d’un visage fin et d’une beauté hors-norme. Cette qualité intéresse tout particulièrement les cadres du parti où seules les relations sexuelles entre hommes sont autorisées parce qu’elles n’engendrent aucune naissance supplémentaire.

Albin gravit les échelons les uns après les autres, soit en montrant ses prouesses imaginatives pour trouver de nouveaux moyens de dévitaliser ceux qui ont atteint l’âge légal pour cesser de vivre, soit en écrasant ses adversaires au sein du parti, usant de ses charmes pour séduire les hiérarques juste au-dessus qu’ils éliminent les uns après les autres ses concurrents directs aux postes qu’il convoite.

Mais dans ces sociétés aussi hiérarchisées, bien souvent ceux qui sont trop carriéristes font peur et deviennent les cibles de ceux qui se sentent menacés. D’un autre côté, la société menace aussi de se soulever contre ceux qui les oppriment. Deux dangers pour Albin… mais est-on toujours sûrs de ceux qu’on installe à la place des dictateurs que l’on fait tomber ?

Cette dystopie écrite en 1974 dans une Tchécoslovaquie communiste ne peut que rappeler le système politique mis en place à l’époque dans le pays. Elle rappelle le fameux 1984 d’Orwell, en plus trash et plus sombre. Aucun espoir, aucune échappatoire ne sont proposés par l’auteur. Même quand les choses semblent s’être dénouées dans les scènes finales, c’est pour mieux retomber dans un cauchemar qu’on nous laisser entrevoir.

Le livre interroge également l’ambition et questionne sur l’être humain et jusqu’où il est capable d’aller pour satisfaire sa soif de pouvoir et de contrôle. Il pose aussi la question de l’acceptation, des effets de la propagande sur les consciences. Cruel, l’anti-héros qu’est Albin dérange par la violence qu’il est capable de produire, même contre ses proches. Un livre dérangeant qui s’inscrit dans son temps et qui, aujourd’hui, interroge tant il peut être compliqué à lire.

 

 

 

lundi 14 août 2023

Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005

 


Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Livre de Poche, 2005, 1173 p.


Vie et destin
fait partie de ces livres dont on lit des extraits, dont on peut entendre parler dans les colonnes du Monde ou sur « France Culture » sans pour autant ne l’avoir jamais lu. Pourtant, la lecture de ce roman s’avère essentielle car son ampleur littéraire, historique et philosophique est alors accessible. Les quasi 1200 pages de Vie et destin, réédité en livre de poche en 2005 offre au lecteur plusieurs perspectives toutes aussi capitales les unes que les autres : compréhension fine du fonctionnement des totalitarismes russes et allemands, de la place centrale de la bataille de Stalingrad dans la Seconde Guerre mondiale, de l’antisémitisme des sociétés européennes dans les années quarante, du panel d’attitudes possibles face à la terreur et la violence quotidienne des guerres et des régimes totalitaires, appréhension profonde et délicate des sentiments et des émotions (amitié, amour, culpabilité, angoisse…) dans un contexte qui les menace et les amplifie.

L’idée ici n’est ni de réécrire, ni de répéter les nombreuses analyses qui existent de ce roman russe qualifié tantôt de « classique » tantôt de « chef d’œuvre ». C’est incontestablement un monument. L’histoire du manuscrit suffirait à justifier l’importance qu’il y a à s’y plonger. Transmis par Vassili Grossman au journal Znamia en 1962, il est immédiatement transféré au KGB. Peu de temps après, le KGB récupère les manuscrits, les brouillons et les rubans de machine au domicile de Vassili Grossman. Cette démarche radicale est inédite pour un roman. L’autre exemple de confiscation d’un manuscrit (au lieu de son interdiction) est celle de l’Archipel du Goulag une dizaine d’années plus tard.  Mais L’Archipel n’est pas un livre de fiction, Vie et destin, si. Ainsi, le régime soviétique, Staline en personne, se sont, à un moment donné, sentis menacés par cette fiction. Quelle meilleure manière pour donner l’envie de le lire ! Peut-on rêver meilleur « teasing » ? Si Vassili Grossman meurt malheureusement moins de deux ans après la confiscation du manuscrit, vingt ans plus tard, deux manuscrits ressortent de la Loubianka, siège du KGB, sans que l’on sache vraiment comment. Restait alors un long travail d’analyse croisée des deux manuscrits pour constituer une version « définitive » du chef d’œuvre que les lecteurs français ont pu découvrir une première fois en 1983 aux éditions L’âge d’homme.



Vie et destin est un roman russe : il multiplie les lieux, les personnages dont les vies se croisent, les analyses des sentiments et les réflexions historiques, philosophiques et littéraires. S’il faut quelque temps pour saisir l’ensemble des personnages et leurs relations, on comprend vite que chacun d’entre eux s’attache à un lieu et correspond à un type qui permettent de décrire les sociétés soviétiques et allemandes au moment de la bataille de Stalingrad (plus exactement de septembre 1942 à avril 1943). L’essentiel du roman est construit autour de l’histoire de la famille Chapochnikov (Strum, Anna sa mère, Lioudmilla son épouse, Evéguénia sa belle-sœur) de celle des militaires soviétiques et nazis au front à Stalingrad (Novikov, Grekov, Krymov, Darensky, Bach, Paulus, Liss) et de celle de prisonniers (Mostovskoï, Sofia, Anna et Krymov). Le lecteur passe donc du front (Stalingrad, Ukraine) aux camps et centres de mise à mort (goulag, Auschwitz) en passant à l’arrière par la Loubianka, les arcanes du parti unique, l’académie des sciences soviétique au sein desquelles les discussions plus ou moins amicales ne sont jamais innocentes, par les rues sombres de Moscou, de Kazan ou les lieux les plus dangereux de Stalingrad (maison 6 bis, centrale électrique…).

Cette multiplicité des lieux et des personnages permet à Vassili Grossman de comparer les deux totalitarismes pour montrer qu’ils sont identiques dans leur objectif et leur fonctionnement. Cet article n’a pas pour but de discuter de ce débat historiographique qui a traversé le deuxième XXe siècle et n’a pas encore fini de stimuler la réflexion au XXIe. Quelle que soit la réponse apportée, la démonstration de Vassili Grossman est captivante pour ne pas dire déstabilisante. Elle s’appuie sur la littérature et le langage pour affirmer l’analogie des deux systèmes. Ainsi, à de multiples reprises, les expressions employées par les personnages allemands pourraient parfaitement l’être par les Soviétiques et inversement. Ce jeu sur la symétrie du langage qui trompe volontiers le lecteur est l’une des grandes forces de l’écriture de Vassili Grossman.  

Malgré l’ampleur du roman, chaque chapitre nourrit l’intrigue et approfondit la réflexion. Tout fait sens et permet l’analyse historique et politique de la période mais également l’incarnation de ses enjeux dans les émotions qui lient les personnages. C’est le temps pris par la lecture, celui du déploiement des différentes intrigues, qui permet de saisir la conception de l’humanité de Vassili Grossman. Quelques chapitres, véritables pauses dans le déroulé du récit, explicitent les conceptions de l’auteur : l’analyse du totalitarisme (chapitre 49, partie 1), du bien et du mal (chapitre 15, partie 2), de l’antisémitisme omniprésent (chapitre 31, partie 2) et des projections sur les conséquences de Stalingrad (chapitre 19, partie 3). Vassili Grossman donne à comprendre progressivement que les deux totalitarismes prétendent agir au nom du bien pour commettre le pire et ce, par le truchement d’un État auquel s’oppose l’individu, excepté les individus que l’État a réussi à façonner et soumettre. Si cette soumission est souvent définitive, Vassili Grossman, d’abord artiste au service du pouvoir stalinien, est la preuve qu’une prise de conscience individuelle est possible. Avec lui, son livre est la preuve que la plume, pourtant dérisoire et fragile, peut faire peur au pire des mécanismes. Ainsi, l’espoir demeure puisque la bonté humaine préserve le vivant (et avec lui le changement à venir) même lorsqu’un dictateur et sa bureaucratie sont omnipotents et coupables d’horreurs alors inédites.

Tout est à lire donc ! Cependant, quelques morceaux d’anthologie sont à souligner car ils réussissent à faire comprendre et ressentir au plus profond de soi la terreur et les horreurs commises par les totalitarismes soviétique et allemand, pourtant habituellement presque indicibles.


Concernant le génocide commis par les nazis à l’encontre des juifs, Vassili Grossman réussit à trouver les mots, et même la poésie, pour mieux dire l’horreur et rendre l’inhumanité palpable. On pense immédiatement aux 16 pages de la lettre écrite par la mère de Strum (Anna) à son fils depuis le ghetto de Varsovie avant sa mort et qui est certainement le passage le plus connu du roman (chapitre 16, partie 1). Il en est de même à travers le personnage de Sofia Ossipovna, médecin major de l’armée rouge, arrêtée à Stalingrad qui accompagne un enfant, David, depuis les wagons à bestiaux jusqu’aux chambres à gaz (chapitres 42 à 48, partie 1 et chapitres 39 à 50, partie 2). Ces chapitres sont à titre personnel ce que j’ai lu de plus poignant sur ce sujet si délicat et si difficile à dire.

Sur la fragilité des trajectoires individuelles dans un régime totalitaire, le passage toujours possible de la lumière à l’ombre via la délation, l’enfermement et la mort, les parcours de Strum et Krymov sont incroyablement éclairants. Strum, parce qu’il fait une découverte exceptionnelle en physique nucléaire, voit s’abattre un antisémitisme brutal de la part de ses collègues de l’académie des sciences (alors que comme sa mère, il n’avait jusque-là presque pas conscience de sa judéité) qui l’oblige à disparaitre socialement et professionnellement. Il vit dans la terreur constante après avoir refusé de rédiger une lettre de repentance et de se présenter au tribunal organisé par ses supérieurs. La lumière vient finalement du coup de téléphone rédempteur de Staline qui lui redonne existence. Mais Strum est bientôt lui-même confronté à l’obligation de dénoncer un ami pour conserver son nouveau statut d’homme du parti (chapitres 25-27, 51-54 de la partie 2, chapitres 20-21, 25, 39-41 et 52-55 de la partie 3). La lumière, l’ombre, la lumière, l’ombre et cette impression que personne ne maîtrise son propre parcours dans la mesure où chaque vie est transparente et aléatoire car soumise en permanence au jugement de l’autre et à son écho immédiat. Krymov ne dirait pas autre chose, lui à travers qui le lecteur, découvre les geôles du KGB et le déroulé de leurs interrogatoires interminables. Krymov, communiste et intellectuel, est progressivement transformé en cadavre vivant (chapitres 1-6, 22-23, 42-43, 56-57 de la partie 3). L’officier Novikov, quant à lui, frôle la mort pour avoir retardé, contre les ordres qui lui étaient transmis, le dernier assaut soviétique de 8 minutes afin de sauver ses hommes.

Sur la similitude entre les deux totalitarismes enfin, de très nombreux passages éclairent ce point de vue. Cepdendant le chapitre 14 de la deuxième partie est particulièrement exceptionnel et explique à lui seul en quoi cette œuvre littéraire, fictionnelle a fait trembler l’URSS. Pendant 17 pages, Liss, un haut dignitaire nazi, directement placé sous les ordres d’Eichmann, tente de déstabiliser Mikhaïl Sidorovitch Mostovskoi en lui démontrant que le nazisme et le stalinisme sont de même nature, alors que cet ancien bolchévik, enfermé dans un camp de concentration nazi, essaie d’y organiser la résistance. Cet échange est troublant et invite à une réflexion, parfois vertigineuse qui est celle du lecteur car celle de Mostovskoï lui-même.

Ce roman exceptionnel fait incontestablement partie des œuvres majeures du XXe siècle, par l’histoire de son manuscrit et de son auteur, par son apport littéraire, philosophique, historique et pour cet espoir absolu et si fragile en l’humain et en la bonté. Partout, tout le temps, pointe la puissance invincible des sentiments et des émotions : dans les tranchées, les abris souterrains de Stalingrad, les camps, les geôles et les centres de mise à mort, dans les milieux professionnels et au sein des familles. Il suffit de relire l’attitude de l’officier Grekov, bloqué dans la maison 6 bis sous les bombes à Stalingrad, face à l’amour naissant (et quasi condamné par la violence environnante) entre un jeune soldat, Sérioja, et Katia, chargée de la radio dont Grekov lui-même, largement plus âgé, est amoureux. Lorsque Grekov permet astucieusement aux deux jeunes amoureux de quitter les lieux en donnant à cette aubaine l’apparence d’une décision disciplinaire, le lecteur ressent une profonde tendresse pour le vieil officier. Il embrasse immédiatement le regard de Sérioja qui « se rendit compte que des yeux merveilleux le fixaient, des yeux intelligents et tristes, des yeux comme il n’en avait jamais vu de sa vie. » Oui, Vassili Grossman propose un regard merveilleux, intelligent et triste sur l’humanité, en particulier lorsque les systèmes et les événements la nient.  




lundi 7 août 2023

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.

Garth Ennis (scénario), Peter Snejbjerg et Russ Braun (dessin), Battlefields : femmes en guerre, Komics Initiative, Notre-Dame-d’Oé, 2023.


Putain de guerre !

Garth Ennis est un auteur de comics américains d’origine irlandaise connu pour ses écrits très rentre-dedans, son humour caustique voire gras et un penchant certain pour les récits violents ou ultra-violents. Ses oeuvres-phares sont Preacher paru sous le label Vertigo, sa relecture bourrin du Punisher ou The Boys, comic-book popularisé par la série Amazon Prime. Ennis n’aime pas les super-héros et ne se gêne pas pour les tourner en dérision et alerter ses lecteurs sur les risques des dérives liberticides des exploits de certains vigilantes… Le lecteur ne doit donc pas s'attendre ici à des récits édifiants mettant en valeur des super-héroïnes mais bien à des petites histoires de guerre ramenant les choses à hauteur de femme. Sa démarche n'est pas sans rappeler celle de Pat Mills sur La Grande Guerre de Charlie.

Mickael Géreaume, directeur de la maison d'édition furieusement indépendante Komics Initiative, édite en deux tomes les épisodes de la métasérie Battlefields, publiée entre 2008 et 2013 par Dynamite aux Etats-Unis. Ce tome centré sur les destins de deux femmes durant la Seconde Guerre Mondiale est illustré par le Danois Peter Snejbjerg et l’Américain Russ Braun. Force est de constater que l’auteur irlando-américain quitte quelque peu son habituel ton roublard et caustique pour brosser deux portraits de femmes prises dans l’horreur de la guerre.

Le premier récit relate le sort de Carrie, une infirmière britannique dans l’horrible théâtre de la guerre du Pacifique. Dès la première page, le lecteur découvre frontalement, mais sans aucune esbroufe ou aucun mauvais goût, les viols perpétrés par les soldats japonais sur les femmes de guerre britanniques. Carrie est du nombre des femmes violées et mitraillées. Elle survit, se reconstruit et doit vivre avec ce traumatisme. Elle poursuit sa tâche du mieux qu’elle peut auprès des pilotes anglais blessés et mutilés…


Les violences de guerre sont montrées sans détour au lecteur. La violence graphique peut choquer et c'est bien entendu la volonté d'Ennis d'estomaquer son lectorat. Le ton n’est pas celui d’un récit d’action ou d’aventure mais bien d’un récit de guerre. Le soin apporté par le scénariste et son dessinateur aux recherches documentaires est scrupuleux. Ennis trouve les mots justes pour dépeindre les tourments et traumatismes de Carrie. Le tragique l’emporte dans ce récit à hauteur de femme de la guerre… Le récit est dur et difficile pour l’auteur qui multiplie les choix courageux comme pour le lecteur qui prend des coups comme les personnages de cette fiction fortement documentée.


Ennis n’héroïse pas à outrance son personnage. C’est là un trait commun à tous ses scénarii. Il rend Carrie aussi attachante que fragile et irrémédiablement détruite par la guerre. La narration n'est jamais gnangnan et l'auteur s'attache à créer un personnage doté d'une belle épaisseur psychologique, touchante et crédible.


Le second récit est plus long et non moins ambitieux et s’attache à l’histoire d’Anna, pilote soviétique engagée sur le front européen. Ennis balaie la période de la Seconde Guerre Mondiale mais poursuit son histoire au-delà du conflit. Sans détour une fois encore, l’auteur dépeint les violences de guerre sans occulter les violences sexuelles dont sont victimes les femmes pilotes. Dès les premières pages, se pose la question d’un égal traitement des soldats hommes et femmes dans l’Armée Rouge. La guerre est montrée comme une boucherie broyeuse d’hommes et de femmes dans les deux camps qui s'opposent. Anna, à bord de son avion, s’efforce de survivre et survoler les horreurs du conflit. Elle ne sort pas indemne des effroyables affrontements aériens. Le crash est synonyme de mort, blessures ou des pires atrocités aux mains de l’ennemi…


Ennis n’épargne rien à son « héroïne » : abattue par les Nazis, elle est capturée et emprisonnée puis « libérée », jugée pour trahison et déportée au Goulag… L’affrontement des totalitarismes soviétique et nazi est crûment et durement mis en scène par un auteur fermement décidé à n’idéaliser en rien le second conflit mondial ! L'écriture est fine même si toujours aussi brutale. La guerre est sale, horrible, inhumaine et proprement dégueulasse sous sa plume et le crayon de Russ Braun ! Fort heureusement pour ce personnage attachant pour qui le lecteur frémit au fur à mesure que les pages se tournent, Ennis lui ménage une sortie quelque peu… heureuse... enfin...


Carrie et Anna sont deux femmes extrêmement courageuses, fortes et fragiles à la fois, guidées par une volonté certaine et toutes les deux attachantes en raison de leur humanité fortement mise à l'épreuve par les événements guerriers qu'elles traversent et qui les affectent. Ce volume consacré au sort de la « gente féminine » durant la Seconde Guerre Mondiale est une lecture âpre mais prenante et donne furieusement envie de découvrir le deuxième volume consacré aux « hommes en guerre ».

samedi 20 mai 2023

John Milius (réalisation et scénario), L’Aube Rouge, ESC éditions, Paris 2023.


John Milius
(réalisation et scénario), L’Aube Rouge, ESC éditions, Paris 2023.

« What is a "Wolverine"? »

Ukraine, avril 2022 : des photos montrant des épaves de blindés russes sur lesquels a été tagué le mot « Wolverines » circulent sur les réseaux sociaux et l’internet. Mais qu’est-ce qu’un « Wolverine » ? Et pour quelle raison des combattants ukrainiens iraient-ils inscrire ce mot sur des chars ennemis ? La référence est à chercher dans un film des années 1980 qui met en scène Patrick Swayze et Jennifer Grey. Dirty Dancing ? Mais non voyons ! Red Dawn ou L’Aube Rouge sorti sur les écrans français en 1984 !



« Red is dead ! »

L’Aube rouge aurait dû être un petit film d’auteur écrit et réalisé par Kevin Reynolds, qui n’avait pas encore tourné La Bête de guerre, Robin des Bois Prince des voleurs ou Waterworld. Sous sa plume et sa caméra, le récit aurait dû s’apparenter à une relecture de Sa Majesté des Mouches sur fond de Troisième Guerre Mondiale. Un drame psychologique dépeignant les tensions au sein d’un groupe d’enfants qui tentent de survivre dans un monde postapocalyptique. Mais le projet est repris et retravaillé par ce fou furieux de John Milius qui, en 1984, sort auréolé du succès de son furibard Conan le Barbare.

John Milius est un curieux bonhomme dans la sphère hollywoodienne. Une espèce de surfer qui se clame anarchiste, un fervent promoteur de la National Rifle Association of America, l’auteur du scénario du mythique Apocalypse Now, un fétichiste obsédé par la guerre et l’armée, frustré de n’avoir pu participer à la guerre du Vietnam pour raisons médicales… Le personnage aime choquer et déranger. Avec le scénario et la réalisation de L’Aube rouge, il saisit l’occasion de mettre en scène la guerre qui n’a jamais eu lieu et qui a travaillé l’imaginaire américain de 1945 à 1990 : la Troisième Guerre Mondiale provoquée par l’escalade des tensions entre les Etats-Unis et l’U.R.S.S. !


« C'mon! We're all going to die, die standing up! »

Le réalisateur happe le spectateur dès les premières minutes du long métrage. Le contexte d’anticipation (l’action est située en 1989) est brossé à grands traits à l’aide d’un carton liminaire : les Etats-Unis demeurent le seul rempart face à un bloc communiste rongé par les crises et bien décidé à en finir une bonne fois pour toutes avec la Guerre Froide. Milius enchaîne avec l’attaque d’une coalition internationale communiste sur le territoire américain. Son récit, il choisit de le fixer dans la petite ville de Calumet au cœur du Colorado. Le quotidien de cette bourgade est balayé par l’irruption de parachutistes bien décidés à prendre le contrôle du territoire étatsunien. 

Avec un robuste sens de la mise en scène, John Milius met en images le début de la Troisième Guerre Mondiale. Tout est filmé à hauteur d'homme. Il s’attache néanmoins davantage au sort d’une bande de très jeunes Américains qui prennent la fuite vers les montagnes pour tenter d’échapper à une mort quasi-certaine sous les balles des envahisseurs communistes qu'aux grandes manoeuvres des puissances belligérantes. Il adopte alors le point de vue de ces fuyards campés par les tout jeunes et encore inconnus Patrick Swayze, Charlie Sheen ou C. Thomas Howell. Le conflit international passe au second plan et Milius s’attarde sur les efforts de ces gosses pour survivre et se cacher.

De survivants renouant avec les traditions des trappeurs, pionniers ou Amérindiens, ces jeunes paumés deviennent des rebelles et résistants qui entrent en résistance contre les forces d’occupation communiste. Ils utilisent comme emblème l’animal totem de l’équipe de football de leur lycée : le « wolverine » ou carcajou, petit mammifère carnivore particulièrement teigneux qui peuple certaines forêts d’Amérique du Nord.

« A small animal...like a badger, but terribly ferocious. It is also the name of the local school sports collective. »

Au moment de sa sortie, le film de John Milius a été fraîchement reçu. La critique et une large frange du public lui reprochent son patriotisme exubérant et une coloration très conservatrice pour ne pas dire extrémiste. Dans un bonus pas trop caché de la présente édition du film, le réalisateur ne cache pas son indéfectible soutien à l’administration Reagan lors d’un interview de promotion sur un plateau de la télévision américaine. Sans égaler les sommets de patriotisme exacerbé que sont les deuxième et troisième opus de la série des films Rambo, L’Aube rouge véhicule des idées très Right Wing et constitue un bel exemple de ce qu’est l’escalade des tensions Est-Ouest sous la présidence de Ronald Reagan. Mais même s’il s’applique à montrer la mise en place du totalitarisme communiste sur le territoire étatsunien (camp de rééducation, propagande omniprésente, etc.), ce n’est pas cette Troisième Guerre Mondiale qui monopolise l’attention et les efforts du cinéaste.

« It's kinda strange, isn't it? How the mountains pay us no attention at all. You laugh or you cry, the wind just keeps on blowing. »

Le film et les obsessions de John Milius font du réalisateur l’antithèse d’un Sam Peckinpah auteur du viscéral Croix de Fer. Peckinpah est un vrai cowboy, forte tête hostile à toutes les formes d’autorité, envoyé chez les Marines par ses parents pour calmer son tempérament. Il rentre profondément marqué et traumatisé des opérations de désarmement des forces japonaises à la fin du deuxième conflit mondial. Avec Croix de Fer, il réalise sans doute le film de guerre le plus poignant, cru, brutal et crasseux. Il signe un pamphlet anti-guerre et antimilitariste porté par un James Coburn impérial en caporal de la Wehrmacht épuisé et désabusé…

John Milius n’a lui participé à aucune guerre. Il n’en est pas moins fasciné par le fait guerrier, les armes, les uniformes, l’histoire militaire… Avec L’Aube rouge, il semble vouloir concrétiser ses fantasmes de chien fou au sang chaud. Il en vient à condenser et réarranger ses connaissances, souvenirs et passions. Et sa Troisième Guerre Mondiale prend de faux airs de second conflit mondial. Les jeunes Ricains qui ont pris le maquis (!) recueillent un pilote allié dont l’avion a été abattu par l’Occupant (!!). Ils écoutent les messages codés des groupes de résistants sur les ondes radio (!!!). Ils apprennent que le territoire des Etats-Unis est divisé en deux : une zone libre et une zone occupée (!!!!). Ils sabotent, libèrent les otages, volent, etc. Une dépiction appliquée des faits de résistance dans l'Europe occupée par les Nazis ici réinventé dans le contexte dystopique d'une invasion des Etats-Unis par les Communistes.

Milius est du nombre de ces cinéastes cinéphiles pétris et remplis de cinéma et de références cinématographiques piochées ici ou là. Dans L'Aube rouge, il s'applique de bien belle manière à recomposer et synthétiser des images et séquences cinématographiques fortes à même d'évoquer la résistance d'un groupe d'oppressés face à la menace pregnante d'une force d'occupation. Cette réappropriation d'une iconographie et des représentations des faits de résistance font sans doute la force du film.

D’accord le coup de « John has a long mustache » pourrait presque faire rire… Force est de souligner que cette retranscription des faits de résistance dans un contexte dystopique est un peu benoite et maladroite. N’empêche que dans sa réécriture, Milius n’est pas complètement idiot. Son groupe de jeunes paumés n’est pas un condensé des Douze Salopards mixés aux Goonies ! L’aîné s’efforce de protéger les plus jeunes. Ils doutent tous. L’un se laisse emporter par la haine et le désir de venger les proches assassinés par l’Occupant. Deux jeunes filles intègrent le groupe et le spectateur comprend qu’elles ont subi des violences sexuelles. Et un sort funeste attend la plupart de ces jeunes gens…Aucun des protagonistes ne devient un super-patriote invincible à la John Rambo ! Rien que cela sauve le film de l'oubli ! Et le spectateur a le droit de se laisser émouvoir par les trajectoires de ces divers gosses parachutés dans l'horreur d'une Troisième Guerre Mondiale !

 

Face à ces apprentis résistants, le colonel Bella est un antagoniste intéressant. Si le film est peuplé de caricatures de « pourritures communistes » détestables et taillés à la hache, la dualité de cet officier retient quelque peu l’attention du spectateur. Le guérillero et révolutionnaire communiste doit se faire policier et répresseur. Qui est-il lui : un révolutionnaire ou un oppresseur ? A plusieurs moments, on le voit s’interroger sur sa position et celle des résistants auxquels il ne peut que trop bien s’identifier. Les « Rouges » ne sont tous pas dépeints comme d’anonymes salopards. Et les Américains sont pour certains montrés comme d’ignobles collaborateurs. Milius s'est appliqué à intégrer dans son récit au demeurant assez pédagogique les diverses facettes des clivages entre résistants, occupants ou collaborateurs. Peut-être que vu sous cet angle, le film peut valoir le coup d'oeil !

L’apparition en Ukraine de graffiti faisant référence aux « Wolverines » témoigne de l’intérêt que l’on peut porter à ce petit film comme récit de résistance. Il témoigne aussi, une fois encore, de l'importance des représentations issues de la culture populaire pour saisir le monde présent ou passé. La coloration « Guerre Froide » n’est sans doute pas l’élément le plus pertinent du récit. Il n'est pas non plus le plus travaillé par son auteur. En revanche, la trajectoire de ces jeunes paumés qui sont finalement moins des patriotes que des survivants peut intéresser, aujourd'hui un peu davantage au regard du contexte ukrainien. Même si la trame narrative n’échappe pas à certains poncifs et à un patriotisme un poil naïf et agaçant, le film se hisse hardiment au-dessus du très lisse et dispensable remake sorti en 2012. Dans ce dernier, la Corée du Nord vient remplacer l’U.R.S.S. et une équipe de boyscouts menés tambour battant par le beefcake Chris Hemsworth sauve les Etats-Unis du « péril Rouge » ! Hum…Un remake qui s'en vient rejoindre les oubliables relectures datées des années 2000 de  Zombie  et  The Crazies  de George A. Romero ou de  Les Chiens de paille  de Sam Peckinpah ou même de  La Dernière Maison sur la gauche  de Wes Craven. Des décalques qui, privées de leur contexte de création et d'un vrai point de vue affiché, ne racontent ou ne témoignent de plus grand chose.