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mercredi 4 février 2026

Images qui bougent vs papier : les Sentinelles contre la Brigade Chimérique !


  

A ma droite, une série Canal + mettant en scène des super-héros français de la Grande Guerre. A ma gauche, une bande dessinée regroupant des super-héros européens oubliés du premier vingtième siècle. Des Sentinelles ou de la Brigade chimérique qui va l'emporter dans cette lutte sans merci ? 

Les Sentinelles (série télévisée Canal +), Thierry Poiraud et Edouard Salier, France, 2025.

D’après Xavier Dorison (scénario) et Enrique Breccia, Les Sentinelles (4 tomes), Delcourt, Paris, 2009-2014.

Les créateurs et réalisateurs de la série de Canal + sont très clairs : leur adaptation de la bande dessinée de Dorison et du dessinateur argentin Breccia est très libre et s’éloigne beaucoup du récit et du ton des quatre albums parus chez Delcourt entre 2009 et 2014. Cette série a connu un certain succès en librairie ce qui peut expliquer son adaptation sous forme d’une série en huit épisodes.


L’idée de Dorison était de créer des super-héros français et européens opérant sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Le scénariste n’en a pas fait un secret, il avait en tête les comics américains en donnant vie à Taillefer, Djibouti ou Pégase. Au fil des tomes, le travail collaboratif avec Breccia s’harmonise et les planches sont mieux découpées, la narration est plus fluide. Le postulat est simple : et si durant la Première Guerre Mondiale des « super-soldats » améliorés par la science avaient pris part aux combats sur le Front Occidental ou dans les Dardanelles ? Le récit oscille entre steampunk, rétro-science-fiction et bande-dessinée guerrière. Le scénario n’évacue pas complètement la vraisemblance historique et montre l’utilisation des gaz de combat ou questionne les décisions de l’état-major qui cherche par moment une victoire à tout prix. L'ensemble convainc son lectorat. 

De cette bande-dessinée rétrofuturiste, les créateurs de la série Canal + ne conservent que les noms des personnages et le postulat de départ. Le héros, Gabriel Féraud, n’est plus un inventeur antimilitariste mutilé par la guerre qui crée sa propre panoplie de super-héros (qui a dit Peter Parker ?). Il est un simple Poilu fauché par un obus à qui un officier énigmatique propose un marché non moins énigmatique. L’esthétique un peu folklorique et artisanale conçue par Breccia pour les armures des héros est abandonnée au profit de designs plus léchés, plus industriels et plus comic-booky. En adaptant cette histoire de super-soldats, les équipes créatives de Canal + entendent rivaliser avec les productions Marvel Studios et accentuent l’aspect comic-booky de l’ensemble. Photographies, costumes, scénario... Tout fait penser à un produit américain. Faut-il y voir une trahison ? Point du tout parce qu’en interview, Dorison citait volontiers Spider-Man comme influence et source d’inspiration pour la création de l’antagoniste des Sentinelles, l’Übermensch allemand.

 

L’adaptation est-elle une franche réussite ? Nous avons pu lire ça et là que la série Canal + cherchait à mixer trop de genres à la fois : super-héros, guerre, espionnage, drame… Ce n’est pas entièrement faux. Même si les scénaristes et réalisateurs se targuent d’avoir produit une série plus ambitieuse que la bande-dessinée dont elle s’inspire en multipliant les sous-intrigues impliquant des espions à la solde des Allemands, l’enquête journalistique de la femme du héros ou de sombres menées dans les bas-fonds parisiens. En multipliant les sous-intrigues, l’adaptation dénature un peu le récit et s’écarte du front et des champs de bataille qui sont peu montrés à l’écran. Exit aussi l'arrière-plan historique ou les considérations sur le sacrifice des troupes par l'état-major. Ce que les créatifs de Canal + n’admettent pas c’est que d’un point de vue budgétaire, il est beaucoup plus raisonnable de donner à voir aux spectateurs des décors de laboratoires, de cabarets ou de cantonnements militaires que de vastes champs de batailles avec des débauches d’effets pyrotechniques… Sans être une série au rabais, Les Sentinelles n’est qu’une série d’action à la manière des comics américains. Les sous-intrigues et rebondissements sont assez prévisibles et diluent malheureusement le récit plus qu'ils ne lui donnent corps. A côté de cela... Le grand méchant Übermensch troque son scaphandre de plongée pour une panoplie de Dark Vador façon Grande Guerre, respiration asthmatique comprise… Hum! Il manque quelque originalité et exubérance à cet honnête produit trop calibré pour être honnête. Ce qui ne la rend pas désagréable à suivre pour autant !

Serge Lehman (dir.), Chasseurs de chimères : l’âge d’or de la science-fiction française, Omnibus, Paris, 2006.

Serge Lehman & Fabrice Colin (scénario) et Guess (dessin), La Brigade chimérique-L’intégrale, L’Atalante, Paris, 2012 (rééd. 2015).

Serge Lehman (scénario) et Stéphane de Caneva (dessin), La Brigade chimérique-Ultime Renaissance, Delcourt, Paris, 2022.

L’ambition des équipes de Canal + s’acharnant à donner à la culture populaire française des super-héros combattant durant la Grande Guerre nous évoque l’ambition de Serge Lehman avec sa « Brigade chimérique ». L’auteur français exhume, assemble et préface en 2006 une anthologie de récits de science-fiction français datés de 1887 à 1953. Tel un archéologue littéraire, Lehman redécouvre des auteurs et des œuvres complètement oubliés et occultés par l’irruption des grands auteurs américains après 1945. Jean de la Hire, Octave Béliard, Maurice Renard... Des récits de rencontres extraterrestres, du space opera, du voyage temporel, des guerres interstellaires… Il est étonnant et surprenant de redécouvrir ce continent oublié de la littérature française sous les auspices de Serge Lehman.

Au moment même où Dorison et Breccia donnent vie à leurs Sentinelles, Lehman ramène à la vie et se réapproprie des héros oubliés de la littérature populaire française du premier vingtième siècle. A la manière d’Alan Moore avec sa « Ligue des Gentlemen Extraordinaires », Serge Lehman conçoit une Brigade chimérique qui compte en ses rangs des super-héros oubliés. La création de l’écrivain français a un but : montrer et expliquer la disparition de ces héros français et de la science-fiction française en imaginant une grande fresque fantastique dans laquelle les petits héros populaires croisent de grands héros issus de la littérature plus « sérieuse », du cinéma ou de l’Histoire.

Le résultat est bluffant et l’ambition de Lehman est cyclopéenne et admirable. La Brigade chimérique prend pour cadre l’Europe de la fin de la Grande Guerre à la fin des années 1930. Les fascistes et bolcheviques y apparaissent mais l’auteur s’amuse à distordre l’Histoire. Le Docteur Mabuse est un génie du Mal qui manipule les foules fiévreuses et permet à  Adolf Hitler d’asseoir son contrôle des masses. Marie Curie, « reine du radium », est une vraie héroïne de pulps. Parmi les héros redécouverts, citons le Nyctalope crée par Jean de la Hire, aventurier-explorateur-détective-espion et mélange savant de Fantômas et d’Arsène Lupin. La série est une franche réussite. La bande dessinée fourmille de références à Kafka, à Edgar P. Jacob, à H.-G. Wells. Au jeu des références et de la création de liens entre les diverses fictions utilisées, Lehman n’a rien à envier à Alan Moore. Le passage de flambeau des héros de la « super-science » aux super-héros américains dans les dernières pages est une belle trouvaille… Les dessins de Guess font parfois songer à Mike Mignola, ce qui est plutôt une excellente idée ! Nous n'en écrirons pas davantage pour laisser au lecteur le soin de découvrir ces héros oubliés !

 

L’univers de l’Hypermonde crée dans La Brigade Chimérique est prolongé par quelques « séries dérivées ». En 2022, Serge Lehman donne une suite aux aventures de la Brigade en imaginant leur réapparition dans le Paris contemporain. Les références fusent une fois encore et le scénario tisse de nouveaux liens avec l’histoire des super-héros. S’il n’est pas forcément souhaitable de voir l’œuvre de Lehman adaptée en série télévisée, il est plus que recommandable de découvrir ou redécouvrir cette ambitieuse fresque qui redonne à la France ses super-héros oubliés et sa place de pionnière dans la littérature de science-fiction. Dans notre cœur, la Brigade de Lehman l'emporte haut la main sur les Sentinelles de Canal + !!!

mardi 3 juin 2025

Claire Calaud (scénario) & Sandrine Kérion (dessin et couleurs), Histoire du polar en bande dessinée, Les Humanoïdes Associés, Paris, 2025.

 

Claire Calaud (scénario) & Sandrine Kérion (dessin et couleurs), Histoire du polar en bande dessinée, Les Humanoïdes Associés, Paris, 2025.

L'auteur de ces lignes déteste les bande-dessinées documentaires conçues pour les enseignants qui n'ont de BD que le nom. Le présent ouvrage n'appartient pas au nombre de ces atrocités !

Air connu : l’unique œuvre connue d’Hérodote, ses Histoires, pourrait porter le titre de recherches ou d’enquêtes. L’historien est donc un enquêteur. Et le polar est aussi ancien que les mythes grecs à commencer par celui du très inquisiteur Œdipe! L'historien n'est pas peu fier de pouvoir se comparer à un Poirot ou à un Maigret! Aujourd’hui, il va plaisamment se laisser conter l’histoire d’un genre, le polar, par une spécialiste franco-canadienne de la littérature et illustratrice versée dans le documentaire. Disons-le d’emblée : c’est un réel plaisir que de se laisser embarquer dans cet ouvrage ludique et érudit !

Ce tableau très complet du genre polar couvre son histoire de l'antiquité à aujourd’hui, en traversant les frontières et en débordant du genre littéraire pour en ausculter les apports au cinéma, en télévision ou en bande-dessinée. La forme est élégante et convient parfaitement aux visées documentaires de l’ouvrage. Le fond est extrêmement bien pensé et il s’agit ici d’une réelle réflexion sur le genre. Comme il se doit, les planches fourmillent de détails à même de titiller l’esprit de l’amateur de polar et les clins d’œil sont nombreux et bienvenus. Le tout est un peu conçu comme s'il s'agissait des élucubrations d'un émule de Sherlock Holmes lancé sur la piste des origines du genre. Un bel exercice tant intellectuel qu'artistique!

En vingt-et-un chapitres, Claire Calaud et Sandrine Kérion ne laissent rien de côté et se montrent très exhaustives dans leur histoire : des mythes grecs à Sherlock Holmes, des gentlemen cambrioleurs aux reporters investigateurs, d’Agatha Christie aux maîtres du roman noir américain, de la série noire à la française aux sueurs froides d’Hitchcock, du néo-polar français aux polars qui venaient du froid… C’est excellent, astucieux, malicieux, drôle ! Une vraie lecture plaisir qui donne furieusement envie d’en faire plein d’autres ou de se replonger dans les pages d’un bon vieux Doyle ou d’un grand Hammett !

De manière subtile, les autrices abordent les circonvolutions du genre en replaçant habilement les contextes historiques, sociaux ou éditoriaux lorsqu’il convient de le faire. Les auteurs prennent la parole autant que leurs personnages et le lecteur s’amuse vraiment en apprenant, en découvrant ou re-découvrant les sources d’inspiration ou prédécesseurs du grand Sherlock Holmes, les origines très pulp fiction du roman noir américain, les troubles et états d’âme d’un Raymond Chandler définitivement très agité ou les facéties hitchcockiennes.

Outre les incursions cinématographiques, nos ladies enquêtrices s’autorisent une excursion nippone sur la piste des mangas ou un séjour aux frontières des genres sur les traces de Stephen King ou de Lovecraft. Un ouvrage vraiment exemplaire brillamment pensé et illustré qui se doit d’être feuilleté ou lu par quiconque porte un quelconque intérêt au polar ! La préface de Frank Thilliez rend justice au travail du duo d’autrices et ramène le polar à ce qu’il est : intrinsèquement lié à la nature humaine ! En cela, cette histoire du polar est aussi une histoire de l’humanité ! Ce qui en 216 pages en images et en mots n’est pas une mince affaire !