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mercredi 25 février 2026

Le Complotisme. Anatomie d'une Religion, par Christophe Bourseiller, Les Editions du Cerf, 2021.

 

Les complots existent. De nombreux évènements, bien souvent tragiques, résultent d’une conspiration entre un petit groupe d’individus, réunis pour nuire à une personne ou à un autre groupe de personnes. Nul ne peut nier ces faits tant ils sont clairement établis. Le complotisme, c’est autre chose. C’est la croyance selon laquelle un petit groupe d’hommes, ou de « non-hommes » agirait en secret pour nuire à l’humanité toute entière, pour élaborer en secret un plan pour dominer la planète.

Certains complotistes croient même que cette domination, établie déjà depuis bien longtemps, est à l’œuvre actuellement et que les faits et gestes des êtres humains sont régis partout dans le monde par une entité supérieure qui les guident, sans que personne n’en prenne conscience. Ces complotistes s’érigent eux-mêmes en quasi-sauveurs de cette humanité dominée, puisqu’eux-seuls savent ce qui se trament et le dénoncent haut et fort.

Dans cet ouvrage très simple à lire, donc accessible à tout le monde, Christophe Bourseiller, ancien acteur devenu historien, écrivain et journaliste, dresse d’abord une galerie de portraits de complotistes célèbres qu’il a choisis dans une période s’étendant de la toute fin du 18ème siècle à nos jours. L’auteur les a sélectionnés parce que chacun d’entre eux est à l’origine d’un mensonge complotiste encore bien vivant de nos jours. Ainsi des ponts se créent entre passé et présent et mettent en lumière les bases des idées complotistes actuelles. Augustin Barruel par exemple, aristocrate et jésuite, initié un temps à la Franc-maçonnerie, s’en détache assez rapidement et dénonce la Révolution française comme un coup d’état satanique organisé par des sociétés secrètes : les Francs-maçons, les Illuminati... Sa pensée irrigue encore aujourd’hui le catholicisme traditionnaliste.

D’autres idéologues ont posé les bases de certaines idées complotistes qui visent des groupes cibles ou des grands domaines de la vie de tous les jours. Des premiers qui accusent les Juifs, les protestants ou les étrangers, on peut retenir le nom de Lyndon Larouche qui accuse les Rockefeller et la couronne d’Angleterre de répandre en secret le chaos, la maladie et la famine dans le monde. Christophe Bourseiller met aussi en avant l’obscur néonazi d’origine allemand Ernst Zündel, négationniste bien connu, qui pensait dans les années 1980 qu’Hitler n’était pas mort et qu’il s’était réfugié au pôle Sud, d’où il poursuivait ses activités avec les extraterrestres. Pour les seconds, les maladies sont le fait de complots visant à détruire une partie de l’humanité : Boyd Graves pense que le Sida a été inventé et répandu dans cet objectif. Quant au célèbre Thierry Meyssan, son itinéraire particulier est retracé par le chercheur. Homme tout à fait respectable à l’origine, journaliste, libre-penseur et franc-maçon initié au Grand-Orient de France, combattant contre l’extrême droite, il a totalement vrillé dans les années 1990, d’abord en constatant les échecs de l’OTAN en ex-Yougoslavie, puis à partir du 11 septembre 2001, quand il affirme haut et fort avoir découvert les preuves de la machination des attentats qui, selon lui, sont organisés par Ben Laden et Al-Qaida, sous contrôle de la CIA.

La seconde moitié du livre est consacrée à des « récits complotistes ». Force est de constater que plus c’est gros et incroyable (au vrai sens du terme), plus le nombre de croyants est important. Les Illuminati, Pearl Harbor, le Rock et la drogue pour affaiblir les esprits des jeunes, les extra-terrestres, les attentats de 2015 et le réchauffement climatique, tout fait de société, tout fait politique ou géopolitique est récupéré, transformé, adapté pour diffuser des idées fausses, bien souvent au profit d’idéologies haineuses, racistes ou antisémites.

La dernière partie est rédigée sous forme de conclusion. Une question est posée : pourquoi ça marche si bien ? La première réponse est liée à une sorte de dévoiement du principe démocratique de base : « La parole au peuple ». Ainsi les complotistes disent redonner la parole au commun des mortels, parole trop souvent confisquée selon eux par les puissants. En dénonçant les malversations de ces derniers, les théoriciens du complot donnent l’impression de contrer les « dirigeants du monde » et de rendre au peuple le pouvoir. Le web et les réseaux sociaux, en plein essor depuis deux décennies et complètement dérégularisés, sont aujourd’hui des vecteurs efficaces et sans limite à la propagation d’idées émanant de gens qui se disent spécialistes de tout. Sous couvert d’une pseudo scientificité, ils empilent les arguments et donnent l’impression de détenir le savoir.

Dans le contexte de crise mondiale actuelle, alors que des dirigeants adeptes eux-mêmes des idées complotistes gouvernent les pays les plus puissants de la planète, les théories complotistes sont en plein essor. Aveuglés par les méthodes des diffuseurs de mensonges, la plupart de ceux qui croient le font de bonne foi, sans se douter de ce qui se cachent derrière. Christophe Bourseiller qualifie le complotisme de religion, tant les croyants sont persuadés de détenir la vérité ultime, tant ils sacralisent leur unique crédo, celui du doute. Douter c’est bien, encore faut-il que le doute soit raisonné et raisonnable. Pour y arriver : l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais est-ce suffisant face à la déferlante des idées fausses qui polluent internet ? Permettez-nous d’en douter…

mercredi 28 janvier 2026

Pourquoi faut-il lire la série Simone de Morvan, Evrard et Walter ?

 


Pourquoi faut-il lire la série Simone scénarisés par Jean-David Morvan, mise en image par David Evrad et colorisée par Walter ? On devrait plutôt user de superlatifs et nous demander pourquoi on doit ABSOLUMENT lire la série en question. Parue en trois tomes chez Glénat entre 2022 et 2025, en même temps que d’autres albums et séries sur le même sujet, la trilogie qui fait le récit de ce qu’a vécu Simone Lagrange, a bénéficié de moins de promotion et d’échos dans la presse que d’autres titres, alors qu’on peut assurer sans problème à nos lecteurs qu’ils ne sortiront pas déçus de cette lecture.

Classée souvent dans la catégorie « Bandes dessinées jeunesse » certainement à cause du trait très caractéristique de David Evrard qui semble s’adresser à des enfants, il nous est difficile d’adhérer à ce choix dans la mesure où il est important de préciser que les trois albums s’adressent aussi, et très largement, à un public plus confirmé. La force du scénario et la rudesse des épreuves subies par la protagoniste principale et sa famille le démontrent largement.

                                   

Il faut lire la série Simone d’abord parce qu’elle est le récit plutôt mal connu, voire inédit, de la vie et de la survie, de cette jeune Juive lyonnaise, qui a subi les violences nazies, en particulier celles commises par le fameux Boucher de Lyon. Affublé de ce triste surnom, Klaus Barbie s’en est pris de manière particulièrement sauvage aux Résistants et aux Juifs de la région. Sous les coups et le sadisme de ce dernier, c’est à une cruauté sans nom qu’ont été soumises les victimes qui sont passées entre les mains du bourreau.

C’est aussi de la vie quotidienne à Lyon sous la botte nazie que traitent les trois volumes de la série. Bombardements, exode, pénurie, compromission et trahison, loi du plus fort, règnent dans la métropole où tout est bon pour sauver sa peau, ou pour glaner de quoi survivre et échapper à la terreur installée par la Gestapo.

Se plonger dans le tome 2, c’est découvrir, ou redécouvrir, le sort des Juifs dans une France qui collabore. Simone et sa famille, dénoncées et incarcérées à la prison de Montluc, sont transférées à Drancy, antichambre de la mort, avant d’intégrer les derniers convois de Juifs français déportés à Auschwitz. Simone franchit l’étape de la sélection sur la Judenrampe qui entre désormais entre les deux tranches de Birkenau pour amener les victimes juives au plus près des Krema où elles seront gazées, puis leurs corps détruits par le feu. Simone intègre le camp de concentration ; une partie de sa famille périra, quant à elle, dans les chambres à gaz.

                                       

Lire Simone, c’est découvrir comment un dessinateur, David Evrard, trouve les moyens de raconter et représenter l’indicible, l’horreur ultime et absolue, sans sidérer le lecteur. Par un procédé graphique particulièrement bien trouvé et hyper efficace, il retrace le processus de mise à mort en guidant ses crayons de couleur et pastelles comme il l’aurait fait lorsqu’il était enfant. Ainsi, la fausse naïveté du dessin montre de manière encore plus forte comment des hommes, des femmes et des enfants ont été déshabillés dans de faux vestiaires, avant d'être poussés dans les fausses douches aux colonnes creuses pour y mourir. Le train, désormais vidé de ses victimes, n’a plus qu’à retourner d’où il vient, dans un silence de mort uniquement troublé par le rythme sonore des roues des wagons sur les rails. Les humains, eux, se sont tus pour toujours.

Par miracle, Simone échappe in extremis à l’un de ces nombreux massacres qui rythmaient la vie quotidienne du centre de mise à mort de Birkenau. Les Alliés sont proches, Simone est évacuée dans les terribles marches de la mort qui la poussent à traverser à pied une grande partie de l’Europe. C’est ensuite la privation de liberté pour raisons sanitaires que connaissent Simone et ses camarades d’infortune. Les Américains seraient-ils tout aussi cruels que les nazis ? Evidemment non ! Mais allez le faire comprendre à des personnes qui ont tant souffert et qui ne comprennent pas pourquoi elles doivent encore rester cloitrées et mises en quarantaine. Avide de liberté, Simone ne tient plus et prend la fuite. C’est quelques semaines plus tard qu'elle arrive au Lutétia, l’hôtel où convergent les rescapés et les familles qui les attendent désespérément et bien souvent de façon vaine. Simone retrouve une partie des siens, mais tant d’autres sont morts…

                                          

Avoir survécu ne lui suffit pas. Il ne faut pas que le crime reste impuni. C’est là encore une autre bonne raison de lire la trilogie, car en parallèle de l’histoire de Simone, se joue une autre histoire, judiciaire celle-ci. Klaus Barbie a fui, mais a été reconnu en Amérique du Sud et est ramené de force dans la ville où il a fait souffrir tant d’innocents. Assassin de Jean Moulin et des enfants juifs d’Izieu, il est devant la cour d’assise de Lyon pour rendre compte de ses crimes. Il nie, il refuse de reconnaitre sa véritable identité et encore moins les morts qu’il a sur la conscience. C’est alors que le rôle de Simone Lagrange va s’avérer décisif et mener à la condamnation de Klaus Barbie.

Simone poursuit son combat. Des bancs des tribunaux, elle passe à ceux des écoles pour témoigner et raconter ce qu’elle a vécu. Elle intègre à ses exposés le sort d’autres victimes : les héros résistants qui n’ont jamais abandonné le combat alors qu’il aurait été si simple de se ranger du côté du plus fort. Elle accompagne des groupes scolaires au Mémorial de la Shoah pour témoigner et « convaincre ceux qui ont toujours du mal à croire et pour contrer aujourd’hui la propagande immonde des négationnistes ».  Car oui les assassins de la mémoire poursuivent leur croisade mensongère et complotiste dans le but d’attiser la haine contre les Juifs et contre ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Ils utilisent eux-mêmes aujourd’hui la bande dessinée pour toucher un large public.

        

Plus court et plus concis qu’Irena ou que Madeleine Résistante, la trilogie n’en est que plus forte et plus impactante. Elle aborde clairement et sans aucun filtre ni détours inutiles des épisodes criminels nazis connus ou beaucoup moins célèbres. Elle met en lumière l’histoire d’une femme dont il fallait absolument reparler pour qu’elle ne tombe pas définitivement dans l’oubli. A travers son destin hors du commun, les auteurs mettent le doigt sur une histoire de France qui a fait mal très longtemps et qui est encore aujourd’hui trop souvent soumise aux falsificateurs de l’histoire. Alors, pour toutes ces raisons, et certainement pour bien d’autres encore, il faut absolument lire la trilogie Simone. Et s’il fallait n’en retenir qu’une seule et unique, c’est parce que le travail effectué ici est tout simplement génial…

mercredi 14 janvier 2026

Struthof. Un camp pour épurer l'Alsace, par Frédérique Neau-Dufour, La Nuée Bleue


S’il y avait un livre nécessaire, c’était bien celui-ci. Depuis tant d’années circulent les rumeurs, les fausses informations et les contre-vérités sur cette si complexe période de l’épuration. C’est essentiellement dans les milieux autonomistes que se sont répandues ces fake-news sans qu’aucun contre-discours ne leur était jusqu’alors apporté. C’est enfin chose faite par l’historienne Frédérique Neau-Dufour qui s’est plongée pendant de longues années dans les archives de l’épuration, celles de la gendarmerie et dans des archives privées, confiées par les descendants de celles et ceux qui ont été enfermés au Struthof entre 1944 et 1945. C’est pendant cette année que le camp de concentration de Natzweiler est devenu le camp d’internement administratif du Struthof.

 En réutilisant quelques anciens décrets, le gouvernement provisoire de la République française a voulu sécuriser le territoire français et épurer l’ancienne région annexée, fraîchement libérée, alors que la guerre était encore loin d’être terminée. En insistant sur ce fait, et sans en nier les dérives, l’historienne retrace dans un premier temps la dure transition qui s’est faite pour reconvertir le camp nazi en instrument d’épuration. Des décennies plus tard, il est aisé de remarquer que l’idée n’était peut-être pas la meilleure. Cependant, c’est parce que les combats continuaient à faire rage que le pragmatisme primait sur le reste. Cette installation carcérale était bien pratique pour enfermer ceux qu’on considérait comme de dangereux ennemis.

Mais dans une région annexée et rattachée au Reich hitlérien, les choses n’allaient pas se faire sans encombre. Les Allemands venus peupler le territoire alsacien devaient être les premiers internés. Hommes, femmes, enfant, nourrissons et vieillards remplissaient des baraquements en attendant leur extradition vers leur pays d’origine. Dans cette masse de personnes, comment distinguer les vrais nazis des Allemands qui étaient là par simple volonté ou opportunité ? Quelques semaines plus tard, arrivent plus d’un millier d’Alsaciens considérés, à tort ou à raison, comme trop proches des Allemands. Dès lors coexistent ici deux mondes qui ne s’entendent pas forcément et qui sont encadrés par un personnel peu formé.

Quatre commandants se succèdent à la tête du camp. Tous doivent faire face à des difficultés de gestion du lieu : manque de personnel qualifié pour assurer la surveillance honnête des internés, manque de nourriture et d’approvisionnement en matériel, violences, vols et abus entous genres. L’alcoolisme et les désirs de vengeance touchent certains des gardiens. En tout, ce sont près de 8000 détenus qui ont été enfermés dans des conditions souvent difficiles dans un camp ou règne un ennui sans borne.

Le commandant Rofritsch est celui qui a laissé le plus de traces dans l’imaginaire collectif. Et pourtant c’est lui qui, sous une poigne de fer certes, a amélioré les conditions d’existence dans ce lieu. Frédérique Neau-Dufour dépeint un militaire acharné et brutal, mais qui réussit tout de même à faire venir du matériel, des médecins et de la nourriture au camp.

Après un an d’existence, le camp d’internement laisse place à un centre pénitentiaire, une prison, dans laquelle ce sont cette fois des personnes dont la collaboration a été avérée qui y purgent leur peine ou qui attendent leur procès. Les innocents, enfermés ici auparavant par erreur ou après une fausse dénonciation, sont censés avoir été libérés. Mais l’expérience de l’internement leur colle durablement à la peau et leur image est dégradée pour longtemps. Certains, pour qui cela est devenu insupportable, se suicident quelques temps après leur libération.

Un imaginaire fait de mythes, de fantasme et d’erreurs est né. Il est récupéré et amplifié par une frange assez importante de militants qui, jusqu’à nos jours, colportent et amplifient cette légende qui vise à faire croire qu’au Struthof, les Français se sont comportés de façon encore pire que les nazis. Un épisode reste gravé dans les esprits, celui qui a eu lieu le 27 janvier 1945, où, pour la première fois, des Alsaciens intègrent le camp, sous les violences des FFI. Frédérique Neau-Dufour consacre une part importante de la dernière partie du livre à remettre de la vérité et à contrer « les bobards » de ceux qui instrumentalisent les erreurs et les mensonges du passé à des fins haineuses (négationnisme, terrorisme…).

Un livre nécessaire, disait-on, qui participe d’une série de recherches fiables et objectives et qui renouvellent l’historiographie du camp de concentration de Natzweiler et qui éclaire sur la période qui a suivi la période nazie. Plus généralement c’est aussi sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Alsace et sur l’épuration en France que le lecteur est renseigné.

jeudi 22 mai 2025

James W. Loewen (texte) & Nate Powell (dessin), Une histoire critique des Etats-Unis, Steinkis, Paris, 2025.

 

James W. Loewen (texte) & Nate Powell (dessin), Une histoire critique des Etats-Unis, Steinkis, Paris, 2025.

Le présent album de bande-dessinée touche à au moins deux sujets délicats : l'enseignement de l'Histoire aux Etats-Unis est-il mauvais ? Quels devraient être les objectifs d'un bon enseignement de la discipline ?  

James W. Loewen était un sociologue et historien américain dont le best-seller publié en 1995 s’intitule Lies My Teacher Told Me: Everything Your American History Textbook Got Wrong. Le présent comic book en est une adaptation posthume sous le crayon de Nate Powell. Le titre de la traduction française peut paraître bien sage au regard de l’intitulé original…

Les quatre pages d’introduction donnent le ton et capturent l’attention du lecteur.
« Les lycéens détestent l’Histoire. L’Histoire, seul domaine dans lequel plus ils suivent de cours, plus ils deviennent stupides. »

Et Loewen de critiquer la manière dont l’Histoire est enseignée aux Etats-Unis. L'auteur a passé de longues heures à étudier et critiquer le contenu de manuels scolaires utilisés dans les établissements américains. Les manuels débordent d’informations désintéressantes au possible. Les auteurs de manuels se servent du présent pour éclairer le passé et non l’inverse. Les citoyens américains doivent être fiers de leur héritage et se féliciter de tout ce que leur pays a accompli. Le nationalisme imbibe chaque page des dits manuels. Les erreurs historiques pullulent et ne sont jamais corrigées parce que les manuels d’aujourd’hui sont des clones de ceux d’avant-hier… 

« En tant que sociologue, je pense sans cesse à l’influence du passé, de la structure sociale et de la culture, aussi bien sur notre compréhension du monde que sur notre cheminement. Ce n’est qu’en comprenant pleinement notre passé que nous devenons capables d’une réflexion efficace sur notre présent et notre avenir communs. Du moins, c’est ce que j’espère. Alors, allons-y. »

Et c’est ainsi que l’auteur se lance dans l’analyse, la critique et la déconstruction de ce qu’il considère comme des mensonges. Les intitulés des chapitres sont les suivants : la fabrique du héros, la véritable importance de Christophe Colomb, l’invisibilité du racisme dans les manuels d’Histoire américaine, le choix de ne pas s’intéresser à la guerre du Viêtnam, la disparition du passé récent… Un ouvrage vieux de 35 ans mais d’une brûlante actualité ! Il pourrait paraître incongru d'adapter si tardivement en comics une étude vieille de plusieurs décennies. Cependant, les choix graphiques de Nate Powell et l'ajout d'un épilogue très actuel inscrivent la démarche de Loewen dans le contexte immédiat. « Toute histoire est contemporaine. » Non ?

Le professeur part de ce que les manuels et programmes enseignent aux jeunes Américains pour pointer l’ineptie et la vacuité de l’enseignement de l’Histoire. Ainsi, Christophe Colomb n’est jamais présenté dans le contexte d’expansion européenne des 15ème et 16ème siècles. De même, cet Européen, qui revendique et domine très naturellement et systématiquement tout ce qu’il voit, n’est jamais questionné sur ses motifs et objectifs. Loewen cite les erreurs des manuels sur Vasco de Gama ou les questions posées aux élèves se terminant par un « vous devriez être capables de traiter ces questions sans faire de recherches »…

En une bonne quinzaine ou vingtaine de pages, l’auteur déconstruit et critique nombre de mythes colportés par les manuels et enseignés aux lycéens américains. L’idéalisation d’une histoire blanche et non de l’Histoire américaine au sens large est un sujet de crispation. La raison d’être de l’ouvrage est de passer à la moulinette et de critiquer le contenu des enseignements et la manière dont ils sont transmis. Nate Powell dessine quelques fois Loewen en train d’interroger et de faire réfléchir ses étudiants. Pour lui tous les consensus historiques doivent être examinés et critiqués. Il s’inquiète beaucoup des questions gênantes évacuées des manuels et d’une orientation suprémacistes de certains écrits.

Il s’attarde beaucoup sur le mythe des premiers colons et l’évacuation pure et simple de toute étude sérieuse des populations amérindiennes. Il se permet des comparaisons osées en trouvant des échos entre les manières de ne pas traiter certaines questions dans les manuels américains et celles des gouvernements d’Europe de l’Est communiste au temps de la Guerre Froide…

Lorsqu’il en vient à traiter d’Autant en emporte le vent, son propos devient immensément politique et clivant. L’ère dite de Reconstruction à la fin de la Guerre de Sécession est, dans les manuels, entièrement phagocytée par les mythes aussi bien de la communauté noire que blanche. Sorte de péché originel de l’Amérique contemporaine, cette période voit le racisme et la violence des Blancs l’emporter… Le propos de l’auteur vient, grâce à l’habileté du dessinateur, éclairer le présent en réexaminant soigneusement le passé…



L’ouvrage se conclut avec un chapitre de réflexion sur l’histoire et le futur, un autre chapitre est une réflexion sur des méthodes efficaces d’enseignement et enfin un épilogue propose une ouverture sur les mensonges qui nous guettent. S’armer de connaissances est une chose mais réfléchir et se poser des questions en sont d’autres non moins importantes. Pour Loewen, l’Histoire est importante et doit être enseignée de manière intéressante. Une société pour qui le passé n’a aucune incidence et conséquence sur le présent ou l’avenir ne peut avancer. Il convient de relier notre passé à notre avenir et non de se couper de nos racines toutes honteuses ou encombrantes qu’elles peuvent paraître. 


 

Cet « anti-manuel d’Histoire des Etats-Unis » se transforme dans son épilogue en guide de survie dans une Amérique aux mains des Néo-Conservateurs, Alt-Rights et autres Trumpistes. Réfléchissez, questionnez, faites le tri et surtout comprenez la différence entre fait et opinion !

« Les gens ont le droit d’émettre leurs opinions personnelles, mais pas leurs propres faits… car une telle chose n’existe pas. Les opinions non étayées par des preuves ne peuvent pas se voir accorder du poids. »

La partie graphique est soignée et inventive pour ne pas lasser le lecteur. Même s'il s'agit d'une bande-dessinée à destination des enseignants, elle se distingue de ces nombreux documentaires travestis en BD qui viennent encombrer les rayons des librairies et bibliothèques. Nate Powell conclut l’ouvrage en remerciant Loewen d’avoir initié en 1995 un mouvement de fond et une importante réflexion sur l’enseignement de l’Histoire aux Etats-Unis. Hostile à toute forme de révisionnisme ou de négationnisme, l’historien et sociologue a fourni de précieuses clefs à tous ceux qui s’élèvent contre les mesures de censure prises par ceux-là mêmes qui se décrivent comme d’ardents défenseurs et restaurateurs du freedom of speech L’esprit critique comme seule arme dans le combat contre la démagogie et le populisme galopant !

mercredi 9 avril 2025

Michelle Zancarini-Fournel, Sorcières et sorciers : histoire et mythes, lettre aux jeunes féministes, Libertalia, Montreuil, 2024.

 

 
 

Michelle Zancarini-Fournel, Sorcières et sorciers : histoire et mythes, lettre aux jeunes féministes, Libertalia, Montreuil, 2024.

Le best-seller de Mona Chollet est peut-être tombé des mains de l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, le présent texte relativement court (moins de 150 pages), synthétique mais essentiel n’en constitue pas moins une critique et une réponse historienne et d’historienne à Sorcières : La puissance invaincue des femmes. C’est cependant un tout autre événement qui pousse l’historienne à s’interroger sur les sorcières, la chasse aux sorcières, le prétendu féminicide massif… Ce sont les jeunes féministes défilant en 2017 dans les rues de Paris en scandant des « Macron au chaudron ! » et en se posant comme les héritières de ces sorcières, femmes puissantes massacrées lors des chasses aux sorcières des 15ème au 17ème siècle.



Partant des chiffres avancés pour dresser le bilan du plus grand féminicide de l’histoire du monde occidental, Michelle Zancarini-Fournel s’interroge, interroge les sources et historiens spécialistes, analyse les influences de la culture populaire et re-contextualise absolument toutes les informations qu’elle collecte ici de manière méthodique et appliquée. Il ne lui importe pas de démonter le discours des jeunes féministes mais de les pousser à remettre en question un certain nombre d’idées reçues, de préjugés et de grossières erreurs historiques qui se perpétuent et alimentent des discours pas toujours très défendables.

Avant de s’adresser directement aux jeunes féministes, l’historienne raisonne en trois temps : elle s’interroge sur l’événement lui-même qu’est la chasse aux sorcières avant d’aborder la construction du mythe qu’il génère pour enfin s’attarder sur les processus mémoriels. Une démarche simple et claire qui est celle d’une historienne.

La première idée qu’elle met en exergue est l’oubli volontaire ou non des sorciers dans la chasse aux sorcières. En scrutant les chiffres et les travaux d’historiennes et d’historiens, Michelle Zancarini-Fournel dénonce ce négationnisme et ramène le débat sur terre. Ladite chasse aux sorcières est aussi une chasse aux sorciers. Toujours dans l’étude des données chiffrées, elle s’emploie à démonter les accusations de féminicide de masse ou de crimes contre l’humanité. Pas de traces de millions de victimes ou de centaines de milliers de victimes. Elle remet également en cause le terme de sexocide brandi par certaines. D’où viennent alors ces propos et estimations délirants ?

C’est dans la fabrication du mythe de la chasse aux sorcières qu’il faut chercher des éléments de réponse. Les inévitables romantiques que sont Victor Hugo, avec Esméralda, ou Jules Michelet, avec sa sorcière, sont convoqués comme acteurs importants dans la fabrication de l’image de cette femme puissante victime d’un patriarcat brutal et obscurantiste. Michelle Zancarini-Fournel ne s’arrête pas à ces sources attendues et examine près de deux siècles de féminisme en France, en Italie ou aux Etats-Unis en cherchant à pister les échanges qui s’opèrent notamment dans la contre-culture ou la culture populaire du 20ème siècle.

En se baptisant elle-même streghe, witches ou sorcières, les féministes italiennes, américaines ou françaises entendent s’approprier la mémoire de ces femmes puissantes assassinées. Et ce n’est que tardivement que vient s’amalgamer à la figure de la sorcière ces idées du contrôle des naissances ou de la féminité ardemment réprimées par l’atroce patriarcat dominant. Le militantisme l’emporte sur l’historicité et tous les moyens sont bons pour ancrer dans les mémoires et esprits une guerre des sexes millénaires qui n’est pas prête de s’achever.



Au terme de son analyse d’historienne, l’auteure se résume, prend le temps d’envisager la figure de la sorcière dans le monde contemporain et s’adresse à ces féministes grimées et chapeautées qui veulent mettre Macron au chaudron. Elle les invite à réfléchir aux amalgames, aux données historiquement peu fiables et à critiquer l’image de cette femme puissante brimée et assassinée popularisée par Mona Chollet ou d’autres. Michelle Zancarini-Fournel comprend et inscrit ces revendications dans le moment #metoo. Elle n’est nullement anti-féministe bien au contraire mais simplement historienne. Et elle cite Martine Osterero, historienne helvétique :

« Les femmes dont j’étudie les procès, celles qui ont été traduites en justice et menées au bûcher, n’étaient en rien des femmes puissantes ou subversives. Ce sont des victimes de dénonciation, de jalousies, de querelles de voisinage qui dégénèrent en accusation de sorcellerie et qui débouchent sur l’aveu, sous torture, du crime de sabbat. »

Les sorcières brûlées sont bien des victimes mais surtout des femmes ordinaires parfois dénoncées par d’autres femmes. Elles sont parfois plus nombreuses que les sorciers, parfois moins, parfois autant. Une fois dégagés du male gaze, du female gaze ou du prisme déformant des sources inquisitoriales imbibées des fantasmes morbides et sordides des inquisiteurs, les sorciers et sorcières n’en sont que plus ordinaires et moins puissants qu’auparavant.

Michelle Zancarini-Fournel aurait pu donner bien des sous-titres à son court ouvrage : la chasse aux sorcières pour les nul(le)s, la méthode historique pour les nul(es)… Et c’est bien parce qu’elle se pose des questions d’historienne et emploie une méthode d’historienne que son étude est précieuse et indispensable en 2025. En remettant en question des données véhiculées par des best-sellers ou par la pop-culture ou par des discours militants un peu trop enfiévrés, l’auteure fait une analyse critique et mesurée. Par son geste d’historienne, elle rappelle que l’Histoire n’est aucunement un récit préfabriqué, orienté et falsifié dont on fait usage pour appuyer ses idées et son idéologie. A l’heure qu’il est, les négationnismes de tous les bords, les révisionnismes galopants et les falsifications sont toujours plus nombreux et inquiétants. Les réécritures ou tentatives de réécriture des récits nationaux par certaines administrations populistes ou ultra-conservatrices sont proprement saisissantes. Il n’est plus impossible d’entendre les ténors des partis d’extrême-droite brandir les figures de la lutte pour les droits civiques pour se poser en victime d’une justice partisane au service d’un système corrompu…

L’Histoire est une enquête. Elle n’est point une quête de Vérité ou de vérités. Elle réside dans le questionnement des sources et leur analyse critique. Elle nécessite une constante réflexion sur le contexte. Elle s’écrit et se réécrit, s’enrichit par la critique et se nourrit des contradictions et de l’approfondissement des études historiques non de la perpétuation d’un récit immuable.

Merci à Michelle Zancarini-Fournel pour sa vigilance, son humilité et son grand sens de la pédagogie !