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samedi 29 mai 2021

Andrzej Zulawski (réalisation) et Frederic Tuten (scénario), Possession, Le Chat qui fume, Paris 2021.


 

Andrzej Zulawski (réalisation) et Frederic Tuten (scénario), Possession, Le Chat qui fume, Paris 2021.

El sueño de la razon produce monstruos…

Rares sont les films d’horreur à avoir été présentés en compétition officielle au Festival de Cannes. Possession est du nombre et il s’agit d’un film qui ne peut laisser indifférent.

Ce récit halluciné et hallucinant met en scène un couple au bord de l’explosion dans le Berlin divisé par LE Mur du début des années 1980. Marc, époux trahi et trompé par Anna, s’en va enquêter sur l’identité de l’amant de sa femme. Et au fil de l’enquête, il découvre qu’Anna entretient une liaison avec une chose monstrueuse, une créature échappée d’un texte de Lovecraft…

Zulawski ne s’en est jamais caché : Possession est pour lui une manière d’aborder et d’exorciser une double expérience traumatique. Un traumatisme professionnel d’abord : l’arrêt du tournage de sa grande œuvre de science-fiction Sur le Globe d’argent par les autorités polonaises. Un traumatisme personnel ensuite : la séparation d’avec sa compagne, Malgorzata Braunek. Les multiples frustrations et tourments du cinéaste alimentent ce grand film malade qui, s’il n’a pas trouvé son public en 1981, a depuis trouvé sa place dans le cœur de cinéphiles amateurs d’horreur graphique et de récits malaisants.

A travers les errements des deux personnages principaux, le cinéaste aborde sans détour le mal-être de la séparation en se permettant tous les excès : crises d’hystérie, vomissements, scènes de ménage, etc. Il met en scène l’éclatement d’un couple formé par Isabelle Adjani et Sam Neill qui tous les deux livrent une prestation maladive et hallucinée. Cet aspect de l’histoire est particulièrement violent et saisissant.

Mais derrière le récit de cette séparation, qui se pare des atours d’une horreur graphique dérangeante et perturbante, Zulawski se sert du cadre de son récit, le Berlin de la Guerre Froide, pour régler ses comptes avec le régime communiste qui a encore la mainmise sur les pays du Bloc de l’Est.

Le réalisateur plante sa caméra au pied du mur de Berlin. Le quartier de Kreuzberg, le Mur, le film est fermement ancré dans le réel. La séparation de la ville et du monde en deux blocs antagonistes contamine le couple de protagonistes. Le titre du film, Possession, peut renvoyer à l’état de transe dans lequel est Anna qui succombe à l’attirance d’une créature démoniaque. Ce titre et cette histoire de corruption est aussi pour Zulawski une métaphore transparente du système communiste mauvais, cruel, inhumain et dévastateur qui broie la vie et la pensée des gens. Et plutôt que de filmer les tensions Est-Ouest à hauteur des Nations ou des Blocs, le réalisateur place sa caméra à hauteur d'homme et montre les dégâts causés par la Guerre Froide sur les individus. Saisissante perspective !

Le réalisateur a toujours été clair sur ses intentions. Il entend toucher du bout de sa caméra le processus de déshumanisation des individus dans le système totalitaire soviétique. Il se sert du cadre géographique comme d’un miroir qui ne cesse de renvoyer au héros l’image de son couple en train d’exploser et de se séparer. La paranoïa du personnage de Sam Neill, les intérieurs étouffants filmés par une caméra extrêmement mobile et fluide, la colorimétrie cafardeuse, les éclairages blafards… Tout le film suinte le malaise et la monstruosité. La contamination du mal communiste se manifeste dans le jeu halluciné des acteurs comme dans les détritus qui envahissent peu à peu les décors extérieurs et intérieurs. Vidés de leur humanité, broyés par le système totalitaire, Marc et Anna sombrent dans une trame narrative cauchemardesque qui marie pessimisme, sang, vomi et sexe poisseux…

Œuvre hautement autobiographique et aux divers niveaux de lecture qui se recoupent et se superposent, Possession mérite d’être redécouvert dans la sublime édition concoctée par l’éditeur parisien Le Chat qui Fume. Outre la copie restaurée du film, le superbe coffret propose une pléthore de bonus : le CD de la bande originale du film, plus de huit heures de suppléments qui abordent la production du film, son analyse et son impact et un ouvrage de 270 pages (Une histoire orale signé Matthieu Rostac et François Cau) qui collecte témoignages et propos sur ou de Zulawski et balaie toute la filmographie du cinéaste.

En compétition à Cannes face à L’Homme de Fer de Wajda, le film de Zulawski s’incline. Les deux œuvres parlent de ce qui se passe derrière le Rideau de Fer au début des années 1980. Possession est un film trop horrifique et dérangeant pour le public et la critique habitués au cinéma d’auteur et bien trop « auteurisant » pour le public et la critique du cinéma de genre. Même si le présent métrage peut se regarder comme le pendant d’authentiques films de genre comme Chromosome 3 de David Cronenberg, Le Locataire de Roman Polanski ou les délires pelliculés de Ken Russell ! C’est bien son caractère hybride et malade qui rend fascinante cette œuvre originale et très personnelle et fait que le film de Wajda est aujourd’hui un peu oublié mais pas celui de Zulawski !

Dans la foule de bonus proposés, on prendra le temps de visionner ceux qui abordent le montage alternatif du film diffusé à la télévision américaine. En dépit du propos anti-communiste entrant en résonnance avec l’ère Reagan, le film a été lourdement remonté et redoublé pour en faire un simple film de possession satanique avec voix démoniaques et jumping scares habituels… Ces quelques modules sont assez éclairants sur l’accueil et la diffusion des films de genre dans le contexte de la Guerre Froide finissante. Au Royaume-Uni, on se rappellera que le film a été inscrit sur l’infâme liste des « video nasties » par le British Board of Film Classification. Voici donc le travail de Zulawski rangé aux côtés des chef-d’œuvres du cinéma vomitif que sont Anthropophagous, Cannibal Ferox, Cannibal Holocaust, SS Experiment Camp ou nombre de métrages signés Lucio Fulci. Hé oui ! Très ironiquement, le cinéaste, excédé par ses déboires avec la censure du régime communiste polonais, se retrouve en délicatesse avec la censure du prétendu Monde Libre…

samedi 9 juin 2018

Uwe Timm, A l'exemple de mon frère, Albin Michel, Paris, 2005.




Uwe Timm, A l'exemple de mon frère,
Albin Michel,
Paris, 2005.

"A 75 m Ivan fume une cigarette, un festin pour mon FM". Comment un homme a-t-il pu écrire une telle phrase dans son carnet de campagne militaire, surtout lorsque cet homme est votre frère, qu'il a vécu soixante ans auparavant et qu'il ne peut répondre à la question directement puisque seulement quelques semaines après la rédaction de cette courte remarque, il est mort sur le front russe après avoir été amputé des deux jambes ? D'ailleurs, cet Ivan, ce Russe, l'a-t-il tué?  L'a-t-il criblé de balles avec son fusil mitrailleur? Probablement... Comment ce frère, si peu connu de l'auteur du livre, et pourtant réputé rêveur, presque artiste, a-t-il pu un jour de sa courte jeunesse intégrer une division de la SS, et non la moindre, la Division Totenkopf ? N'est-ce pas cette section qui a fourni les contingents assassins des juifs et autres populations jugées nuisibles de l'est de l'Europe? N'est-ce pas aussi celle qui a formé les nombreux gardiens des camps de concentration ? 

A travers l'étude de ce fameux carnet de campagne, ouvrage pourtant interdit par la hiérarchie nazi, mais tout de même transmis aux parents du défunt soldat avec le reste de ses effets, et redécouvert des décennies plus tard par le cadet de la famille devenu écrivain, Uwe Timm tente de trouver les réponses à ses nombreuses interrogations. Comment son frère, comme tant d' "Hommes ordinaires", a-t-il pu basculer dans le nazisme et intégrer volontairement les factions les plus radicales du mouvement ? Renseigné par un ensemble de lettres entre son frère et ses parents, et par des souvenirs personnels, c'est tout l'univers familial, social et mental du SS que l'auteur passe à la loupe. 

Une grande sœur rapidement mise à l'écart par un père, lui même engagé dans la Luftwaffe et qui glorifie celui qu'il considère comme son seul vrai fils. Un père justement, démobilisé après la guerre, qui n'arrive plus à se reconstruire socialement, tentant les expériences professionnelles les unes après les autres, sans réel succès et qui n'arrive plus à adapter sa vie aux changements de son monde et du monde en général dans lesquels il évolue. Une mère élevée à la dure, et qui pourtant, n'a jamais cessé de protéger ses enfants...

Au delà de l'analyse de ces contextes, susceptibles d'expliquer l'incorporation du jeune homme dans la SS et dans ses massacres à grande échelle à l'est de l'Europe, le roman constitue surtout une sublime critique du devoir d'obéissance qui a mené des hommes à devenir des criminels, les assassins aveugles qui ont commis des actes de violences extrêmes sur des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants. C'est aussi et enfin la dénonciation d'une ignorance feinte dans laquelle beaucoup de familles allemandes aujourd'hui encore se réfugient, prétextant qu'elles ne savaient pas ce qui se passait alors qu'en réalité elles ne voulaient tout simplement pas voir.

samedi 3 février 2018

Annette Wieviorka, Le procès de Nuremberg, Editions Liana Levi, Paris, 2006.




Annette Wieviorka, Le procès de Nuremberg,
Editions Liana Levi,
Paris, 2006.


Premier procès de son genre, précurseur de la justice internationale telle qu'on la connait aujourd'hui, les détails de cet événement sont finalement peu connus du grand public. Comment fut-il créé? Qui en fut à l'origine? Comment a-t-il été composé? Qui sont les grands accusés? Comment ont-ils été choisis? En quoi le contexte de futur guerre froide, a-t-il marqué les décisions prises? C'est sur tous ces points que nous éclaire Annette Wieviorka. Initialement paru pour commémorer les cinquante ans du procès en 1995, ce livre a connu deux rééditions, l'un en 2005 et celle-ci un an plus tard.

Le découpage de l'ouvrage est assez classique. L'historienne commence par exposer les prémices et origines du procès. On y apprend que l'idée de juger les criminels de la Seconde Guerre mondiale naît pendant l’événement puisque dès 1943 une commission d'enquête sur les crimes de guerre voit le jour à Londres et que la Déclaration de Moscou signée par Staline, Churchill et Roosevelt la même année servira de base à la conclusion de Churchill lors de la conférence de Yalta: il souhaite l'exécution des criminels nazis, une fois leur identité trouvée.

C'est donc à la fin de la guerre que les Alliés vont juger les criminels nazis. C'est aussi à ce moment que les premières divergences vont apparaître. Les Américains insistent sur leur volonté de mettre en avant les charges de "crime contre la paix" et de "complot" alors que Français et Soviétiques sont désireux d'appuyer plutôt sur la notion de "crime de guerre". La liste des accusés potentiels fluctue aussi: une quinzaine de noms au départ, puis d'autres s'y ajoutent, chacun des vainqueurs souhaitant voir ses "prises de guerre" mises en lumière. Finalement après avoir retiré le sénile Krupp, ce sont 24 dignitaires nazis, essentiellement des militaires, qui s'assoient sur les banc des accusés. Le siège permanent du tribunal fixé à Berlin regroupe des juges français, américains, soviétiques et britanniques. Chaque procès pourra se dérouler n'importe où où des crimes ont été commis. Le premier procès se tient à Nuremberg, en zone d'occupation américaine, à l'endroit même où Hitler promulguait dix ans auparavant les fameuses lois antisémites. 

Ce premier procès rassemble une myriade de journalistes, plus que de témoins, finalement peu nombreux: une soixantaine pour la défense, moitié moins pour l'accusation. On s'ennuie énormément. Peu de coups d'éclat et de fracassantes dépositions; les documents et preuves sont choisis et consultés à l'avance par les différentes parties. Le ton est monotone, l'ambiance morose...

Les trois chefs d'accusations sont parfaitement expliqués par l'historienne. Finalement, on retiendra contre les accusés la charge de "crime contre la paix" et de "complot" visant à provoquer la guerre: l'idéologie nazie avait pour objectif la construction d'un "espace vital" par l'agression des pays à l'est de la frontière allemande. Mais ce chef d'accusation, cher aux Américains, met dans l'embarras Français et Anglais qui ont tardé à intervenir suite à l'invasion de la Pologne; et surtout les Soviétiques quand est évoqué le pacte secret Molotov/Ribbentrop. Les "crimes de guerre" sont aussi retenus: spoliation, pillages, crimes sur des civils, camp de concentration et mauvais traitements des prisonniers de guerre, germanisation forcée des territoires conquis. Là encore, les Soviétiques se retrouvent dans une position délicate, notamment quand est rapidement évoqué l'épisode de Katyn, encore plus rapidement étouffée. Enfin la question du génocide des juifs entre en compte dans le procès en janvier 1946. Sous le terme de "crime contre l'humanité", ce sont la déposition d'Ohlendorf sur les actions des Einsatzgruppen et celle de Höss sur les gazages des juifs à Birkenau qui mettent en lumière la tuerie. Le journal d'Hans Frank compléte l'ensemble sur la situation des ghettos. 

Il est regrettable que le tribunal n'ait pas souhaité retenir le principe d'une condamnation collective en jugeant les organisations (SA,SS, Gestapo...), ce qui aurait pu mener à la condamnation en masse de milliers de participants aux crimes nazis. Le verdict est plus connu. Les principaux chefs nazis sont condamnés à mort par pendaison. Quelques-uns enfermés pour une période plus ou moins longue à la forteresse de Spandau. Une petite minorité est acquittée, mais immédiatement condamnée par un tribunal allemand de dénazification. C'est le 16 octobre 1946 que les exécutions ont lieu, juste après la découverte du corps suicidé de Göring.

D'autres procès des criminels nazis ont eu lieu depuis, menant à la condamnation de plus de 5000 personnes, par différents tribunaux nationaux. En France ce sont Barbie, Touvier, et Papon qui ont été jugés; René Bousquet abattu avant son procès échappe à la justice. En 1948, l'ONU adopte le terme de "génocide". Le procès Eichmann dans les années 1960 met encore en lumière les crimes nazis. De cet événement judiciaire inédit et hors-du-commun sont nés d'autres grands procès: ceux pour les crimes commis en ex-Yougoslavie ou au Rwanda par exemple.

dimanche 17 septembre 2017

William S. Allen, Une petite ville nazie, Bibliothèques 10/18, Paris, 1967.




William S. Allen, Une petite ville nazie,
Bibliothèques 10/18,
Paris, 1967.

Sorte d'enquête-reportage romancée sortie dans les années 60, Une petite ville nazie est une plongée dans la genèse de l'installation du national-socialisme dans une ville moyenne du centre de l'Allemagne au début des années 1930. Par un gros travail de recherches dans des journaux, des archives, témoignages et autres documentations, l'auteur montre par quels mécanismes les nazis ont progressivement, lentement, réussi à prendre le pouvoir à Thalburg.

Cette enquête scrupuleuse, à la croisée de l'histoire, de la sociologie et des sciences politiques, montre que c'est la crise, ou du moins les effets qu'elle a produits  dans les esprits des bourgeois de la ville, et les fantasmes qui l'ont accompagnée, qui a poussé la population dans les bras de la seule idéologie qu'elle considérait comme réellement révolutionnaire et efficace: le nazisme.

Le marasme économique servit effectivement de terreau au développement de cet extrémisme. Il ne restait plus qu'aux nazis à y greffer une savante propagande bien orchestrée et leur antisémitisme virulent. La terreur venait ensuite faire taire toute opposition ou tentative de critique de Hitler et de ses sbires, avec pour conséquence une main mise longue et durable sur une population qui finalement ne comprenait du nazisme que quelques bribes, chacun en retirant ce qui lui convenait le mieux, sans en saisir sa dangereuse totalité. Car une fois installé, il ne pouvait plus être renversé que par la Seconde Guerre mondiale, qui allait révéler le nazisme dans toute son horreur.

William S. Allen dépeint une petite ville devenue théâtre d'une remise en cause violente de la toute jeune République de Weimar, gouvernement aux pieds d'argile entre les mains du vieillissant Hindenburg, en proie aux vives critiques de tous les partis extrêmes de tous bords et de toutes tendances: marxistes, nationalistes, conservateurs, nationaux-socialistes... Ceux-ci s'affrontent dans les rues, pendant les meetings. On assiste à une brutalisation de la politique, puis à celle de la société devenue violente par cette saturation saturée de politique. La politique devient aussi spectacle: on défile maintenant en uniforme, on organise des parades censées redonner force et courage à un peuple qui se sent humilié par la défaite et trahi par le Traité de Versailles.

Chacun entre au NSDAP pour ses propres raisons. La plupart pour faire carrière plus que par véritable conviction. D'autres y voient le moyen d'obtenir une certaine tranquillité, un moyen pour éviter les ennuis. Les diverses élections de ce début des années trente sont à chaque fois des moments de montrer sa force, notamment auprès d'une jeunesse, dont certains membres entrent dans les Jeunesses hitlériennes, pour plus tard intégrer les SA, ou la SS.

Mais la crise, toujours cette crise et les peurs qui l'accompagnent précipiteront finalement la petite bourgade dans le nazisme, à l'instar du pays tout entier. Dès lors, le véritable visage du nazisme s'abat sur la ville, incarné par le sinistre Kurt Argeyz, chef de la section locale du parti nazi, qui, par un jeu subtil de malversations, de pressions, de menaces et de transformations progressives des institutions, réussit à concentrer la totalité du pouvoir entre ses mains. La société explose, l'individualisme, le repli sur soi et  la peur de l'autre règnent désormais sur une ville ou pourtant fleurissaient quelques temps auparavant clubs et associations culturelles. L'ensemble passe sous contrôle nazi: religion, associations de travailleurs, conseil municipal... L'ouverture des premiers camps de concentration inaugure la terreur qui scelle définitivement la mise au pas de la population.

La politique de grands travaux qui redonne des emplois aux favoris du régime, ou plutôt à ceux qui s'y soumettent le mieux, donne l'illusion que les nazis tiennent leurs promesses. Cela attire encore plus de monde dans le giron du parti des chemises brunes. En quelques mois, Thalburg, comme le reste de l'Allemagne, s'enlise dans un Troisième Reich dont l'idéologie, passée en actes, entraînera le monde dans la pire guerre qu'il ait connu...

vendredi 23 juin 2017

Gabriele Tergit, L'inflation de la gloire. Berlin 1931, Christian Bourgois Editeur, Paris, 2017.




Gabriele Tergit, L'inflation de la gloire. Berlin 1931,
Christian Bourgois Editeur,
Paris, 2017.

Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.

Aujourd'hui, on appellerait cela un phénomène de buzz, mais l'expression n'existait pas dans les années trente à Berlin. Et puis finalement, cette ascension fulgurante du chansonnier Käsebier est-elle vraiment le sujet de ce roman de Gabriele Tergit? Plus on avance dans le livre, plus on se rend compte que non. L'intérêt est bien ailleurs.

En effet, cet interprète aux chansons aux paroles naïves, qui, après la parution d'un article dans un quotidien berlinois de l'époque, devient le centre d'intérêt de toute la presse de la capitale allemande, et, de ce fait, de toute une bourgeoisie en mal d'identité, n'est certainement qu’un prétexte à la description de quelque chose de plus profond, peut être de plus historique.

Les vrais héros, ou plutôt antihéros, de cette histoire, forment une poignée de journalistes qui ne s'intéressent pas vraiment à leur monde, ou qui peut être, à un moment charnière de l'histoire de l'Allemagne et de l'Europe, ne veulent pas voir ni analyser les vrais enjeux de leur temps. Au lieu de s'intéresser aux vrais problèmes politiques, économiques et sociaux liés à la crise des années trente, ils fixent leur attention sur cet étrange personnage qui se produit dans les cabarets populaires. Immédiatement encensé par la presse, Käsebier, qu'on ne voit finalement qu'au travers des conversations et débats à son sujet, acquière une notoriété qui le dépasse. Du jour au lendemain, on parle Käsebier, on mange Käsebier, on s'habille Käsebier, on boit et on fume Käsebier. Nombreux sont les produits dérivés à son effigie. La bourgeoisie berlinoise fréquente désormais les lieux populaires qu'elle fuyait auparavant; on s'arrache les places pour assister à ses représentations. Voilà un bien étrange bonhomme que l'inflation de la gloire semble submerger.

Mais comme pour toute bulle spéculative, il y a  un moment où tout s’effondre. Raison revient et les choses retrouvent leur juste valeur. Käsebier va en faire les frais. Sauf que les investisseurs qui avaient misé toute leur fortune sur lui au plus fort de sa popularité en sont les principales victimes et se retrouvent subitement sans le sou. Ce n'est effectivement qu'au bout d'un an que l'artiste perd sa popularité. Il n'attire plus et déjà les journaux sont à l'affût d'une nouvelle proie pour attirer un nouveau lectorat. Ceux qui auront tout dépensé pour Käsebier : banques, architectes, promoteurs immobiliers, directeurs de théâtre et autres visionnaires ratés, tomberont plus bas que terre.

Parallèlement à ce récit de la gloire et de la chute d'un artiste, le roman est aussi et surtout le récit d'une société berlinoise qui mute et qui ne reconnaît plus sa ville. C'est l'histoire de la Grande Dépression de 1929 et de ses conséquences. C'est l'histoire d'hommes et de femmes qui misent leur fortune parfois avec bonheur, d'autres fois avec échecs. C'est aussi en arrière plan de tout cela, l’histoire d'une jeune république, celle de Weimar, qui est de plus en plus mise à mal  par les extrémistes de tous bords.


C'est enfin l'histoire d'une transformation du journalisme qui réfléchit à tous les moyens, même les moins glorieux, de s'attirer un public toujours plus nombreux. Un magnifique roman qui se déroule dans les années trente, mais dont les résonances sont très actuelles. 

Un grand merci à Jeanne Grange et aux éditions Christian Bourgois.

mercredi 22 février 2017

Christian Ingrao, La promesse de l'est. Espérance nazie et génocide 1939-1943, Seuil, Paris, 2016.




Christian IngraoLa promesse de l'est. Espérance nazie et génocide 1939-1943,
Seuil,
Paris, 2016.

Tout était réfléchi, tout était prévu, dans le moindre détail, jusque dans l'intérieur même des maisons qui devaient accueillir les nouveaux arrivants. Le projet nazi de la conquête de l'est et de son intégration dans un vaste empire qui devait vivre mille ans est l'objet de ce nouveau livre de Christian Ingrao. Étudier le nazisme comme un rêve, comme une utopie, promis par Hitler et d'autres intellectuels à un peuple qui se sentait humilié et en danger, depuis la fin de la Première Guerre mondiale est le challenge magistralement relevé par l'historien.

 1939 marque le point de départ du livre: un incident de frontière allait servir de prétexte à l'invasion de la Pologne par les troupes allemandes. Puis c'est Barbarossa, la grand offensive contre l'Union soviétique qui amènera la Wehrmacht aux portes de Moscou. Pour les nazis, le rêve devient réalité, l'empire est en voie de naître, il faut dès lors germaniser le territoire et sa population.

Plusieurs hommes, plusieurs intellectuels, se voient en charge de planifier cette mission. Des « plans généraux pour l'est » voient le jour sous la plume du géographe agronome Meyer-Heitling, puis ce sera Kammler, l'ingénieur économiste et enfin Speer, le célèbre architecte d'Hitler qui y mettront leurs touches personnelles. La SS se dote de structures pour encadrer tout cela. Au départ tout est un peu brouillon, dans l'enthousiasme que suscitent les succès nazis, chacun entre en concurrence avec l'autre, les décisions se prennent rapidement et parfois de façon contradictoire.

Puis on décide de procéder par étapes. La première est d'expulser les populations indésirables du nouveau Reich et de les regrouper dans un territoire dépotoir où, même là, on ne veut pas d'elles. Alors on imagine des plans d'envergure: l'expulsion et la mort à petit feu à Madagascar, île où ces millions de gens ne trouveront de toute façon pas assez de ressources pour y vivre. La seconde étape est celle pendant laquelle on va juger de la bonne "ethnicité" de ceux que l'on veut garder sur place afin de servir la "race supérieure germanique". On favorise l'installation sur les nouveaux territoires conquis des "Allemands ethniques" qui seront chargés de coloniser et d'aménager "l'espace vital". C'est ainsi que de vastes transferts de populations vont être organisés alors même que la guerre n'est pas encore gagnée.

Les nazis invitent des spécialistes, ingénieurs, civils, étudiants, militants, femmes...  à effectuer l'expérience formatrice de l'est, à vivre la grande aventure dans ce lieu de tous les possibles, où, en servant le Reich, chacun pourra construire sa propre carrière et pourra se targuer d'avoir participé au grand sauvetage des "Volkdeutsche" soumis depuis trop longtemps à la domination des peuples slaves que l'on hait tant, tant ils ont mis les "vrais Germains" en danger.

L'étude que fait Christian Ingrao de rapports, de catalogues d'expositions, de chants, de poèmes, de livres, montre comment tout a été prévu et comment tout cela s'ancre dans l'univers mental des acteurs qui reçoivent chacun un rôle précis. L'organisation des villes et des villages, des axes de communication, des futures exploitations agricoles, des communautés d'habitants, prouvent que rien n'avait été laissé au hasard. Les trois "plans pour l'est" qui ont vu le jour dès le début de la guerre constituent bien les preuves que le projet de colonisation de "l'espace vital" était au centre des préoccupations des hiérarques nazis et qu'ils évoluaient au rythme des actions militaires.

Cette germanisation de l'est ne pouvait cependant pas se réaliser sans l'élimination physique des populations jugées nuisibles par l'idéologie raciste et antisémite nazie. Christian Ingrao démontre avec une clarté évidente que le génocide des juifs est intégralement lié à ce projet. L'étude de cas sur  Zamosc et la région de la Zamojszczyzna qui clôt l'ouvrage en est une preuve irréfutable. Ce territoire qui constituait un confins de l'empire jusqu'en 1941, en devient un centre avec l'opération Barbarossa: le glissement du Reich vers l'Union soviétique change totalement la donne pour cette région et ceux qui y vivent. Globocnik, un des nazis les plus zélés, va pouvoir y exercer son gouvernement et montrer ici sa capacité à appliquer à la lettre le projet nazi et à trouver tous les moyens, même les plus radicaux, pour le mettre en œuvre. Appuyé par Himmler, il fera de la Zamojszczyzna le fer de lance de la colonisation et de la germanisation de l'est. Ce véritable "laboratoire" grandeur nature sera aussi celui de l'assassinat en masse des juifs. Ceux-ci sont d'abord regroupés là pour servir de "bétail humain" chargé de construire les grandes infrastructures pour la germanisation du territoire. Les valides y sont regroupés dans des camps et la plupart devra s'éliminer naturellement par le travail en servant le Reich. Les autres, les inutiles, ceux qui ne veulent ou ne peuvent travailler doivent mourir. Pour cela, on va se resservir de ces scientifiques qui ont trouvé quelques années auparavant le moyen d'éliminer "efficacement et proprement" les malades mentaux lors de l'action T4. C'est ainsi que naîtra le centre de mise à mort modèle de Belzec, que l'on dote de chambres à gaz, puis celui de Sobibor où les juifs vont être tués en masse. Quand ces deux centres sont engorgés par l'afflux trop massif de victimes, on fait appel à des escadrons de gendarmes mobiles pour assassiner les juifs dans les forêts voisines au bord de fosses communes. Tout cela se fait au vu et au su de tout le monde; le caractère ostentatoire et souvent cruel des assassinats doit prouver à tous la détermination et la supériorité des conquérants. On orchestre aussi les conflits entre peuples: les Ukrainiens sont encouragés à se battre contre le voisin polonais haï depuis toujours.

L'année 1943, borne chronologique finale de l'ouvrage, voit mourir l'utopie. Ou du moins celle-ci passe au second plan. Les premières défaites nazies, notamment à Stalingrad, poussent les chefs à ne plus se concentrer sur le futur, mais sur l'immédiateté. Il s'agit dès lors de développer les efforts pour la victoire d'abord.


Lire Christian Ingrao, ou l'entendre en conférence, c'est à chaque fois être sûr d'être encore ahuris par la capacité de cette génération d'historiens à toujours apporter du neuf à des sujets dont on était persuadés tout connaitre. Ces historiens, par leurs recherches exceptionnelles, et suite à l'ouverture des archives soviétiques, répondent indirectement à tous ceux qui pensent et clament qu'il faut arrêter de travailler sur le nazisme et la Shoah parce qu'on sait tout et qu'"il n'y en a toujours que pour les mêmes". Absurdité parfaitement contredite par La promesse de l'est

mercredi 2 novembre 2016

Tal Bruttmann, Christophe Tarricone, Les 100 mots de la Shoah, Que sais-je? PUF, Paris, 2016.




Tal Bruttmann, Christophe Tarricone, Les 100 mots de la Shoah,
Que sais-je? PUF,
Paris, 2016.

Aurait-on idée de lire un lexique ou un dictionnaire de bout en bout? A priori non...mais une fois lancé dans ce Que sais-je, il est difficile de s'arrêter. Tal Bruttmann, historien spécialiste de la question et formateur associé au Mémorial de la Shoah et Christophe Tarricone, enseignant agrégé en histoire et lui-même formateur, ont sélectionné avec minutie leurs 100 mots de la Shoah, ou plus précisément 100 mots, expressions ou noms propres liés à l'univers de l'assassinat en masse des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale. Les deux auteurs ne se contentent pas de définir les termes ou notions sélectionnés, mais les utilisent comme prétextes pour retracer l'histoire de la Shoah, mettre à jour les connaissances et faire un point historiographique sur le sujet. Ils n'hésitent pas non plus, quand c'est nécessaire, à mettre un terme à des débats de façon nette et objective.

L'intérêt premier de l'ouvrage est d'abord d'apporter des définitions claires et précises des termes sélectionnés.  Les premières pages de l'ouvrage sont naturellement consacrées à définir les mots et expressions utilisés pour nommer l'assassinat. Pour ce faire, les auteurs en recherchent leurs origines, amenant parfois le lecteur à se rendre compte que certains mots, entrés aujourd'hui dans le langage commun, sont issus du vocabulaire nazi. Leurs recherches montrent qu'au fil du temps des expressions ont changé de sens: ce que les nazis désignaient par la "solution finale" ne revêt pas la même signification à la fin des années 30 que pendant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, à la suite de Viktor Klemperer, écrivain juif allemand, ils décryptent le fameux "Langage du Troisième Reich", cette "langue" volontairement vague mais lourde de sens, utilisée dans le système concentrationnaire ou dans le processus génocidaire.

Le livre permet également de briser les représentations nombreuses et souvent fausses sur le sujet. La plupart du temps dues au "prisme d'Auschwitz", les idées, comme par exemple celle  selon laquelle tous les juifs assassinés ont été gazés puis incinérés dans des fours crématoires, sont corrigées par les auteurs. En retraçant l'histoire de certains lieux, comme celle des centres de mise à mort, ou en montrant l'itinéraire d'acteurs, victimes ou bourreaux, le lecteur perçoit la réalité plus complexe du processus mis en place pour assassiner la population juive d'Europe.

Part est faite également à la Mémoire et en particulier aux œuvres qui font le récit de la Destruction des juifs d'Europe. On trouvera des articles sur Maus de Spiegelman, sur Shoah de Lanzmann, ou, dans l'article sur Anne Frank, référence est faite à son célèbre Journal.

D'autres articles, en faisant état des recherches les plus récentes, sont de véritables mises à jour scientifiques sur la question. Les chiffres du bilan de la Shoah sont précisés et replacés dans le contexte géographique de la Seconde Guerre mondiale. Cela permet aussi aux auteurs de clore définitivement et objectivement certains débats qui existent actuellement: quel a été le rôle exact de Vichy ? Quelle a été l'attitude des Allemands? Fallait-il bombarder Auschwitz? Les auteurs y répondent sans ambiguïté.


A la manière des philosophes qui, à leur époque, publiaient un Dictionnaire raisonné des connaissances et sciences pour éclairer les Hommes, Tal Bruttmann et Christophe Tarricone livrent un ouvrage indispensable à la fois par son contenu, mais aussi et surtout par la méthodologie rigoureuse mise en œuvre pour rédiger ce livre, rigueur indispensable pour traiter des sujets aussi sensibles que la Shoah en Histoire. Il n'y a pas de synonymes dans la langue française, chaque mot possède son sens propre et fait état d'une réalité précise. Le révisionnisme n'existe pas non plus dans le domaine de l'histoire de la Shoah. C'est simplement derrière ce terme que se cachent les négationnistes antisémites qui polluent de plus en plus le monde de l'édition ou des médias. Beaucoup d'entre eux s'appuient justement sur les ambigüités du vocabulaire et savent jouer sur les mots. Ce livre est un véritable rempart à ces pseudos scientifiques qui trafiquent l'Histoire pour assoir leur idéologie. Il est l'instrument indispensable pour tous les transmetteurs de ce fait historique majeur qu'est la Shoah.