Affichage des articles dont le libellé est Voyage. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Voyage. Afficher tous les articles

samedi 7 janvier 2023

Judith Schalansky, Atlas der abgelegenen Inseln: fünfzig Inseln, auf denen ich nie war und niemals sein werde, Mare, Hamburg, 2009.



Judith SchalanskyAtlas der abgelegenen Inseln: fünfzig Inseln, auf denen ich nie war und niemals sein werde, Mare, Hamburg, 2009.

Judith SchalanskyAtlas des îles abandonnées, Arthaud, Paris, 2010 (traduction d’Élisabeth Landes et préface d’Olivier de Kersauson).


Sérieusement un bouquin de géographie ?
Oui mais un beau bouquin et quel bouquin !

Certes la géographie peut se faire avec les pieds. Le présent ouvrage, pour sa part, nous invite à faire de la géographie avec le doigt !  Ce qui est à la fois plus commode et des plus prometteurs !

Judith Schalansky a étudié l’art et l’histoire de l’art. Le présent atlas est avant tout un corpus de cinquante très belles cartes d’îles abandonnées ou éloignées de tout. Des cartes à l’ancienne dans un bel ouvrage relié à l’ancienne. Le plaisir d’explorer ces îles aux formes diverses et parfois improbables est le premier attrait de l’ouvrage. Faire du doigt le tour de côtes, arpenter les reliefs du bout de l’index, caresser le papier et rêver, scruter les points cotés… Quel plaisir de renouer avec l’instinct des découvreurs et explorateurs ! Imaginer l’inconnu, découvrir… Le travail sur l’iconographie cartographique est en lui-même admirable mais Judith Schalansky a plus d’une corde à son arc.

Le deuxième attrait de ce très bel ouvrage est la plume de l’auteure. La préface intitulée « Le paradis est une île. L’enfer aussi. » est une merveille à elle seule. De manière touchante, Judith Schalansky raconte ses rêves de petites filles parcourant le Monde dans un atlas. Avec poésie et nostalgie, elle évoque sa fascination enfantine pour les cartes, les lignes des côtes, des crêtes, les noms exotiques évocateurs, etc. Le texte est d’autant plus touchant qu’elle est née et a grandi en République Démocratique Allemande en temps de Guerre Froide. Les cartes étaient pour elle l’unique moyen de découvrir, parcourir et rêver le Monde, de s'évader. A la fois concrètes et abstraites, ces représentations que sont les cartes sont aux yeux de l’auteure de véritables œuvres d’art et des sésames vers un ailleurs magique.

Les cinquante îles qu’elle présente dans son atlas ont quelque chose de fantastique en ce qu’elles sont désertes, très peu peuplées ou peuplées seulement d’animaux. Des îles éloignées de tout mais loin d'être toutes paradisiaques. Le troisième attrait de l’ouvrage réside là : il s’agit d’une collection de cinquante récits beaux, terribles, fascinants, inquiétants, étranges pour expliquer pourquoi ces îles sont désertes ou quasi-désertes. Une invitation au rêve et à la réflexion également. Mais pourquoi donc ces îles sont si peu ou pas anthropisées ?

Soigneusement ordonnées de l’Océan Arctique à l’Océan Antarctique, ces cinquante histoires sont édifiantes et parfois effrayantes. De l’île de la Solitude murée dans les glaces aux plages de l’île Christmas peuplées de crabes rouges, quels voyages et quelles découvertes ! Cinquante récits courts mais merveilleusement contés dans lesquels le mythe et la légende côtoient l’Histoire et les histoires. Pour chaque île, une double page met face à face un récit et  une carte. Une manière de confronter géographie et littérature.

En scrutant ces miettes de terre, Judith Schalansky nous incite à quelque humilité face aux prodiges de la Nature. Si l’histoire de Rapa Nui est archiconnue, les quarante-neuf autres récits ont de quoi fasciner le lecteur. L’auteure parvient à retrouver un peu l’esprit des explorateurs du 19ème siècle. Elle marie avec brio l’approche scientifique cartographique et l’approche romanesque et littéraire pour chacune de ces îles et chacun de ces courts récits. Nous laisserons au lecteur le soin d'explorer ces terra incognita sans défricher plus avant ces terrains et sans gâcher le plaisir de la découverte ! Sans prétendre dresser pour chaque île une notice exhaustive, le format court ne le permet pas, l'auteure fait naître chez son lecteur fascination, curiosité et surprise.

Cette manière sensible de faire de la géographie avec le doigt nous rappelle que même dans un contexte de mondialisation les îles continuent d’alimenter fantasmes, utopies et imaginations les plus débordantes ! Sans cesse, le lecteur se promène et oscille entre le concret et le tangible et l’abstrait et l’imaginaire. La préface de l’auteure annonçait bien cette schizophrénie propre aux cartes d’un atlas.

Un ouvrage qui prouve que la géographie n'est pas qu'une discipline barbante ! Hum !

L’Atlas des îles abandonnées a remporté en 2009 le premier prix de la Fondation Buchkunst, qui récompense les plus beaux livres allemands, le German Design Award en 2011 et le Red Dot Design Award la même année. Un  ouvrage qui se doit de figurer dans la bibliothèque de tout cabinet de curiosités digne de ce nom...

samedi 26 janvier 2019

Philippe Colin et Sébastien Goethals, Le voyage de Marcel Grob, Futuropolis, Paris, 2018.




Philippe Colin et Sébastien Goethals, Le voyage de Marcel Grob,
Futuropolis,
Paris, 2018.

 Le 12 janvier 1953, s'ouvrait à Bordeaux un procès sensible lié à un évènement ignoble de la Seconde Guerre mondiale. Quelques jours auparavant, des Alsaciens s'étaient rendus volontairement en train dans la ville pour y être jugés. Dans le box des accusés, ces hommes devaient répondre d'un crime: celui d'Oradour-sur-Glane. La situation était inédite, et les plaies de la guerre allaient se rouvrir durablement, tant la situation de ces Alsaciens allaient être compliquées à gérer par les juges, par les accusés et par les familles de victimes elles-mêmes pour qui la qualification de "Malgré nous" n'allaient pas être acceptée.

Ce procès mettait effectivement en lumière le cas de ces jeunes Alsaciens, partis combattre dans la Waffen SS et forcés pour la plupart d'entre eux à participer à des massacres de civils. Marcel Grob fut l'un d'eux. Obligé de quitter son Alsace natale à l'été 1944, il préfère ne pas déserter pour éviter des représailles sur sa famille. Aux cotés d'autres jeunes de son âge, il est incorporé dans une des divisions SS la plus redoutable, la division Reichsführer. Après une courte formation sportive et sur le maniement des armes, il est plongé dans les violences guerrières et les exactions de sa division, jusqu'au point culminant de "sa carrière" et du livre, le terrible massacre de Marzabotto, Oradour italien, où des centaines de civils furent assassinées à l'automne 1944. Marcel Grob y prit une part active, ce qui lui vaut dans l'ouvrage d'être convoqué des années plus tard pour venir s'expliquer devant un jeune juge d'instruction virulent, avide de chasser du nazi. 

La bande dessinée qui fait un tabac depuis quelques mois par ces nombreuses critiques dans la presse et par le fait que les auteurs participent à toutes sortes de rencontres et colloques, met en scène l'histoire vraie du grand oncle du célèbre journaliste Philippe Colin. Lorsque ce dernier se rend compte du passé de son aïeul, il le rejette pour découvrir par la suite la vérité sur sa condition de malgré-nous. Mais c'est trop tard, le Grand-Oncle n'est plus. Du coup, l'ouvrage est-il une réhabilitation de Marcel Grob ou juste une leçon d'histoire pour populariser le destin tragique de ces hommes pris dans la tourmente de la guerre qui n'ont que le choix égoïste de fuir et se cacher, mettant la vie de leur famille en danger ou tuer d'autres civils pour sauver leur propre vie? Ce sera à chaque lecteur de prendre l'ouvrage comme il le voudra. En tout cas rien n'y est tout noir ou tout blanc, et même Marcel Grob n'est pas exempté de la grenade qu'il jette dans l'église de Marzabotto dans laquelle des femmes et des enfants ont été enfermées par les SS. 

Qu'aurions-nous fait à leur place? Question très simple à poser aujourd'hui, mais la réponse ne satisfera à coup sûr personne. Alors cessons de nous la poser, car justement personne n'y était. Gardons seulement comme ce livre le veut, la mémoire de ces évènements et de ces destins si différents d'un individu à l'autre, si mouvants d'un évènement à l'autre. 

Le dessin est efficace, le jeu de couleurs des lavis éclaire la compréhension de l'album. Le discours des personnages est cohérent,  celui du juge peut être un peu simpliste "vous auriez pu vous suicider par exemple non?", mais n'est-ce pas celui que tiennent les ignorants? Le tout se termine par un dossier documentaire sur la SS rédigé par Christian Ingrao.

lundi 26 février 2018

François et Emmanuel Lepage, La lune est blanche, Futuropolis, Paris, 2014.




François et Emmanuel Lepage, La lune est blanche,
Futuropolis,
Paris, 2014.

Cet ouvrage monumental réalisé par deux frères artistes est, au départ, l'histoire d'une suite de déceptions. Et pourtant, tout commence par un espoir, une véritable joie devrait-on dire, celle d'intégrer un voyage au sein d'une équipe de scientifiques sur les terres les plus inaccessibles du globe terrestre: l'Antarctique. Emmanuel Lepage, dessinateur et auteur de BD, et François Lepage, photographe, sont effectivement invités à réaliser un reportage sur l'expédition. Mais alors qu'ils fêtent un dernier noël en famille, la tête déjà bien ailleurs, ils apprennent que le voyage ne se fera peut être pas: l'Astrolabe, le bateau censé transporter le convoi est bloqué par les glaces à des milliers de kilomètres de là.

Quand finalement l'Astrolabe se libère de sa prison de glace, et que tous se présentent sur un petit port de Tasmanie, ce sera de courte durée que l'enthousiasme prendra l'équipage: en effet le mal de mer terrasse une grande partie des voyageurs, puis c'est le barrage formé par le pack, barrière maritime gelée qui fera s'effondrer les espoirs de chacun. De précieux jours défilent sans que personne ne puisse rien faire, on essaye tant bien que mal de tuer le temps, mais aucun n'arrive à véritablement dissimuler ses craintes de devoir renoncer à l'expédition.

Après une douzaine de jours de vains essais pour franchir le pack, ce sera finalement le treizième jour que l'espoir renaîtra: le pilote, guidé par satellite, a enfin trouvé la brèche qui lui permet de faufiler le bateau pour atteindre la base de Dumont D'Urville, porte d'entrée vers le Pôle sud, où se trouve Concordia, la base scientifique française, ultime but du voyage. Le chef de l'expédition fait une nouvelle fois vite retomber la joie de tous: le retard pris lors du franchissement du pack l'oblige à organiser immédiatement le retour  de certains membres de l'équipage, avant que les conditions naturelles bloquent tout le monde sur place pendant des mois. Difficile décision à prendre: certains, à peine posé le pied sur le continent glacé, devront immédiatement repartir. Les deux artistes participeront-ils au fameux raid, à cette traversée du continent, pour rejoindre Concordia?

La force du livre réside tout d'abord dans l'image: le dessin est tout simplement sublime, les qualités d'Emmanuel Lepage en ce domaine ne sont plus à prouver. Mais le jeu de couleurs (sépia pour les flashback, et lavis grisés pour rendre compte de l'ambiance antarctique) est d'une efficacité remarquable. Les photographies quant à elles sont magnifiques, souvent en pleine page, voire sur double page, elles sont presque surréalistes tant elles reflètent au monde qui nous est totalement inconnu. Le travail sur la lumière est réussi et nous plonge aux cotés des protagonistes de l'histoire dans ces contrées hostiles, où toute vie est impossible.

La narration est une autre force du livre. Entre moments d'angoisse et attentes pendant lesquels il ne se passe finalement pas grand chose, place est faite à l'histoire de la conquête de l'Antarctique, depuis les projets fous de la fin du 18ème siècle, à la compétition entre les Etats (parfois dramatique) au début du 20ème. Les épopées de Charcot, Dumont D'Urville, et Kerguelen sont retracées; jusqu'au partage du continent dans le premier tiers du 20ème siècle. Les enjeux stratégiques actuels intéresseront aussi sans aucun doute les lecteurs géographes ou géopolitologues.

L'ouvrage se termine enfin par un Portfolio, rassemblant les photographies, quelques croquis et plein d'informations sur la base de Concordia, ses chercheurs et ses missions.