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mercredi 14 janvier 2026

Struthof. Un camp pour épurer l'Alsace, par Frédérique Neau-Dufour, La Nuée Bleue


S’il y avait un livre nécessaire, c’était bien celui-ci. Depuis tant d’années circulent les rumeurs, les fausses informations et les contre-vérités sur cette si complexe période de l’épuration. C’est essentiellement dans les milieux autonomistes que se sont répandues ces fake-news sans qu’aucun contre-discours ne leur était jusqu’alors apporté. C’est enfin chose faite par l’historienne Frédérique Neau-Dufour qui s’est plongée pendant de longues années dans les archives de l’épuration, celles de la gendarmerie et dans des archives privées, confiées par les descendants de celles et ceux qui ont été enfermés au Struthof entre 1944 et 1945. C’est pendant cette année que le camp de concentration de Natzweiler est devenu le camp d’internement administratif du Struthof.

 En réutilisant quelques anciens décrets, le gouvernement provisoire de la République française a voulu sécuriser le territoire français et épurer l’ancienne région annexée, fraîchement libérée, alors que la guerre était encore loin d’être terminée. En insistant sur ce fait, et sans en nier les dérives, l’historienne retrace dans un premier temps la dure transition qui s’est faite pour reconvertir le camp nazi en instrument d’épuration. Des décennies plus tard, il est aisé de remarquer que l’idée n’était peut-être pas la meilleure. Cependant, c’est parce que les combats continuaient à faire rage que le pragmatisme primait sur le reste. Cette installation carcérale était bien pratique pour enfermer ceux qu’on considérait comme de dangereux ennemis.

Mais dans une région annexée et rattachée au Reich hitlérien, les choses n’allaient pas se faire sans encombre. Les Allemands venus peupler le territoire alsacien devaient être les premiers internés. Hommes, femmes, enfant, nourrissons et vieillards remplissaient des baraquements en attendant leur extradition vers leur pays d’origine. Dans cette masse de personnes, comment distinguer les vrais nazis des Allemands qui étaient là par simple volonté ou opportunité ? Quelques semaines plus tard, arrivent plus d’un millier d’Alsaciens considérés, à tort ou à raison, comme trop proches des Allemands. Dès lors coexistent ici deux mondes qui ne s’entendent pas forcément et qui sont encadrés par un personnel peu formé.

Quatre commandants se succèdent à la tête du camp. Tous doivent faire face à des difficultés de gestion du lieu : manque de personnel qualifié pour assurer la surveillance honnête des internés, manque de nourriture et d’approvisionnement en matériel, violences, vols et abus entous genres. L’alcoolisme et les désirs de vengeance touchent certains des gardiens. En tout, ce sont près de 8000 détenus qui ont été enfermés dans des conditions souvent difficiles dans un camp ou règne un ennui sans borne.

Le commandant Rofritsch est celui qui a laissé le plus de traces dans l’imaginaire collectif. Et pourtant c’est lui qui, sous une poigne de fer certes, a amélioré les conditions d’existence dans ce lieu. Frédérique Neau-Dufour dépeint un militaire acharné et brutal, mais qui réussit tout de même à faire venir du matériel, des médecins et de la nourriture au camp.

Après un an d’existence, le camp d’internement laisse place à un centre pénitentiaire, une prison, dans laquelle ce sont cette fois des personnes dont la collaboration a été avérée qui y purgent leur peine ou qui attendent leur procès. Les innocents, enfermés ici auparavant par erreur ou après une fausse dénonciation, sont censés avoir été libérés. Mais l’expérience de l’internement leur colle durablement à la peau et leur image est dégradée pour longtemps. Certains, pour qui cela est devenu insupportable, se suicident quelques temps après leur libération.

Un imaginaire fait de mythes, de fantasme et d’erreurs est né. Il est récupéré et amplifié par une frange assez importante de militants qui, jusqu’à nos jours, colportent et amplifient cette légende qui vise à faire croire qu’au Struthof, les Français se sont comportés de façon encore pire que les nazis. Un épisode reste gravé dans les esprits, celui qui a eu lieu le 27 janvier 1945, où, pour la première fois, des Alsaciens intègrent le camp, sous les violences des FFI. Frédérique Neau-Dufour consacre une part importante de la dernière partie du livre à remettre de la vérité et à contrer « les bobards » de ceux qui instrumentalisent les erreurs et les mensonges du passé à des fins haineuses (négationnisme, terrorisme…).

Un livre nécessaire, disait-on, qui participe d’une série de recherches fiables et objectives et qui renouvellent l’historiographie du camp de concentration de Natzweiler et qui éclaire sur la période qui a suivi la période nazie. Plus généralement c’est aussi sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Alsace et sur l’épuration en France que le lecteur est renseigné.

samedi 3 juin 2023

Amazing Ameziane (texte et dessin), Nazi Killers Ministry of Ungentlemanly Warfare, éditions du Rocher, Monaco, 2023.

Amazing Ameziane (texte et dessin), Nazi Killers Ministry of Ungentlemanly Warfare, éditions du Rocher, Monaco, 2023.


« Have you any idea what kind of noise happens when somebody’s stabbed in the back? Because I do.»

L’anecdote survenue sur le tournage de « Le Seigneur des Anneaux : Le Retour du Roi » est connue. Peter Jackson le réalisateur, s’apprête à mettre en boite la mort de Saroumane interprété par le grand (par la taille et celle de sa filmographie) Christopher Lee. Le maléfique sorcier est poignardé dans le dos par le vil Grima. Le cinéaste néo-zélandais demande à l’acteur britannique de pousser un hurlement avant de s’effondrer. Avec sa morgue et son flegme tout britannique, l’acteur lui rétorque qu’une personne qui meurt poignardée dans le dos ne pousse pas de hurlement avant de s’effondrer. Il est bien placé pour le savoir, lui qui a été au service secret de Sa Majesté pendant la Seconde Guerre Mondiale…

Dans les premières pages, Christopher Lee fait un peu office de narrateur. L'ouvrage entend revenir sur la création et les hauts faits d’une armée secrète mise sur pied par Winston Churchill pour combattre dans l’ombre les armées d’Hitler. En cinq chapitres, Amazing Ameziane revient sur le Special Operations Executive (SOE, « Direction des opérations spéciales ») créé pour soutenir les mouvements de résistance des pays d'Europe occupés par l'Allemagne et l'Italie, le Special Air Service (SAS) mis au point par le lieutenant David Stirling, le Long Range Desert Group (LRDG) et les autres groupuscules plus ou moins confidentiels qui œuvrent derrière les lignes ennemies de 1940 à 1945.

Un intéressant coup d’œil sur ces hommes et femmes de l’ombre chargés de missions de sabotage, infiltration, assassinat, désinformation, etc. Des « tueurs de Nazis » qui forment un « ministère de la guerre sans politesse » ! Des barbouzes spécialisés dans les coups bas et vachards qui sont destinés à être effacés des annales mais bien décidés à infliger de lourds dégâts à l’ennemi ! La suprême touche à la fois so British et pop-culturelle est sans doute d'avoir choisi une adresse sur Baker Street pour héberger cette bande d'irregulars...

Christopher Lee ouvre le bal. Joan Bright née Penelope Joan McKerrow Bright lui emboite le pas. Cette dame a grandement contribué à la mise en place du SOE et a enseigné l’Anglais à la famille de Rudolf Hess dans les années 1930. Un chapitre revient sur le parcours de Winston Churchill de ses jeunes années aux années 1940. Vient ensuite le malfrat Johnny Ramensky, recruté par Ian Fleming, père littéraire de James Bond, et entraîné pour devenir un assassin d’élite. Une autre femme de l’ombre est Krystyna Skarbek alias Christine Granville, parachutée en France Occupée pour y coordonner les opérations conjointes de groupes de résistants français. L’opération Anthropoid montée en vue d'assassiner Reinhard Heydrich est décortiquée dans un autre chapitre. Une belle collection d’aventures et de parcours individuels étonnants et remarquables.

En feuilletant cet ouvrage, le lecteur s’étonne souvent de la manière surprenante dont la réalité dépasse la fiction. Même si, à l’exergue, un avertissement signale qu’il s’agit d’une extrapolation et d’une dramatisation des faits réels dont s’inspire l’auteur. Le lecteur se remémore également que des acteurs de la trempe de Christopher Lee, David Niven ou Anthony Quayle ont été le temps du second conflit mondial de véritables James Bond ! Longtemps classés « secret défense », ces récits méritent amplement d’être découverts. Peut-être bien que la témérité et la ténacité d’une poignée d’hommes et de femmes à l’ingéniosité et au culot exceptionnels a permis au camp des Alliés de remporter la victoire contre les armées d’Hitler !


Une bibliographie conséquente vient clore l’ouvrage et mettre en lumière le studieux travail de recherches documentaires de l’auteur. Toutefois… Amazing Ameziane se présente comme un grand amateur de comics, et particulièrement des travaux de Bill Sinkiewicz et Frank Miller. Les trois premiers titres inscrits dans sa bibliographie sont des comics : Master Race de Kriegstein, SGT. Rock de Joe Kubert et SGT. Fury and his Howling Commandos de Jack Kirby. D’excellentes références et le lecteur aurait aimé lire les exploits de ces hommes et femmes de l’ombre croqués avec vigueur et fougue par les maîtres que sont Joe Kubert et Jack Kirby. En lieu et place d’un récit de guerre haut en couleurs et bourré de tonus, le lecteur doit se contenter d’un ouvrage documentaire aux pages certes joliment illustrées par Amazing Ameziane mais chargées de textes, denses et pas toujours très dynamiques. L’auteur est davantage un graphiste et un illustrateur qu’un dessinateur de bande-dessinée maîtrisant le sens du découpage et de la dramaturgie. Nazi Killers Ministry of Ungentlemanly Warfare est présenté comme un « roman graphique » mais est plus un album documentaire travesti en BD. Si ses dessins et choix de mise en page sont assez élégants, il manque à l'ensemble une vraie tonalité bande dessinée. Le tout est trop statique. Au final, une lecture agréable mais qui ne transporte pas et n’embarque pas son lecteur plus que cela. Et c’est quand même sacrément dommage quand on songe au potentiel explosif de la thématique explorée…

samedi 27 mai 2023

Denis Lapière, Daniel Couvreur, Christian Durieux, Le Faux Soir, Futuropolis, Paris, 2021.

 


Denis Lapière, Daniel Couvreur, Christian Durieux,
Le Faux Soir,
Futuropolis, Paris, 2021.
 

Il y a des actes de Résistance qui, à postériori, paraissent avoir été de vraies farces. D’ailleurs ceux qui ont commis celui-ci en ont ri à leur époque, tant la manière dont ils se sont joués de l’occupant nazi avait été un véritable pied de nez à l’encontre de l’envahisseur.

Comment faire pour marquer les esprits de façon forte et durable et contester l’invasion et la terreur installée en Belgique ? C’est la question que se sont posés des hommes et des femmes pour qui la situation devenait insoutenable, d’autant plus que le quotidien national, Le Soir, était passé entre les mains des nazis et de leurs collaborateurs.

Quelle bonne idée que celle de s’en prendre à ce journal, devenu un torchon de propagande qui diffusait de fausses informations, en éditant un numéro pastiche qui se moquerait de toutes celles et ceux qui adhéraient aux idées nazies, tout en se payant la tête du Führer.

Tout est alors mis en place pour réaliser ce rêve fou et le diffuser dans tout le pays : rédaction des textes, prise de contacts avec des imprimeurs, recherche de financement et distribution. Tout cela coordonné avec une intervention aérienne alliée pour faire diversion et glisser dans les kiosques les piles de journaux, au nez et à la barbe des canaux officiels des distributeurs.

L’opération prend du temps, elle est risquée, d’autant plus que les intermédiaires se multiplient au fur et à mesure des besoins logistiques de la mystification. Mais elle réussit, et ça la plaisanterie fonctionne. Au petit matin du 9 novembre 1943, des sourires se peignent sur les visages de tous ceux qui lisent ce Faux Soir. Ils contrastent avec la morosité ambiante de l’occupation bruxelloise.

Les auteurs se réjouissent, mais un micro-détail fait basculer cette joie temporaire dans le cauchemar de la répression nazie.

Cette bande dessinée est conçue comme le récit de l’enquête historique menée pour reconstituer l’histoire du Faux Soir. Les planches en couleur qui relatent les recherches actuelles des auteurs alternent avec les flashbacks en noir et blanc des évènements de 1943. Daniel Couvreur, journaliste, s’est associé avec Denis Lapière, scénariste, et Christian Durieux, dessinateur, pour livrer ce reportage et cet hommage à ceux qui, pourtant, n’avaient commis aucun crime, ni aucune violence. Un fac-similé du journal résistant est ajouté à l’album.

On ne pourra que faire le rapprochement avec les massacres de 2015…



samedi 20 mai 2023

John Milius (réalisation et scénario), L’Aube Rouge, ESC éditions, Paris 2023.


John Milius
(réalisation et scénario), L’Aube Rouge, ESC éditions, Paris 2023.

« What is a "Wolverine"? »

Ukraine, avril 2022 : des photos montrant des épaves de blindés russes sur lesquels a été tagué le mot « Wolverines » circulent sur les réseaux sociaux et l’internet. Mais qu’est-ce qu’un « Wolverine » ? Et pour quelle raison des combattants ukrainiens iraient-ils inscrire ce mot sur des chars ennemis ? La référence est à chercher dans un film des années 1980 qui met en scène Patrick Swayze et Jennifer Grey. Dirty Dancing ? Mais non voyons ! Red Dawn ou L’Aube Rouge sorti sur les écrans français en 1984 !



« Red is dead ! »

L’Aube rouge aurait dû être un petit film d’auteur écrit et réalisé par Kevin Reynolds, qui n’avait pas encore tourné La Bête de guerre, Robin des Bois Prince des voleurs ou Waterworld. Sous sa plume et sa caméra, le récit aurait dû s’apparenter à une relecture de Sa Majesté des Mouches sur fond de Troisième Guerre Mondiale. Un drame psychologique dépeignant les tensions au sein d’un groupe d’enfants qui tentent de survivre dans un monde postapocalyptique. Mais le projet est repris et retravaillé par ce fou furieux de John Milius qui, en 1984, sort auréolé du succès de son furibard Conan le Barbare.

John Milius est un curieux bonhomme dans la sphère hollywoodienne. Une espèce de surfer qui se clame anarchiste, un fervent promoteur de la National Rifle Association of America, l’auteur du scénario du mythique Apocalypse Now, un fétichiste obsédé par la guerre et l’armée, frustré de n’avoir pu participer à la guerre du Vietnam pour raisons médicales… Le personnage aime choquer et déranger. Avec le scénario et la réalisation de L’Aube rouge, il saisit l’occasion de mettre en scène la guerre qui n’a jamais eu lieu et qui a travaillé l’imaginaire américain de 1945 à 1990 : la Troisième Guerre Mondiale provoquée par l’escalade des tensions entre les Etats-Unis et l’U.R.S.S. !


« C'mon! We're all going to die, die standing up! »

Le réalisateur happe le spectateur dès les premières minutes du long métrage. Le contexte d’anticipation (l’action est située en 1989) est brossé à grands traits à l’aide d’un carton liminaire : les Etats-Unis demeurent le seul rempart face à un bloc communiste rongé par les crises et bien décidé à en finir une bonne fois pour toutes avec la Guerre Froide. Milius enchaîne avec l’attaque d’une coalition internationale communiste sur le territoire américain. Son récit, il choisit de le fixer dans la petite ville de Calumet au cœur du Colorado. Le quotidien de cette bourgade est balayé par l’irruption de parachutistes bien décidés à prendre le contrôle du territoire étatsunien. 

Avec un robuste sens de la mise en scène, John Milius met en images le début de la Troisième Guerre Mondiale. Tout est filmé à hauteur d'homme. Il s’attache néanmoins davantage au sort d’une bande de très jeunes Américains qui prennent la fuite vers les montagnes pour tenter d’échapper à une mort quasi-certaine sous les balles des envahisseurs communistes qu'aux grandes manoeuvres des puissances belligérantes. Il adopte alors le point de vue de ces fuyards campés par les tout jeunes et encore inconnus Patrick Swayze, Charlie Sheen ou C. Thomas Howell. Le conflit international passe au second plan et Milius s’attarde sur les efforts de ces gosses pour survivre et se cacher.

De survivants renouant avec les traditions des trappeurs, pionniers ou Amérindiens, ces jeunes paumés deviennent des rebelles et résistants qui entrent en résistance contre les forces d’occupation communiste. Ils utilisent comme emblème l’animal totem de l’équipe de football de leur lycée : le « wolverine » ou carcajou, petit mammifère carnivore particulièrement teigneux qui peuple certaines forêts d’Amérique du Nord.

« A small animal...like a badger, but terribly ferocious. It is also the name of the local school sports collective. »

Au moment de sa sortie, le film de John Milius a été fraîchement reçu. La critique et une large frange du public lui reprochent son patriotisme exubérant et une coloration très conservatrice pour ne pas dire extrémiste. Dans un bonus pas trop caché de la présente édition du film, le réalisateur ne cache pas son indéfectible soutien à l’administration Reagan lors d’un interview de promotion sur un plateau de la télévision américaine. Sans égaler les sommets de patriotisme exacerbé que sont les deuxième et troisième opus de la série des films Rambo, L’Aube rouge véhicule des idées très Right Wing et constitue un bel exemple de ce qu’est l’escalade des tensions Est-Ouest sous la présidence de Ronald Reagan. Mais même s’il s’applique à montrer la mise en place du totalitarisme communiste sur le territoire étatsunien (camp de rééducation, propagande omniprésente, etc.), ce n’est pas cette Troisième Guerre Mondiale qui monopolise l’attention et les efforts du cinéaste.

« It's kinda strange, isn't it? How the mountains pay us no attention at all. You laugh or you cry, the wind just keeps on blowing. »

Le film et les obsessions de John Milius font du réalisateur l’antithèse d’un Sam Peckinpah auteur du viscéral Croix de Fer. Peckinpah est un vrai cowboy, forte tête hostile à toutes les formes d’autorité, envoyé chez les Marines par ses parents pour calmer son tempérament. Il rentre profondément marqué et traumatisé des opérations de désarmement des forces japonaises à la fin du deuxième conflit mondial. Avec Croix de Fer, il réalise sans doute le film de guerre le plus poignant, cru, brutal et crasseux. Il signe un pamphlet anti-guerre et antimilitariste porté par un James Coburn impérial en caporal de la Wehrmacht épuisé et désabusé…

John Milius n’a lui participé à aucune guerre. Il n’en est pas moins fasciné par le fait guerrier, les armes, les uniformes, l’histoire militaire… Avec L’Aube rouge, il semble vouloir concrétiser ses fantasmes de chien fou au sang chaud. Il en vient à condenser et réarranger ses connaissances, souvenirs et passions. Et sa Troisième Guerre Mondiale prend de faux airs de second conflit mondial. Les jeunes Ricains qui ont pris le maquis (!) recueillent un pilote allié dont l’avion a été abattu par l’Occupant (!!). Ils écoutent les messages codés des groupes de résistants sur les ondes radio (!!!). Ils apprennent que le territoire des Etats-Unis est divisé en deux : une zone libre et une zone occupée (!!!!). Ils sabotent, libèrent les otages, volent, etc. Une dépiction appliquée des faits de résistance dans l'Europe occupée par les Nazis ici réinventé dans le contexte dystopique d'une invasion des Etats-Unis par les Communistes.

Milius est du nombre de ces cinéastes cinéphiles pétris et remplis de cinéma et de références cinématographiques piochées ici ou là. Dans L'Aube rouge, il s'applique de bien belle manière à recomposer et synthétiser des images et séquences cinématographiques fortes à même d'évoquer la résistance d'un groupe d'oppressés face à la menace pregnante d'une force d'occupation. Cette réappropriation d'une iconographie et des représentations des faits de résistance font sans doute la force du film.

D’accord le coup de « John has a long mustache » pourrait presque faire rire… Force est de souligner que cette retranscription des faits de résistance dans un contexte dystopique est un peu benoite et maladroite. N’empêche que dans sa réécriture, Milius n’est pas complètement idiot. Son groupe de jeunes paumés n’est pas un condensé des Douze Salopards mixés aux Goonies ! L’aîné s’efforce de protéger les plus jeunes. Ils doutent tous. L’un se laisse emporter par la haine et le désir de venger les proches assassinés par l’Occupant. Deux jeunes filles intègrent le groupe et le spectateur comprend qu’elles ont subi des violences sexuelles. Et un sort funeste attend la plupart de ces jeunes gens…Aucun des protagonistes ne devient un super-patriote invincible à la John Rambo ! Rien que cela sauve le film de l'oubli ! Et le spectateur a le droit de se laisser émouvoir par les trajectoires de ces divers gosses parachutés dans l'horreur d'une Troisième Guerre Mondiale !

 

Face à ces apprentis résistants, le colonel Bella est un antagoniste intéressant. Si le film est peuplé de caricatures de « pourritures communistes » détestables et taillés à la hache, la dualité de cet officier retient quelque peu l’attention du spectateur. Le guérillero et révolutionnaire communiste doit se faire policier et répresseur. Qui est-il lui : un révolutionnaire ou un oppresseur ? A plusieurs moments, on le voit s’interroger sur sa position et celle des résistants auxquels il ne peut que trop bien s’identifier. Les « Rouges » ne sont tous pas dépeints comme d’anonymes salopards. Et les Américains sont pour certains montrés comme d’ignobles collaborateurs. Milius s'est appliqué à intégrer dans son récit au demeurant assez pédagogique les diverses facettes des clivages entre résistants, occupants ou collaborateurs. Peut-être que vu sous cet angle, le film peut valoir le coup d'oeil !

L’apparition en Ukraine de graffiti faisant référence aux « Wolverines » témoigne de l’intérêt que l’on peut porter à ce petit film comme récit de résistance. Il témoigne aussi, une fois encore, de l'importance des représentations issues de la culture populaire pour saisir le monde présent ou passé. La coloration « Guerre Froide » n’est sans doute pas l’élément le plus pertinent du récit. Il n'est pas non plus le plus travaillé par son auteur. En revanche, la trajectoire de ces jeunes paumés qui sont finalement moins des patriotes que des survivants peut intéresser, aujourd'hui un peu davantage au regard du contexte ukrainien. Même si la trame narrative n’échappe pas à certains poncifs et à un patriotisme un poil naïf et agaçant, le film se hisse hardiment au-dessus du très lisse et dispensable remake sorti en 2012. Dans ce dernier, la Corée du Nord vient remplacer l’U.R.S.S. et une équipe de boyscouts menés tambour battant par le beefcake Chris Hemsworth sauve les Etats-Unis du « péril Rouge » ! Hum…Un remake qui s'en vient rejoindre les oubliables relectures datées des années 2000 de  Zombie  et  The Crazies  de George A. Romero ou de  Les Chiens de paille  de Sam Peckinpah ou même de  La Dernière Maison sur la gauche  de Wes Craven. Des décalques qui, privées de leur contexte de création et d'un vrai point de vue affiché, ne racontent ou ne témoignent de plus grand chose.