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samedi 29 mai 2021

Mark Millar (scénario), Dave Johnson et Killian Plunkett (dessin), Superman : Red Son, Collection DC Black Label, Urban Comics, Paris, 2020.

 

Mark Millar (scénario), Dave Johnson et Killian Plunkett (dessin), Superman : Red Son, Collection DC Black Label, Urban Comics, Paris, 2020.

“We ordinary people might lack your great speed or your X-Ray vision, Superman, but never underestimate the power of the human mind. We carry the most dangerous weapon on Earth inside these thick skulls of ours.” Batmankoff in Superman: Red Son.

L’imagination est une arme redoutable. Uchronie, dystopie, il est possible de gloser durant des heures et de noircir des pages et des pages sur les définitions, tenants et aboutissants de ces histoires alternatives plus ou moins cauchemardesques et orwelliennes… Ou l’on peut simplement partir de deux mots pour prendre la mesure de ce genre de fiction : et si… ?

Depuis les années 1950, les scénaristes de comics s’amusent à imaginer des réalités alternatives et chez l’éditeur historique de Superman, DC Comics, la collection Elseworlds, lancée à la fin des années 1980, permet d’explorer des temporalités différentes : un Batman victorien affrontant Jack l’Eventreur ou des créatures lovecraftiennes dans une Gotham réinventée, par exemple…

Et si… ? Et si la fusée contenant le seul survivant de la planète Krypton, Kal-El (alias Superman) ne s’était pas écrasée aux Etats-Unis sous la présidence de Roosevelt mais en plein cœur de l’URSS de Staline en 1938 ?

C’est le point de départ génial de ce récit écrit par le roublard Mark Millar et dessiné par un Dave Johnson sous influence stalinienne (épaulé par le toujours efficace Killian Plunkett). Au fil de ces quelques 176 pages de bande-dessinée, le scénariste écossais s’amuse à détourner la ligne narrative que tout le monde connaît en faisant du très « truth, justice and American Way »-superhéros, un super-soviet adopté par Staline.

Endoctriné, Superman devient le champion de la doctrine soviétique et trouve sur son chemin son ennemi de toujours, Lex Luthor, bombardé champion des Etats-Unis et du Monde Libre. Millar s’amuse beaucoup à imaginer une Guerre Froide dont le cours est changé par le passage du superhéros de l’autre côté du Rideau de Fer. A la mort de Staline, c’est Superman qui prend la tête de l’URSS. Il transforme le pays en super-régime totalitaire paradisiaque en apparence mais gouvernée d’une main de fer par « l’Homme d’Acier » ! Hé oui : le pseudonyme d’Iossif Vissarionovitch Djougachvili est superbement repris par le Kryptonien ! Et le voilà proclamé « Champion of the common worker who fights a never-ending battle for Stalin, Socialism and the international expansion of the Warsaw Pact » (sic) !

Ce très chouette album s’inscrit dans la ligne de cette British Invasion du petit monde des comics US dont il a déjà été question sur cette page. Quoiqu’il conviendrait de parler de Scottish Invasion dans le cas de Millar ! Ce scénario date de ses débuts aux États-Unis après son passage de 2000 AD aux rivages des anciennes colonies britanniques. Sans surprise, le glissement de paradigme de la sphère du Monde Libre vers le Bloc Communiste est une nouvelle manière d’ausculter et d’interroger la figure du superhéros dans une perspective très européenne. Superman est un brave gars mais est-il toujours aussi brave lorsqu’il passe à la moulinette de la propagande et du bourrage de crâne staliniens ? Et ses ennemis, défenseurs autoproclamés de la « vraie » démocratie, sont-ils tout blancs alors que lui devient tout rouge ? L’auteur égratigne au passage l’American Way of Life et critique les discours très « va-t-en-guerre froide » du temps… Kennedy n'est pas épargné par les glissements et changements provoqués par le passage à l'Est de Superman...

La version classique du personnage de Superman était dépeinte par ses créateurs, Siegel et Shuster, comme une espèce de migrant idéal qui se fondait complètement dans le mode de vie et de pensée américain au point d'en oublier qu'il était un alien. Chez Millar, le super-alien se fond complètement dans le moule soviétique au point de devenir plus dur et stalinien que Staline lui-même !

Pour la partie graphique, Dave Johnson s’est penché sur les images de propagande soviétique et s’amuse comme un petit fou à « superhéroïser » une iconographie déjà bien « sur-gonflée » ! L’ouvrage est vraiment plaisant à lire et très ludique ! Difficile d’en dévoiler davantage sans gâcher le plaisir de la lecture et de la découverte d’une histoire alternative complètement bouleversée…

Personne ne semble en mesure d’arrêter le « Super-Secrétaire Général du Parti », pas même Wonder-Woman qui semble toute conquise par le discours du très digne successeur de Staline... Et pourtant, un orphelin, dont les parents ont été assassinés par la police politique, s’est juré de venger cette mort injuste et de lutter contre le super-régime totalitaire. Il s’est promis de faire changer de camp la peur et la terreur. Cet orphelin, c’est une version à chapka de Batman qui à coup d’attentats anarchistes entend ébranler la mainmise de Superman sur l’URSS… Pas piquée des hannetons cette version détournée de l’homme-chiroptère !

 On sourit, on frémit, on serre les dents à la lecture de cette BD amusante et fort pédagogique lorsqu’il s’agit de démonter les mécaniques du totalitarisme ! Goulag, police politique, surveillance, terreur, contrôle... Toutes les pièces du puzzle totalitaire sont là avec un petit zeste de subversion et de roublardise qui ne gâche rien !

Et…

 

Sam Liu (réalisation) et J.M DeMatteis (scénario), Superman : Red Son, Warner Bros. Animation et DC Entertainment, 2020.

… la bande-dessinée a été très bien adaptée en film d’animation ! Le scénario reprend les grandes lignes du texte de Millar en réservant quelques petites surprises… Il est toujours agréable de se laisser surprendre lorsqu’on croit connaître l’histoire, non ? D'autant qu'un habile auteur de comics signe le script du métrage.

Le casting vocal est plutôt chouette : Jason Isaac (qui a été un flamboyant Joukov dans La Mort de Staline !) prête idéalement sa voix de gros méchant à Superman ! Le film est accompagné d’un documentaire qui éclaire le contexte de la Guerre Froide, les coulisses de l'adaptation et laisse la parole au dessinateur Dave Johnson pour évoquer les recherches graphiques entreprises lors de la création du comic original.

Le combo comic et film animé a de quoi faire cogiter sur les régimes totalitaires et la Guerre Froide ! Tout en s’amusant et en explorant visuellement les clichés et codes graphiques des totalitarismes !
Et franchement, le Batmankoff complètement cintré avec sa chapka et ses discours anarchistes, c’est un vrai régal !!!

lundi 24 mai 2021

Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019


Darwyn Cooke (scénario et dessin), DC : The New Frontier, Urban Comics, Collection DC Black Label, Paris, 2019.

Décédé en mai 2016, Darwyn Cooke était un dessinateur extrêmement talentueux à même de scénariser, de dessiner, d’encrer, de coloriser et de lettrer ses propres récits. De son passage dans l’animation, Darwyn Cooke conservait un sens aigu du découpage et une vision proprement cinématographique de la bande-dessinée.

Cet homme extrêmement talentueux et ambitieux a sans doute écrit et dessiné son chef-d’œuvre en 2003-2004 : The New Frontier.

Ce projet vraiment remarquable entend en 404 pages inscrire les principaux super-héros de la maison DC Comics dans le 20ème siècle et faire résonner l’apparition de cette mythologie moderne avec le contexte historique du moment de leur création.e

Le titre de cette œuvre fait évidemment référence au discours de John Fitzgerald Kennedy, le 15 juillet 1960 : « Mais je vous dis que nous sommes devant une Nouvelle Frontière [...], que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s'étendent les domaines inexplorés de la science et de l'espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d'ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus. »

D’une manière absolument virtuose, Darwyn Cooke revisite l’histoire des Etats-Unis de 1945 à 1960. Il couvre cette période de la Guerre Froide en faisant coïncider les destinées de héros tels que Superman, Batman, Wonder Woman ou Green Lantern et le contexte de tensions Est-Ouest, de luttes pour les droits civiques, de menace nucléaire…

Les présidents Einsenhower, les futurs présidents Nixon et Kennedy et d’autres grandes figures de l’histoire américaine font des apparitions.

Avec une grande intelligence et une grande sensibilité, l’artiste parvient à faire se croiser les petits histoires science-fictionnelles des personnages DC et la grande Histoire du 20ème siècle.

L’ancrage de la fiction dans le réel est proprement bluffant ainsi que très pertinent.

Superman, porte-étendard des valeurs américaines (« Truth, Justice and the American Way ») apparaît en parfait « G-Man ». Hal Jordan, pilote d’essai, est une version fantasmée du déjà quasi-super-héroïque Chuck Yeager. John Wilson, dont la famille est victime des exactions du Klu Klux Klan, se dresse contre les menées racistes et incarne la lutte des Noirs pour les droits civiques. Wonder Woman enfin, de manière spectaculaire et révolutionnaire, est dessinée et écrite par Darwyn Cooke comme une véritable Amazone qui dépasse Superman d’une bonne tête, se dresse de toute son imposante stature contre le sexisme ambiant et remet à sa place ce boy-scout d’outre-espace qu’est Superman.

La lecture que l’auteur fait de quelques événements-phares des années 1950 est vraiment très intelligente.

Le trait extrêmement simple et précis de Darwyn Cooke fait songer à Jack Kirby ou à Alex Toth. Il a souvent été dit ou écrit que l’artiste cultive un style rétro. Dans le cas de la présente bande-dessinée, cela semble aller de soi : le récit est situé dans les années 1950. Il est réducteur de réduire le style de Darwyn Cooke à un simple style rétro sous influence de Kirby.

Il faut un talent certain pour en quelques traits saisir sur le papier une émotion. Et comme l’a souligné Mike Carlin au sujet des pages de Darwyn Cooke, à simplement regarder ses personnages, le lecteur comprenait l’histoire sans même lire les bulles ou cases de texte. Oui, cet artiste était un pur génie du story-telling.

Le côté très « film noir » de ses récits est partie intégrante de son art. Ses proches, ses amis et collaborateurs le comparaient volontiers à un Lee Marvin du comic-book. Darwyn Cooke était un grand gaillard cool, décontracté mais redoutable et toujours prêt à défendre la veuve et tous ses orphelins. Et c’est cet humanisme profond qui transpire dans la présente bande-dessinée.

Le dessinateur a tenu à représenter Wonder-Woman comme une femme plus forte que Superman. Il a à dessein représenté un Superman au service du gouvernement étatsunien. Il a beaucoup réfléchi à comment rendre compte du combat pour les droits civiques.

The New Frontier est une œuvre majeure à ranger à côté des Watchmen et autres Dark Knight Returns. Néanmoins cette œuvre se distingue clairement de ses illustres aînées en ce qu’elle parvient à traiter de manière très adulte et para-textuelle le sujet qu’elle s’est ambitieusement choisie avec le sourire en plus. Parce qu’outre le côté « film noir » ou « rétro », il y a un profond optimiste qui colle parfaitement à cette ère post-Seconde Guerre Mondiale.

Les couvertures originales montrent des héros souriants et chez Darwyn Cooke, les héros sourient parce qu’il estimait que les comics sont là pour interpeler et faire réfléchir mais pas que. Et au sortir d’une décennie de super-héros aux mines patibulaires et aux dents serrées, le dessinateur a voulu dans les années 2000 revenir à quelque-chose de plus coloré et de plus heureux.

Parvenir à aborder quantité de problématiques de l'immédiate après-guerre puis de la Guerre Froide, en toute simplicité et honnêteté et sans pesanteur et pédantisme, c'est aussi la marque du talent de Darwyn Cooke. La réédition dans la collection DC Black Label est agrémentée d'une galerie des couvertures originales, de croquis préparatoires, etc. Un très bel écrin pour une très très belle oeuvre.

Darwyn pour cette œuvre majeure et pour ta manière unique et élégante d’avoir réinventé Catwoman, tu nous manques…