« La montée de l’extrême droite dans certains pays de
l’Union européenne est inquiétante ». Cette phrase placée dans la bouche
de Serge Kalrsfeld à la toute fin de ce roman graphique par les auteurs résonne
aujourd’hui de manière presque polémique. Les déclarations et actions de
certains des membres de la famille Klarsfeld questionnent au point de cliver
les commentateurs. Les traumatismes personnels ont ressurgi après les massacres
du 7 octobre 2023 et d’autres enjeux politiques ont du passer par là, à tel
point qu’on oublie parfois l’œuvre réalisée par Serge et Baete dans la
construction de la mémoire des victimes de la Shoah et dans la dénazification
de l’Allemagne et de l’Europe. Ce livre vient rappeler leur combat contre
l’oubli.
Tout commence par une magistrale gifle assénée par Beate au
visage du chancelier Kiesinger. Alors que ce dernier siège au 16ème
congrès de la CDU en 1968, il prend la claque de sa vie, et certainement celle
de la vie de Beate, qui a réussi à franchir tous les contrôles de sécurité.
Depuis quelques temps, il lui était impossible d’accepter qu’un ancien
responsable nazi puisse diriger l’Allemagne. Plus généralement, avec le
rapprochement franco-allemand réalisé dans le cadre de la construction
européenne, ce sont les grâces, les amnisties et l’impunité qui en découlent qui
révoltent la jeune allemande.
Il faut dire que depuis quelques années, elle est en couple
avec Serge, un Juif français rescapé de la Shoah, mais dont une grande partie
de la famille a été assassinée. Ensemble il se sont donné des missions. Le
premier, entretenir la mémoire des disparus français, assassinés dans les
centres de mise à mort nazis ; la seconde, redorer l’image de l’Allemagne
en regardant son passé en face et en empêchant d’anciens criminels d’échapper à la
justice et d’accéder à des postes politiques.
Tous deux consultent les archives et instruisent des
enquêtes pour retrouver les chefs nazis qui ont fui en Amérique du Sud, ou qui
sont restés en Allemagne sans y être inquiétés. Après avoir réuni suffisamment de
preuve pour les confondre devant un tribunal, il s’agit de retrouver les nazis
exilés, les ramener légalement ou illégalement sur les lieux de leurs méfaits
pour les juger.
C’est ainsi qu’ils purent traquer Kurt Lischka, ancien chef
de la Gestapo de Paris, Leguay, Bousquet, Touvier et autre Papon. Mais leur
meilleure prise, car pour certains la mort avait frappé avant le procès, fut
certainement celle de Klaus Barbie, enfui au Pérou et en Bolivie. Celui qui a
été surnommé le Boucher de Lyon, responsable de la déportation et de
l’assassinat des enfants de la colonie d’Izieu ou de la torture et de
l’assassinat de Jean Moulin, a été ramené en France pour être jugé et condamné
à la prison à vie par le tribunal de Lyon.
Le roman graphique de Pascal Bresson et Sylvain Dorange met en lumière, par un savant jeu de flashbacks, la manière dont se sont rencontrés Serge et Beate ; l’histoire tragique de l’arrestation et de l’assassinat du père de Serge, la manière dont ils ont enquêté sur les nazis, les prises de risque de Beate qui n’hésite pas à se rendre dans les dictatures sud-américaines pour accuser et tenter de demander l’expulsion des criminels nazis qui s’y cachaient. Le rôle de la presse est bien mis en avant aussi, ainsi que les liens avec des politiques ou futurs hommes politiques engagés dans les combats pour la dénazification de la France, de l’Allemagne et de la vie politique en général. C’est baigné dans les couleurs des années 1960/1970 qu’on suit l’itinéraire atypique de ce couple qui n’a jamais baissé les bras, même quand les situations pouvaient s’avérer particulièrement dangereuse.
Est-ce que la lecture de cet ouvrage ferra oublier les
tristes épisodes ou phrases de ces dernières années ? Peut-être pas, mais en tout
cas, il remet en lumière les actions du couple Klarsfeld qui ont été pendant de très longues années des justiciers, des
chasseurs de nazis, des historiens et des passeurs de mémoire.



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