mercredi 28 janvier 2026

Pourquoi faut-il lire la série Simone de Morvan, Evrard et Walter ?

 


Pourquoi faut-il lire la série Simone scénarisés par Jean-David Morvan, mise en image par David Evrad et colorisée par Walter ? On devrait plutôt user de superlatifs et nous demander pourquoi on doit ABSOLUMENT lire la série en question. Parue en trois tomes chez Glénat entre 2022 et 2025, en même temps que d’autres albums et séries sur le même sujet, la trilogie qui fait le récit de ce qu’a vécu Simone Lagrange, a bénéficié de moins de promotion et d’échos dans la presse que d’autres titres, alors qu’on peut assurer sans problème à nos lecteurs qu’ils ne sortiront pas déçus de cette lecture.

Classée souvent dans la catégorie « Bandes dessinées jeunesse » certainement à cause du trait très caractéristique de David Evrard qui semble s’adresser à des enfants, il nous est difficile d’adhérer à ce choix dans la mesure où il est important de préciser que les trois albums s’adressent aussi, et très largement, à un public plus confirmé. La force du scénario et la rudesse des épreuves subies par la protagoniste principale et sa famille le démontrent largement.

                                   

Il faut lire la série Simone d’abord parce qu’elle est le récit plutôt mal connu, voire inédit, de la vie et de la survie, de cette jeune Juive lyonnaise, qui a subi les violences nazies, en particulier celles commises par le fameux Boucher de Lyon. Affublé de ce triste surnom, Klaus Barbie s’en est pris de manière particulièrement sauvage aux Résistants et aux Juifs de la région. Sous les coups et le sadisme de ce dernier, c’est à une cruauté sans nom qu’ont été soumises les victimes qui sont passées entre les mains du bourreau.

C’est aussi de la vie quotidienne à Lyon sous la botte nazie que traitent les trois volumes de la série. Bombardements, exode, pénurie, compromission et trahison, loi du plus fort, règnent dans la métropole où tout est bon pour sauver sa peau, ou pour glaner de quoi survivre et échapper à la terreur installée par la Gestapo.

Se plonger dans le tome 2, c’est découvrir, ou redécouvrir, le sort des Juifs dans une France qui collabore. Simone et sa famille, dénoncées et incarcérées à la prison de Montluc, sont transférées à Drancy, antichambre de la mort, avant d’intégrer les derniers convois de Juifs français déportés à Auschwitz. Simone franchit l’étape de la sélection sur la Judenrampe qui entre désormais entre les deux tranches de Birkenau pour amener les victimes juives au plus près des Krema où elles seront gazées, puis leurs corps détruits par le feu. Simone intègre le camp de concentration ; une partie de sa famille périra, quant à elle, dans les chambres à gaz.

                                       

Lire Simone, c’est découvrir comment un dessinateur, David Evrard, trouve les moyens de raconter et représenter l’indicible, l’horreur ultime et absolue, sans sidérer le lecteur. Par un procédé graphique particulièrement bien trouvé et hyper efficace, il retrace le processus de mise à mort en guidant ses crayons de couleur et pastelles comme il l’aurait fait lorsqu’il était enfant. Ainsi, la fausse naïveté du dessin montre de manière encore plus forte comment des hommes, des femmes et des enfants ont été déshabillés dans de faux vestiaires, avant d'être poussés dans les fausses douches aux colonnes creuses pour y mourir. Le train, désormais vidé de ses victimes, n’a plus qu’à retourner d’où il vient, dans un silence de mort uniquement troublé par le rythme sonore des roues des wagons sur les rails. Les humains, eux, se sont tus pour toujours.

Par miracle, Simone échappe in extremis à l’un de ces nombreux massacres qui rythmaient la vie quotidienne du centre de mise à mort de Birkenau. Les Alliés sont proches, Simone est évacuée dans les terribles marches de la mort qui la poussent à traverser à pied une grande partie de l’Europe. C’est ensuite la privation de liberté pour raisons sanitaires que connaissent Simone et ses camarades d’infortune. Les Américains seraient-ils tout aussi cruels que les nazis ? Evidemment non ! Mais allez le faire comprendre à des personnes qui ont tant souffert et qui ne comprennent pas pourquoi elles doivent encore rester cloitrées et mises en quarantaine. Avide de liberté, Simone ne tient plus et prend la fuite. C’est quelques semaines plus tard qu'elle arrive au Lutétia, l’hôtel où convergent les rescapés et les familles qui les attendent désespérément et bien souvent de façon vaine. Simone retrouve une partie des siens, mais tant d’autres sont morts…

                                          

Avoir survécu ne lui suffit pas. Il ne faut pas que le crime reste impuni. C’est là encore une autre bonne raison de lire la trilogie, car en parallèle de l’histoire de Simone, se joue une autre histoire, judiciaire celle-ci. Klaus Barbie a fui, mais a été reconnu en Amérique du Sud et est ramené de force dans la ville où il a fait souffrir tant d’innocents. Assassin de Jean Moulin et des enfants juifs d’Izieu, il est devant la cour d’assise de Lyon pour rendre compte de ses crimes. Il nie, il refuse de reconnaitre sa véritable identité et encore moins les morts qu’il a sur la conscience. C’est alors que le rôle de Simone Lagrange va s’avérer décisif et mener à la condamnation de Klaus Barbie.

Simone poursuit son combat. Des bancs des tribunaux, elle passe à ceux des écoles pour témoigner et raconter ce qu’elle a vécu. Elle intègre à ses exposés le sort d’autres victimes : les héros résistants qui n’ont jamais abandonné le combat alors qu’il aurait été si simple de se ranger du côté du plus fort. Elle accompagne des groupes scolaires au Mémorial de la Shoah pour témoigner et « convaincre ceux qui ont toujours du mal à croire et pour contrer aujourd’hui la propagande immonde des négationnistes ».  Car oui les assassins de la mémoire poursuivent leur croisade mensongère et complotiste dans le but d’attiser la haine contre les Juifs et contre ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Ils utilisent eux-mêmes aujourd’hui la bande dessinée pour toucher un large public.

        

Plus court et plus concis qu’Irena ou que Madeleine Résistante, la trilogie n’en est que plus forte et plus impactante. Elle aborde clairement et sans aucun filtre ni détours inutiles des épisodes criminels nazis connus ou beaucoup moins célèbres. Elle met en lumière l’histoire d’une femme dont il fallait absolument reparler pour qu’elle ne tombe pas définitivement dans l’oubli. A travers son destin hors du commun, les auteurs mettent le doigt sur une histoire de France qui a fait mal très longtemps et qui est encore aujourd’hui trop souvent soumise aux falsificateurs de l’histoire. Alors, pour toutes ces raisons, et certainement pour bien d’autres encore, il faut absolument lire la trilogie Simone. Et s’il fallait n’en retenir qu’une seule et unique, c’est parce que le travail effectué ici est tout simplement génial…

mercredi 21 janvier 2026

Papier vs images qui bougent : The War de Garth Ennis et Threads de la BBC, même combat ?

  

Parfois, pour captiver son public il faut savoir user de moyens radicaux. Garth Ennis le sait et lorsqu'il faut avertir sur les conséquences désastreuses d'un conflit thermonucléaire généralisé, il n'y va pas par quatre chemins ! 

Garth Ennis (scénario) et Becky Cloonan (dessin), La Guerre, Urban Comics, Paris, 2025.

Threads, Mick Jackson, Royaume-Uni, 1984.

L’histoire commence un soir comme un autre dans un appartement new-yorkais. Un groupe d’amis discute de la guerre, celle qui se déroule de l’autre côté de l’océan en Ukraine. Des avis sont exprimés, des opinions s’affrontent. La crainte d’une escalade, d’une extension du conflit sont formulées. La peur d’un conflit nucléaire généralisé vient faire planer le doute. L’un des amis se veut rassurant : « Chaque fois qu’on a frôlé la catastrophe par le passé, la raison l’a emporté. Personne ne serait assez fou pour annuler dix mille ans d’existence humaine. » On change de sujet, la soirée se termine. Durant la nuit qui suit, Londres est oblitérée par une frappe nucléaire russe…

La Guerre est un récit paru aux Etats-Unis sous forme de feuilleton dans le comic-book Hello darkness, une anthologie d'histoires d'horreur. La suite du récit s’attache aux tentatives de ces huit amis pour échapper à la guerre et à l’apocalypse nucléaire. Garth Ennis, le scénariste, s’attache à raconter tout cela à hauteur d’hommes et de femmes. Il ne montre jamais les décideurs et forces militaires mais s’en tient à ces huit personnes ordinaires qui prennent différentes décisions : rester à New-York, fuir, se replier dans une résidence secondaire. Garth Ennis est un scénariste connu pour ses récits ultra-violents et cyniques (Preacher, Hitman ou The Boys) ainsi que pour ses comics de guerre clairement antimilitaristes mais toujours extrêmement documentés (ses War stories par exemple).

La Guerre n’est pas un comic-book marrant à l’humour mordant. C’est l’histoire tragique et glaçante de huit personnes ordinaires happées et marquées par une guerre qui n’épargne rien ni personne. Comme à son habitude, le scénariste irlandais naturalisé états-unien a fait ses devoirs et distille nombre de données factuelles sur les retombées d’un conflit nucléaire sur nos petites vies. S'il laisse de côté les grands et les décideurs et les aspects géopolitiques, c'est bien parce que tout cela dépasse le commun des mortels. Et c'est bien du sort de gens ordinaires dont il est question ici ! Et sans spoiler aucun, nous pouvons dévoiler qu’aucun des huit amis ne sortira indemne de cette bien triste petite histoire… La fin est particulièrement atroce...

Même s'ils donnent à voir au lecteur les ravages d'un bombardement sur New-York, Ennis et la dessinatrice Becky Cloonan n'inscrivent par leur bande-dessinée dans un registre de film catastrophe. Il s'agit de rester centré sur les humains dont les émotions sont parfaitement saisies par le crayon de la dessinatrice. Mais... Quelle mouche pique Garth Ennis ? Qu’est-ce qui motive la création de ce récit d’horreur ? Pourquoi infliger pareil périple à son lectorat ? La réponse paraît évidente : il faut éviter cette guerre dont personne n’échappera et prendre conscience de la possibilité et la proximité d’un danger que nous croyions lointain depuis la fin de la Guerre Froide. Le mitan des années 2020 est une bien curieuse période qui voit ressurgir la peur d’une guerre nucléaire et la haine des Rouges…

Derrière l’antimilitarisme de Garth Ennis se devine aussi la résurgence de souvenirs d’un téléfilm de la BBC qui traumatisa toute une génération de Britanniques : Threads. Un téléfilm dont s’inspire et s’imprègne La Guerre pour mieux souligner qu’une guerre nucléaire généralisée annulerait dix mille ans d’existence humaine comme dit plus haut…

L’histoire commence au Royaume-Uni dans les années 1980 dans la petite ville de Sheffield. Un couple de jeunes gens décide de se marier et de s’installer ensemble. Le quotidien bat son plein mais à l’arrière-plan de ces banalités, l’extension d’un conflit entre URSS et Iran dégénère et amène la menace d’un conflit global et nucléaire. La ville de Sheffield abrite une base aérienne de l’OTAN. Elle est frappée par un bombardement nucléaire comme l’ensemble des îles britanniques. A hauteur d’hommes et de femmes, le téléfilm s’emploie à montrer de manière crue, frontale et documentaire les conséquences d’une frappe nucléaire…

Les similarités entre La Guerre et Threads sont nombreuses. Le comic-book glace et terrifie. Le téléfilm est proprement horrible dans sa depiction de l’effondrement de toute société humaine. Rien n’est épargné au spectateur : les pillages, l’hiver nucléaire, les cancers et autres malformations, la mort massive des populations, l’incapacité des décideurs ou relais du pouvoir à agir… A la fin du métrage, trois ans après les bombardements, les survivants quasiment revenus à l’époque médiévale meurent de faim et de maladies… Oubliez les Freddy Krueger et autres Jason Voorhees, en matière d'horreur absolue, Threads de la BBC remporte la palme ! Et ce, en dépit des limitations techniques du temps !

Durant la Guerre Froide, plusieurs œuvres cinématographiques ou télévisuelles tentèrent d’horrifier les foules pour les prévenir et les préserver de la menace nucléaire : The War Game de Peter Watkins ou The Day After de Nicholas Meyer. Threads est sans doute l’une des plus marquantes et terrifiantes. L’une des plus militantes avec le pseudo-documentaire de Peter Watkins. Le titre, en anglais « threads » signifie « les fils » ou « les liens », est explicité dans l’introduction du film et rappelle simplement que « tout est lié » et qu’un conflit nucléaire généralisé se traduirait par une destruction mutuelle inévitable…

Désolé d’avoir plombé l’ambiance…

mercredi 14 janvier 2026

Struthof. Un camp pour épurer l'Alsace, par Frédérique Neau-Dufour, La Nuée Bleue


S’il y avait un livre nécessaire, c’était bien celui-ci. Depuis tant d’années circulent les rumeurs, les fausses informations et les contre-vérités sur cette si complexe période de l’épuration. C’est essentiellement dans les milieux autonomistes que se sont répandues ces fake-news sans qu’aucun contre-discours ne leur était jusqu’alors apporté. C’est enfin chose faite par l’historienne Frédérique Neau-Dufour qui s’est plongée pendant de longues années dans les archives de l’épuration, celles de la gendarmerie et dans des archives privées, confiées par les descendants de celles et ceux qui ont été enfermés au Struthof entre 1944 et 1945. C’est pendant cette année que le camp de concentration de Natzweiler est devenu le camp d’internement administratif du Struthof.

 En réutilisant quelques anciens décrets, le gouvernement provisoire de la République française a voulu sécuriser le territoire français et épurer l’ancienne région annexée, fraîchement libérée, alors que la guerre était encore loin d’être terminée. En insistant sur ce fait, et sans en nier les dérives, l’historienne retrace dans un premier temps la dure transition qui s’est faite pour reconvertir le camp nazi en instrument d’épuration. Des décennies plus tard, il est aisé de remarquer que l’idée n’était peut-être pas la meilleure. Cependant, c’est parce que les combats continuaient à faire rage que le pragmatisme primait sur le reste. Cette installation carcérale était bien pratique pour enfermer ceux qu’on considérait comme de dangereux ennemis.

Mais dans une région annexée et rattachée au Reich hitlérien, les choses n’allaient pas se faire sans encombre. Les Allemands venus peupler le territoire alsacien devaient être les premiers internés. Hommes, femmes, enfant, nourrissons et vieillards remplissaient des baraquements en attendant leur extradition vers leur pays d’origine. Dans cette masse de personnes, comment distinguer les vrais nazis des Allemands qui étaient là par simple volonté ou opportunité ? Quelques semaines plus tard, arrivent plus d’un millier d’Alsaciens considérés, à tort ou à raison, comme trop proches des Allemands. Dès lors coexistent ici deux mondes qui ne s’entendent pas forcément et qui sont encadrés par un personnel peu formé.

Quatre commandants se succèdent à la tête du camp. Tous doivent faire face à des difficultés de gestion du lieu : manque de personnel qualifié pour assurer la surveillance honnête des internés, manque de nourriture et d’approvisionnement en matériel, violences, vols et abus entous genres. L’alcoolisme et les désirs de vengeance touchent certains des gardiens. En tout, ce sont près de 8000 détenus qui ont été enfermés dans des conditions souvent difficiles dans un camp ou règne un ennui sans borne.

Le commandant Rofritsch est celui qui a laissé le plus de traces dans l’imaginaire collectif. Et pourtant c’est lui qui, sous une poigne de fer certes, a amélioré les conditions d’existence dans ce lieu. Frédérique Neau-Dufour dépeint un militaire acharné et brutal, mais qui réussit tout de même à faire venir du matériel, des médecins et de la nourriture au camp.

Après un an d’existence, le camp d’internement laisse place à un centre pénitentiaire, une prison, dans laquelle ce sont cette fois des personnes dont la collaboration a été avérée qui y purgent leur peine ou qui attendent leur procès. Les innocents, enfermés ici auparavant par erreur ou après une fausse dénonciation, sont censés avoir été libérés. Mais l’expérience de l’internement leur colle durablement à la peau et leur image est dégradée pour longtemps. Certains, pour qui cela est devenu insupportable, se suicident quelques temps après leur libération.

Un imaginaire fait de mythes, de fantasme et d’erreurs est né. Il est récupéré et amplifié par une frange assez importante de militants qui, jusqu’à nos jours, colportent et amplifient cette légende qui vise à faire croire qu’au Struthof, les Français se sont comportés de façon encore pire que les nazis. Un épisode reste gravé dans les esprits, celui qui a eu lieu le 27 janvier 1945, où, pour la première fois, des Alsaciens intègrent le camp, sous les violences des FFI. Frédérique Neau-Dufour consacre une part importante de la dernière partie du livre à remettre de la vérité et à contrer « les bobards » de ceux qui instrumentalisent les erreurs et les mensonges du passé à des fins haineuses (négationnisme, terrorisme…).

Un livre nécessaire, disait-on, qui participe d’une série de recherches fiables et objectives et qui renouvellent l’historiographie du camp de concentration de Natzweiler et qui éclaire sur la période qui a suivi la période nazie. Plus généralement c’est aussi sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Alsace et sur l’épuration en France que le lecteur est renseigné.

mercredi 7 janvier 2026

L’Amérique de Trump au cinéma : une trilogie de films pour comprendre les Etats-désunis et le trumpisme ?

 

Le président Donald Trump est parfois difficile à suivre ou à comprendre non dans ses propos mais dans ses prises de position.  Le cinéma américain récent nous donne pourtant des clefs d'analyse et de compréhension simples mais parfois anxiogènes. Jetons un œil à une dystopie furibarde et guerrière, à un biopic plus subtil qu'il n'y paraît et à un film plus que glacialement reçu par le public et la critique cannois lors du dernier festival.

Civil War
, Alex Garland (réalisation et scénario), Etats-Unis & Royaume-Uni, 2024.

« Merry Christmas to all, including the Radical Left Scum that is doing everything possible to destroy our Country, but are failing badly. »

Publication de Donald Trump sur les réseaux sociaux Truth Social et X (25 décembre 2025).

Dans l’Amérique de Trump, il n’y a plus de place pour des opposants politiques. Tout dialogue et toute forme de coopération semblent impossibles. Le président n’a que mépris, moqueries et insultes pour ceux qu’il accuse de vouloir détruire et ruiner son pays. Les prises de parole du « leader du monde occidental » sur les réseaux sociaux sont des plus violentes et radicales. Elles sont devenues sa marque de fabrique et contribuent grandement à lui forger une image de grand manitou de l’Amérique blanche arrogante et méprisante pour le reste du monde.

Cette violence omniprésente dans la communication et le champ politique états-unien, Alex Garland en fait l’une des thématiques de son film Civil War sorti sur les écrans en 2024.

Le scénariste et réalisateur britannique est un habitué des récits de science-fiction et d’anticipation. Il a écrit 28 days later pour Danny Boyle et a écrit et réalisé le métrage Dredd, seule adaptation fidèle et réussie des aventures du Judge Dredd publiées dans la mythique revue 2000 AD. Garland imagine dans Civil War le périple d’un groupe de journalistes se rendant à Washington pour décrocher l’ultime interview du président d’un pays déchiré par une guerre civile effroyable. Le film est brillamment porté par Kirsten Dunst en photographe de presse aguerrie mais fatiguée et marquée, Wagner Moura (oui le Pablo Escobar de la série Narcos) en briscard de l’information rompu aux situations extrêmes et la jeune Caelee Spaenny en émule de Kirsten Dunst, jeune, naïve mais courageuse et envieuse de devenir une grande photo-reporteuse. Nous pourrions attendre un propos sur la presse, la déontologie professionnelle dans la couverture d'événements violents et tragiques mais non, Garland s'oriente vers autre chose.

L’action du film se déroule dans un futur proche et quasi-immédiat aux Etats-Unis. Néanmoins, Alex Garland ne se sert pas du contexte politique des années 2020 pour bâtir sa dystopie cauchemardesque. Certes le président états-unien qui a fait basculer son pays dans l’autoritarisme, brigué un troisième mandat et déclenché la guerre peut faire songer à Donald Trump mais les factions en présence ne reflètent pas les divisions politiques de notre temps. Les sécessionnistes sont menés par la Californie et le Texas ainsi que diverses milices armées. Précaution de la part du réalisateur pour ne pas se retrouver étiqueté ? Peut-être... Mais peut-être que le scénariste et réalisateur veut moins jouer au prophète ou au diseur de mauvaise aventure qu'au commentateur lucide d'une situation immédiate extrêmement inquiétante.


Les critiques de cinéma ont été impressionnés par les représentations particulièrement réalistes et âpres du fait guerrier, par les acteurs impliqués et inspirés mais se sont beaucoup interrogés sur le pourquoi de cette débauche de violences. Il faut bien l'écrire, les scènes de guerre et les reconstitutions d'une capitale fédérale anéantie par la guerre sont saisissantes. Certains ont reproché au film de ne pas s’ancrer dans la réalité des années 2020 pour faire réfléchir. Mais à bien y regarder, Alex Garland nous parle bien de ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis.

Dans son film, tout dialogue est devenu impossible entre les factions états-uniennes. Le pays est littéralement éclaté et pour le moins désuni. La seule manière qu’ont les diverses factions pour dialoguer est la guerre, la violence armée et l’anéantissement de l’adversaire. Lorsque nous examinons la rhétorique trumpiste, elle se veut violente, dure et méprisante. Le réalisateur britannique nous amène à penser que cette utilisation massive de la violence verbale dans la communication politique amène, à plus ou moins court terme, à une violence armée bien réelle et à une désunion des Américains. Surtout, il donne à voir à un public parfois prompt à diffuser sur les réseaux sociaux des messages appelant à la révolte ou à la guerre civile des images effroyables et terrifiantes de ce que serait une guerre civile si elle éclatait demain. Spéculer pour éviter des violences futures ? Peut-être... Souligner que la violence et la brutalité sont déjà présentes et bien enracinées dans l'Amérique de Trump ? Très certainement !

L’une des séquences les plus marquantes et anxiogène du film nous montre le groupe de journalistes arrêtés par deux miliciens et interrogés par ceux-ci au bord d’un charnier. « There has to be some mistake. We're American, right? » tente l’un des journalistes pour échapper à la mort. « Okay. What kind of American are you? You don't know? » lance l’un des miliciens, campé par Jesse Plemons. Forcément, certains des journalistes tenus en joue ne sont pas assez blancs, anglo-saxons ou puritains pour ces représentants de la Race Blanche armé jusqu’aux dents et bien déterminés à « rendre sa grandeur à l’Amérique ». Cette séquence de tension cristallise nombre d’images associées aux violences intercommunautaires états-uniennes ou non : lynchage, xénophobie, exécutions sommaires, justice expéditive, vigilantisme… Elle met aussi en exergue la peur de l'autre et le mépris des immigrés clairement énoncé par le président Donald Trump dans maints discours.

Donald Trump sème-t-il les graines d’une guerre civile ? Prêche-t-il la désunion ? Attise-t-il les tensions plutôt qu’il ne les éteint ? Le président Trump est parfois difficile à suivre ou à cerner. Se posant comme un fervent combattant, il affirme vouloir tenir les Etats-Unis le plus loin possible des conflits sans fin. Dans son discours sur l’état de l’Union de mars 2025, il qualifie Joe Biden de « pire président des Etats-Unis » (sic) et affirme « je regarde les démocrates devant moi et je me rends compte qu’il n’y a absolument rien que je puisse dire pour les rendre heureux ou pour qu’ils se lèvent, sourient ou applaudissent. » Il appelle les démocrates à travailler avec son administration à la grandeur et à un nouvel âge d’or mais n’a de cesse de les moquer. Pourquoi tant de haine et de violence ?

The Apprentice, Ali Abbasi, Canada & Etats-Unis, 2024.

« I got three rules. OK? They're my three rules of winning.

Rule one: the world is a mess, OK? The world is a mess, Tony. You have to fight back. You have to have a tough skin. Attack, attack, attack. If somebody comes after you with a knife, you shoot 'em back with a bazooka. OK?

Rule two: what is truth, Tony? What is truth? You know what's truth? What you say is truth, what I say is truth, what he says is truth. What is the truth in life? Deny everything, admit nothing. You know what's true? What I say is true.

And third of all, most important, no matter how fucked you are, you never ever ever admit defeat. You always claim victory. Always. »

C’est ainsi que les trois règles d’or du trumpisme sont exposées à la fin du film d’Ali Abbasi. The Apprentice est un biopic sage et appliqué qui explore les jeunes années de Donald Trump des années 1970 aux années 1990. Sebastian Stan, habitué des productions Marvel Studios, impressionne en jeune Donald Trump. Il s’est imprégné des tics, attitudes, expressions du personnage. Au-delà de la prouesse de caméléon de l’acteur principal, le métrage présente également les liens entre le président en devenir et son conseiller juridique Roy Cohn. Personnage méphitique interprété avec génie et malice par Jeremy Strong, il est présenté comme le mentor du jeune Trump qui reprend à son compte sa doctrine énoncée plus haut. Ce que le jeune promoteur doit aussi à cet avocat américain, qui a fait condamner et exécuter les époux Rosenberg en plein maccarthysme, ce sont la détestation de la Justice et de l'Etat de Droit ainsi qu'une vénération de la brutalité dans les interactions sociales et dans les affaires.

 

Avec une personnalité aussi haute en couleurs que Donald Trump, il est difficile de ne pas céder à la caricature lors de la mise en images d’une partie de sa vie. Le film d’Ali Abbasi est plutôt cynique et fait souvent méchamment sourire son spectateur. Certes, l’évocation des liposuccions ou de la réduction du cuir chevelu visant à réduire une calvitie naissante semble un peu gratuite à côté de la représentation des relations houleuses de Donald et Ivana. L’un des principaux intérêts du film, outre l’exposition des fondements de la doctrine trumpiste, est de réinscrire Donald Trump dans son rôle de real estate agent et de golden boy des années 1980.

Le contexte du présent film est également celui du roman de Bret Easton Ellis, American Psycho. Le héros (?) du roman, Patrick Bateman a une énorme admiration pour Donald Trump dont le nom est cité à de multiples reprises. Bateman est littéralement obsédé par le business man qu’il voit partout ! «Ça n'est pas la voiture de Donald Trump ? fais-je, le regard fixé sur une limousine bloquée dans les embouteillages, juste à côté de nous.» Trump est le héros et modèle de Patrick Bateman. Un symbole de réussite et un modèle de masculinité triomphante. Et étrangement, depuis les années 2010, les memes de Patrick Bateman tirés de l’adaptation cinématographique de Mary Harron, sont devenus des outils de communication de choix dans les sphères MAGA

Cette petite digression du côté de Bret Easton Ellis n'est pas complètement gratuite. Les racines reaganiennes du trumpisme sont plus ou moins évidentes, le slogan Make America Great Again n'est qu'un des emprunts à cette période. Le conservatisme radical et sans concession de Donald Trump se nourrit de références pop-culturelles plus ou moins assimilées et parfois proprement détournées à des fins de communication. Patrick Bateman est l'une de ses références adoptées pour son masculinisme forcené. Le lecteur attentif de Bret Easton Ellis se rappelle toutefois que Bateman est avant tout un yuppie poussé par la vacuité de sa vie personnel et professionnel à s'inventer une anti-vie de psychopathe brutal, homophobe, misogyne et cannibale. Une brebis égarée qui se rêve loup et mâle alpha... Mais tout ceci relève de la fantaisie, de la mythomanie et du délire. Donald Trump serait-il narcissique ? Se verrait-il en plus grand président américain depuis George Washington ? Peut-être...

Ali Abbasi donne à voir un Donald Trump en cours d’élaboration qui veut faire du New-York cauchemardesque de Maniac de William Lustig une cité resplendissante de verre et d’acier. Le jeune promoteur immobilier veut tout rénover, acheter, reconstruire, embellir… Un peu ce que rêve de faire le président Trump lorsqu’il lance de grands travaux de réaménagement de la Maison Blanche ou parle d’acquérir le Canada ou de transformer la Bande de Gaza en resort… Le biopic n’est pas si inintéressant pour comprendre les racines du trumpisme ! Des racines qui pénètrent profondément le conservatisme reaganien, touchent au maccarthysme et s'alimentent d'un vieux fond de racisme et de xénophobie ainsi que d'un mépris des lefties, des rouges ou des gauchos qui paraissait anachronique mais le devient de moins en moins...

Eddington, Ari Aster (réalisation et scénario), Etats-Unis 2025.

« We need to free each other's hearts. »

Le film le plus éloquent, perturbant et pertinent sur l’Amérique de Trump a été présenté à Cannes en mai 2025 et n’a pas été très bien accueilli ni par le public ni par la critique. Et pourtant…

Ari Aster est un jeune réalisateur américain qui a été propulsé sur le devant de la scène après la sortie de deux films de genre particulièrement audacieux et novateurs : Heredity en 2018 et Midsommar en 2019. Lorsqu’il est questionné sur les thématiques abordées dans Eddington, Aster répond avec malice : internet. Et force est de constater qu’internet et son utilisation sont au cœur d’un scénario dense, un peu trop même, qui écorche méchamment l’Amérique du début des années 2020.

Eddington est une petite ville du Nouveau Mexique dans laquelle est prévue l’installation d’un data center. Durant la pandémie de 2020, le film s’attache à décrire les difficultés et errements d’un shérif incompétent et dépassé (Joaquin Phoenix, parfait !) qui affronte sa belle-mère complotiste, sa femme dépressive qui tombe sous la coupe d’un gourou new age œuvrant sur internet, le maire de la ville démocrate et détestable (Pedro Pascal), une ado rebelle qui s’est mise en tête de lancer une croisade « black lives matter » au milieu de nulle part, deux députés et acolytes tout aussi incompétents que lui…

Peinture cynique, acide, agressive et désabusée d’une communauté mise sous pression par la pandémie, les histoires du passé et du présent et internet ! Tout semble conspirer contre le shérif Joe Cross. Et tout s’envenime à cause d’internet et des réseaux sociaux. Après être venu au secours d’un vieil homme qui manque de se faire molester pour non-respect des gestes barrières, Joe Cross découvre sur Facebook la publication du vieillard qui le remercie. Porté par l’élan de cette publication, certain d'être dans le camp du Bien, le shérif décide de se proposer sa candidature aux prochaines élections municipales et se lance dans une campagne ubuesque, grotesque et débile contre le maire sortant.

Ari Aster détourne les codes du western pour raconter son histoire cruelle et laisser libre cours à sa misanthropie galopante. Aucun des personnages n’est réellement sympathique ou à sauver. Le shérif est stupide. Le maire ne recule devant aucun coup bas pour mettre hors course son rival. L’ado auto-propulsée activiste est tout bonnement ridicule… Tout ce petit monde a l’air des plus imbéciles. Et tout ce petit monde se transforme en poudrière prête à exploser dans le dernier quart du film ! Et c’est bien internet qui accélère, aggrave et fait dégénérer la situation. La belle-mère du shérif est abreuvée de discours complotiste sur des sites conspirationnistes. Le shérif se sert de Facebook pour lancer sa campagne électorale et s’en prendre à son rival. Son épouse se fend d’une confession en postant une vidéo sur les réseaux sociaux, confession qui rend explosive les relations avec le maire Garcia… 

Aster clôt de manière apocalyptique son métrage. Le shérif pète littéralement les plombs, prend les armes (référence appuyée à Rambo-First Blood de Ted Kotcheff), s’en va affronter des antifas dont le spectateur ne sait pas trop s’ils sont réels ou surgis de l’esprit fiévreux et dérangé du pathétique héros du film… Sans trop en dévoiler sur la fin du métrage, Joe Cross finit en bien piètre état. COVID-19, internet, tensions, réseaux sociaux, complotisme, ce sont là pour Ari Aster les germes de la destruction et le terreau fertile sur lequel prospère un trumpisme triomphant.

Ne nous fourvoyons pas, Eddington est un commentaire cinglant et amer sur l’Amérique de Trump. Trop agressif et trop touffu pour convaincre et séduire entièrement son public bien que… Le réalisateur se soucie peu de séduire son public. Il cherche à le caresser à rebrousse-poil, à le secouer et à le faire frémir ou bondir.  Il y a quelque chose de génial dans cette peinture au vitriol des Etats-Unis qui n’épargne personne et pose comme catalyseurs de bien des maux la pandémie et les réseaux sociaux.

En arrière-plan, le film décrit la trajectoire d’un jeune-homme qui se trouve une vocation de militant-activiste des droits des Afro-américains pour plaire à une camarade de classe et achève le film en étant devenu important influenceur qui sur les réseaux sociaux propage sa haine de Michelle Obama avec l'acteur James Woods ! Tout le film évoque l’Amérique de Trump dans laquelle l’opposition est trop molle et auto-satisfaite ou caricaturée en milice paramilitaire antifasciste.

« Who are you talking to? There's nobody here. »

Le Nouveau Mexique, les Etats-Unis, Ari Aster ne les connaît que trop bien ! Il en est originaire. Que cherche-t-il à dire ou à transmettre à son public qui n'a pas déjà été dit ou montré ? Qu'il en a plus qu'assez des inepties, des réseaux sociaux et de la crétinerie ambiante ? Peut-être... Que par notre petite humanité, nous nous condamnons nous-mêmes en cherchant à assouvir notre besoin de reconnaissance et d'amour sur les illusoires réseaux sociaux ? Sans doute... Que si nous sommes aussi pathétiques et ridicules que les habitants d'Eddington nous ne méritons pas de vivre ? Gasp !?!  Peut-être pas !?! Mais il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens qui ont fait le vœu de ne pas laisser la peur, la bêtise et la brutalité l'emporter sur la raison, l'intelligence et la réflexion ! Il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens que les ouh-ouh ou autres signes de protestation bien vains de la part des Démocrates crispent et agacent alors que la politique américaine se radicalise et de durcit ! Il rejoint aussi tous ceux que cette administration Trump pour qui la simplicité du propos pèse davantage que sa vérité. Forcément, internet est un vecteur redoutable de propagation des fake news et autres faits alternatifs sans lesquels la réécriture de l'Histoire par les trumpistes ne pourrait se faire.

Dans une interview donnée au magazine Slant, Ari Aster explique sa démarche :
« I wanted to make a film where I could pull back and describe what it feels like to live in a world where nobody agrees and less actually happens. The film is a western, I guess, but I wanted it to be inflected by a sort of modern realism. That’s to say, it’s a movie where everybody’s living on the internet; they’re all living in different realities and they’re unreachable to each other. »
La société humaine mondialisée et hyperconnectée est fracturée, fractionnée et isole plus qu'elle ne rapproche ses membres en les séparant toujours davantage. Dans le film, le shérif Joe Cross ne vit pas dans la même réalité que les autres. Tout dans son personnage renvoie à une version déformée de John Wayne mixée aux héros des films d'action hollywoodiens des années 1980 et 1990. Le maire Garcia vit dans un spot de campagne électorale permanent. Et lorsque toutes ces différentes réalités se téléscopent, la situation déraille et explose. C'est bien ce qu'Eddington montre au spectateur et c'est sans doute cette confusion qui profite à certains discours haineux, simplistes et radicaux dont le discours trumpiste est un bon exemple.

samedi 23 août 2025

Altarriba, Garcia Sanchez, Moral, Le ciel dans la tête Denoel Graphic, Paris, 2023.

AltarribaGarcia SanchezMoralLe ciel dans la tête,
Denoël Graphic,
Paris, 2023.


Il y a eu une période où la bande dessinée s’est intéressée de près aux migrants et à leur parcours. De l’Odyssée d’Hakim, à l’excellent roman graphique Demain, Demain de Laurent Maffre, on a pu retracer le chemin très souvent chaotique de celles et ceux qui, pour une raison ou une autre, prennent la décision très compliquée de quitter un jour leur terre d’origine pour trouver un meilleur lieu où vivre. Arrivés à destination, ils ressentent la terrible désillusion de constater que l’Eldorado qu’ils s’étaient imaginé était loin de la réalité et qu’on ne veut la plupart du temps pas d’eux ici. Plus grave: on fait tout pour mal les accueillir et pour leur rendre la vie difficile dans l’espoir qu’ils prennent eux-mêmes la décision de repartir là d’où ils viennent. Espoir vain pour les uns et pour les autres…

                               

En mêlant douceur, onirisme et cruauté sans filtre, les trois auteurs livrent dans ce roman graphique un récit inédit d’une force sans égale par rapport à toutes les productions citées précédemment. C’est à travers l’histoire du jeune Nivek, jeune personnage de fiction qui incarne tant de destins réels, que les auteurs nous plongent dans l’odyssée de ce jeune africain qui n’a qu’un objectif : trouver l’endroit où il pourra vivre en toute sérénité et observer dans une quiétude tant espérée les étoiles brillantes de la voute céleste qu’il assimile à l’univers de paix si recherché.

On sent dès le début de l’histoire que le parcours de Nivek sera compliqué. On est même très vite persuadé que rien ne finira bien. Mais au cours de ses pérégrinations et de ses rencontres, le jeune homme grandit, tant en taille qu’en esprit. Véritable parcours initiatique, c’est à partir des mines du Kivu et en traversant la jungle, la savane, le désert libyen, la méditerranée que Nivek se construit.

                                 

Enfant qui échappe à un accident dans une mine de coltan du Congo, il devient ensuite enfant soldat, drogué et quasi envouté, qui ne sait pas pour quoi et pour qui il se bat et commet des atrocités. Accompagné de Joseph, un compagnon d’infortune, il fuit pour intégrer une tribu de chasseurs d’éléphants. Toujours en quête d’un monde meilleur, c’est en compagnie d’un sorcier qu’il poursuit son voyage à travers la savane et dans le désert, où il rencontre l’amour en Aïcha, qui devient sa nouvelle raison de vivre et de ne jamais baisser les bras.  

Le style graphique de Garcia Sanchez transcende cette histoire. Par un découpage très original et des personnages longilignes et à la fois anguleux et plein de rondeurs, il installe un très fort dynamisme qui entraine le lecteur dans la course folle des différents protagonistes. Associé à Moral qui s’est chargé de la couleur, il trouve ses inspirations dans ce qu’on a coutume d’appeler les arts premiers africains. Ensemble, ils ont réussi à créer une ambiance chaleureuse qui peut s’avérer inquiétante dans certains épisodes de l’histoire scénarisée par Altarriba.

                                  

Lauréate du grand prix de la critique de l’ACBD en 2024, cette bande dessinée est certainement l’une des meilleures productions sur les migrants et les migrations et certainement l’une de meilleure bande dessinée réalisée ces dernières années. Un véritable chef-d’œuvre.

                                     

mardi 3 juin 2025

Claire Calaud (scénario) & Sandrine Kérion (dessin et couleurs), Histoire du polar en bande dessinée, Les Humanoïdes Associés, Paris, 2025.

 

Claire Calaud (scénario) & Sandrine Kérion (dessin et couleurs), Histoire du polar en bande dessinée, Les Humanoïdes Associés, Paris, 2025.

L'auteur de ces lignes déteste les bande-dessinées documentaires conçues pour les enseignants qui n'ont de BD que le nom. Le présent ouvrage n'appartient pas au nombre de ces atrocités !

Air connu : l’unique œuvre connue d’Hérodote, ses Histoires, pourrait porter le titre de recherches ou d’enquêtes. L’historien est donc un enquêteur. Et le polar est aussi ancien que les mythes grecs à commencer par celui du très inquisiteur Œdipe! L'historien n'est pas peu fier de pouvoir se comparer à un Poirot ou à un Maigret! Aujourd’hui, il va plaisamment se laisser conter l’histoire d’un genre, le polar, par une spécialiste franco-canadienne de la littérature et illustratrice versée dans le documentaire. Disons-le d’emblée : c’est un réel plaisir que de se laisser embarquer dans cet ouvrage ludique et érudit !

Ce tableau très complet du genre polar couvre son histoire de l'antiquité à aujourd’hui, en traversant les frontières et en débordant du genre littéraire pour en ausculter les apports au cinéma, en télévision ou en bande-dessinée. La forme est élégante et convient parfaitement aux visées documentaires de l’ouvrage. Le fond est extrêmement bien pensé et il s’agit ici d’une réelle réflexion sur le genre. Comme il se doit, les planches fourmillent de détails à même de titiller l’esprit de l’amateur de polar et les clins d’œil sont nombreux et bienvenus. Le tout est un peu conçu comme s'il s'agissait des élucubrations d'un émule de Sherlock Holmes lancé sur la piste des origines du genre. Un bel exercice tant intellectuel qu'artistique!

En vingt-et-un chapitres, Claire Calaud et Sandrine Kérion ne laissent rien de côté et se montrent très exhaustives dans leur histoire : des mythes grecs à Sherlock Holmes, des gentlemen cambrioleurs aux reporters investigateurs, d’Agatha Christie aux maîtres du roman noir américain, de la série noire à la française aux sueurs froides d’Hitchcock, du néo-polar français aux polars qui venaient du froid… C’est excellent, astucieux, malicieux, drôle ! Une vraie lecture plaisir qui donne furieusement envie d’en faire plein d’autres ou de se replonger dans les pages d’un bon vieux Doyle ou d’un grand Hammett !

De manière subtile, les autrices abordent les circonvolutions du genre en replaçant habilement les contextes historiques, sociaux ou éditoriaux lorsqu’il convient de le faire. Les auteurs prennent la parole autant que leurs personnages et le lecteur s’amuse vraiment en apprenant, en découvrant ou re-découvrant les sources d’inspiration ou prédécesseurs du grand Sherlock Holmes, les origines très pulp fiction du roman noir américain, les troubles et états d’âme d’un Raymond Chandler définitivement très agité ou les facéties hitchcockiennes.

Outre les incursions cinématographiques, nos ladies enquêtrices s’autorisent une excursion nippone sur la piste des mangas ou un séjour aux frontières des genres sur les traces de Stephen King ou de Lovecraft. Un ouvrage vraiment exemplaire brillamment pensé et illustré qui se doit d’être feuilleté ou lu par quiconque porte un quelconque intérêt au polar ! La préface de Frank Thilliez rend justice au travail du duo d’autrices et ramène le polar à ce qu’il est : intrinsèquement lié à la nature humaine ! En cela, cette histoire du polar est aussi une histoire de l’humanité ! Ce qui en 216 pages en images et en mots n’est pas une mince affaire !