Le président Donald Trump est parfois difficile à suivre ou à comprendre non dans ses propos mais dans ses prises de position. Le cinéma américain récent nous donne pourtant des clefs d'analyse et de compréhension simples mais parfois anxiogènes. Jetons un œil à une dystopie furibarde et guerrière, à un biopic plus subtil qu'il n'y paraît et à un film plus que glacialement reçu par le public et la critique cannois lors du dernier festival.
Civil War,
Alex Garland (réalisation et scénario), Etats-Unis & Royaume-Uni, 2024.
« Merry
Christmas to all, including the Radical Left Scum that is doing everything
possible to destroy our Country, but are failing badly. »
Publication
de Donald Trump sur les réseaux sociaux Truth Social et X (25 décembre 2025).
Dans
l’Amérique de Trump, il n’y a plus de place pour des opposants politiques. Tout
dialogue et toute forme de coopération semblent impossibles. Le président n’a
que mépris, moqueries et insultes pour ceux qu’il accuse de vouloir détruire et
ruiner son pays. Les prises de parole du « leader du monde occidental »
sur les réseaux sociaux sont des plus violentes et radicales. Elles sont
devenues sa marque de fabrique et contribuent grandement à lui forger une image
de grand manitou de l’Amérique blanche arrogante et méprisante pour le reste du
monde.
Cette
violence omniprésente dans la communication et le champ politique états-unien,
Alex Garland en fait l’une des thématiques de son film Civil War sorti
sur les écrans en 2024.
Le
scénariste et réalisateur britannique est un habitué des récits de science-fiction
et d’anticipation. Il a écrit 28 days later pour Danny Boyle et a écrit
et réalisé le métrage Dredd, seule adaptation fidèle et réussie des
aventures du Judge Dredd publiées dans la mythique revue 2000 AD.
Garland imagine dans Civil War le périple d’un groupe de journalistes se
rendant à Washington pour décrocher l’ultime interview du président d’un pays
déchiré par une guerre civile effroyable. Le film est brillamment porté par Kirsten
Dunst en photographe de presse aguerrie mais fatiguée et marquée, Wagner Moura
(oui le Pablo Escobar de la série Narcos) en briscard de l’information
rompu aux situations extrêmes et la jeune Caelee Spaenny en émule de Kirsten
Dunst, jeune, naïve mais courageuse et envieuse de devenir une grande
photo-reporteuse. Nous pourrions attendre un propos sur la presse, la déontologie professionnelle dans la couverture d'événements violents et tragiques mais non, Garland s'oriente vers autre chose.
L’action
du film se déroule dans un futur proche et quasi-immédiat aux Etats-Unis. Néanmoins, Alex
Garland ne se sert pas du contexte politique des années 2020 pour bâtir sa dystopie
cauchemardesque. Certes le président états-unien qui a fait basculer son pays
dans l’autoritarisme, brigué un troisième mandat et déclenché la guerre peut faire songer à Donald Trump mais les
factions en présence ne reflètent pas les divisions politiques de notre temps.
Les sécessionnistes sont menés par la Californie et le Texas ainsi que diverses
milices armées. Précaution de la part du réalisateur pour ne pas se retrouver étiqueté ? Peut-être... Mais peut-être que le scénariste et réalisateur veut moins jouer au prophète ou au diseur de mauvaise aventure qu'au commentateur lucide d'une situation immédiate extrêmement inquiétante.

Les
critiques de cinéma ont été impressionnés par les représentations particulièrement
réalistes et âpres du fait guerrier, par les acteurs impliqués et inspirés mais
se sont beaucoup interrogés sur le pourquoi de cette débauche de violences. Il faut bien l'écrire, les scènes de guerre et les reconstitutions d'une capitale fédérale anéantie par la guerre sont saisissantes. Certains ont reproché au film de ne pas s’ancrer dans la réalité des années
2020 pour faire réfléchir. Mais à bien y regarder, Alex Garland nous parle bien
de ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis.
Dans
son film, tout dialogue est devenu impossible entre les factions
états-uniennes. Le pays est littéralement éclaté et pour le moins désuni. La seule manière qu’ont les diverses factions pour dialoguer est la guerre, la
violence armée et l’anéantissement de l’adversaire. Lorsque nous examinons la rhétorique
trumpiste, elle se veut violente, dure et méprisante. Le réalisateur britannique
nous amène à penser que cette utilisation massive de la violence verbale dans la communication
politique amène, à plus ou moins court terme, à une violence armée bien réelle
et à une désunion des Américains. Surtout, il donne à voir à un public parfois
prompt à diffuser sur les réseaux sociaux des messages appelant à la révolte ou
à la guerre civile des images effroyables et terrifiantes de ce que serait une
guerre civile si elle éclatait demain. Spéculer pour éviter des violences futures ? Peut-être... Souligner que la violence et la brutalité sont déjà présentes et bien enracinées dans l'Amérique de Trump ? Très certainement !
L’une
des séquences les plus marquantes et anxiogène du film nous montre le groupe de
journalistes arrêtés par deux miliciens et interrogés par ceux-ci au bord d’un
charnier. « There has to be some mistake. We're American, right? »
tente l’un des journalistes pour échapper à la mort. « Okay. What kind of
American are you? You don't know? » lance l’un des miliciens, campé par
Jesse Plemons. Forcément, certains des journalistes tenus en joue ne sont pas
assez blancs, anglo-saxons ou puritains pour ces représentants de la Race Blanche
armé jusqu’aux dents et bien déterminés à « rendre sa grandeur à l’Amérique ».
Cette séquence de tension cristallise nombre d’images associées aux violences
intercommunautaires états-uniennes ou non : lynchage, xénophobie, exécutions
sommaires, justice expéditive, vigilantisme… Elle met aussi en exergue la peur de l'autre et le mépris des immigrés clairement énoncé par le président Donald Trump dans maints discours.

Donald
Trump sème-t-il les graines d’une guerre civile ? Prêche-t-il la désunion ?
Attise-t-il les tensions plutôt qu’il ne les éteint ? Le président Trump
est parfois difficile à suivre ou à cerner. Se posant comme un fervent
combattant, il affirme vouloir tenir les Etats-Unis le plus loin possible des
conflits sans fin. Dans son discours sur l’état de l’Union de mars 2025, il
qualifie Joe Biden de « pire président des Etats-Unis » (sic) et
affirme « je regarde les démocrates devant moi et je me rends compte qu’il
n’y a absolument rien que je puisse dire pour les rendre heureux ou pour qu’ils
se lèvent, sourient ou applaudissent. » Il appelle les démocrates à travailler
avec son administration à la grandeur et à un nouvel âge d’or mais n’a de cesse
de les moquer. Pourquoi tant de haine et de violence ?
The Apprentice, Ali Abbasi, Canada & Etats-Unis, 2024.
« I
got three rules. OK? They're my three rules of winning.
Rule
one: the world is a mess, OK? The world is a mess, Tony. You have to fight
back. You have to have a tough skin. Attack, attack, attack. If somebody
comes after you with a knife, you shoot 'em back with a bazooka. OK?
Rule
two: what is truth, Tony? What is truth? You know what's truth? What you say is
truth, what I say is truth, what he says is truth. What is the truth in
life? Deny everything, admit nothing. You know what's true? What I say is true.
And
third of all, most important, no matter how fucked you are, you never ever ever
admit defeat. You always claim victory. Always. »
C’est
ainsi que les trois règles d’or du trumpisme sont exposées à la fin du film d’Ali
Abbasi. The Apprentice est un biopic sage et appliqué qui explore
les jeunes années de Donald Trump des années 1970 aux années 1990. Sebastian
Stan, habitué des productions Marvel Studios, impressionne en jeune Donald
Trump. Il s’est imprégné des tics, attitudes, expressions du personnage. Au-delà
de la prouesse de caméléon de l’acteur principal, le métrage présente également
les liens entre le président en devenir et son conseiller juridique Roy Cohn.
Personnage méphitique interprété avec génie et malice par Jeremy Strong, il est présenté
comme le mentor du jeune Trump qui reprend à son compte sa doctrine énoncée
plus haut. Ce que le jeune promoteur doit aussi à cet avocat américain, qui a fait condamner et exécuter les époux Rosenberg en plein maccarthysme, ce sont la détestation de la Justice et de l'Etat de Droit ainsi qu'une vénération de la brutalité dans les interactions sociales et dans les affaires.

Avec
une personnalité aussi haute en couleurs que Donald Trump, il est difficile de
ne pas céder à la caricature lors de la mise en images d’une partie de sa vie.
Le film d’Ali Abbasi est plutôt cynique et fait souvent méchamment sourire son
spectateur. Certes, l’évocation des liposuccions ou de la réduction du cuir
chevelu visant à réduire une calvitie naissante semble un peu gratuite à côté
de la représentation des relations houleuses de Donald et Ivana. L’un des
principaux intérêts du film, outre l’exposition des fondements de la doctrine
trumpiste, est de réinscrire Donald Trump dans son rôle de real estate agent
et de golden boy des années 1980.
Le
contexte du présent film est également celui du roman de Bret Easton Ellis, American
Psycho. Le héros (?) du roman, Patrick Bateman a une énorme admiration pour
Donald Trump dont le nom est cité à de multiples reprises. Bateman est
littéralement obsédé par le business man qu’il voit partout ! «Ça
n'est pas la voiture de Donald Trump ? fais-je, le regard fixé sur une
limousine bloquée dans les embouteillages, juste à côté de nous.» Trump est
le héros et modèle de Patrick Bateman. Un symbole de réussite et un modèle de
masculinité triomphante. Et étrangement, depuis les années 2010, les memes
de Patrick Bateman tirés de l’adaptation cinématographique de Mary Harron, sont
devenus des outils de communication de choix dans les sphères MAGA…
Cette petite digression du côté de Bret Easton Ellis n'est pas complètement gratuite. Les racines reaganiennes du trumpisme sont plus ou moins évidentes, le slogan Make America Great Again n'est qu'un des emprunts à cette période. Le conservatisme radical et sans concession de Donald Trump se nourrit de références pop-culturelles plus ou moins assimilées et parfois proprement détournées à des fins de communication. Patrick Bateman est l'une de ses références adoptées pour son masculinisme forcené. Le lecteur attentif de Bret Easton Ellis se rappelle toutefois que Bateman est avant tout un yuppie poussé par la vacuité de sa vie personnel et professionnel à s'inventer une anti-vie de psychopathe brutal, homophobe, misogyne et cannibale. Une brebis égarée qui se rêve loup et mâle alpha... Mais tout ceci relève de la fantaisie, de la mythomanie et du délire. Donald Trump serait-il narcissique ? Se verrait-il en plus grand président américain depuis George Washington ? Peut-être...

Ali
Abbasi donne à voir un Donald Trump en cours d’élaboration qui veut faire du New-York
cauchemardesque de Maniac de William Lustig une cité resplendissante de verre et d’acier.
Le jeune promoteur immobilier veut tout rénover, acheter, reconstruire,
embellir… Un peu ce que rêve de faire le président Trump lorsqu’il lance de
grands travaux de réaménagement de la Maison Blanche ou parle d’acquérir le
Canada ou de transformer la Bande de Gaza en resort… Le biopic n’est pas
si inintéressant pour comprendre les racines du trumpisme ! Des racines qui pénètrent profondément le conservatisme reaganien, touchent au maccarthysme et s'alimentent d'un vieux fond de racisme et de xénophobie ainsi que d'un mépris des lefties, des rouges ou des gauchos qui paraissait anachronique mais le devient de moins en moins...
Eddington,
Ari Aster (réalisation et scénario), Etats-Unis 2025.
« We need to free each other's
hearts. »
Le
film le plus éloquent, perturbant et pertinent sur l’Amérique de Trump a été
présenté à Cannes en mai 2025 et n’a pas été très bien accueilli ni par le
public ni par la critique. Et pourtant…
Ari
Aster est un jeune réalisateur américain qui a été propulsé sur le devant de la
scène après la sortie de deux films de genre particulièrement audacieux et
novateurs : Heredity en 2018 et Midsommar en 2019. Lorsqu’il
est questionné sur les thématiques abordées dans Eddington, Aster répond
avec malice : internet. Et force est de constater qu’internet et son utilisation
sont au cœur d’un scénario dense, un peu trop même, qui écorche méchamment l’Amérique
du début des années 2020.

Eddington
est une petite ville du Nouveau Mexique dans laquelle est prévue l’installation
d’un data center. Durant la pandémie de 2020, le film s’attache à
décrire les difficultés et errements d’un shérif incompétent et dépassé (Joaquin
Phoenix, parfait !) qui affronte sa belle-mère complotiste, sa femme dépressive
qui tombe sous la coupe d’un gourou new age œuvrant sur internet, le
maire de la ville démocrate et détestable (Pedro Pascal), une ado rebelle qui s’est
mise en tête de lancer une croisade « black lives matter » au milieu
de nulle part, deux députés et acolytes tout aussi incompétents que lui…
Peinture
cynique, acide, agressive et désabusée d’une communauté mise sous pression par
la pandémie, les histoires du passé et du présent et internet ! Tout semble
conspirer contre le shérif Joe Cross. Et tout s’envenime à cause d’internet et
des réseaux sociaux. Après être venu au secours d’un vieil homme qui manque de
se faire molester pour non-respect des gestes barrières, Joe Cross découvre sur
Facebook la publication du vieillard qui le remercie. Porté par l’élan de cette
publication, certain d'être dans le camp du Bien, le shérif décide de se proposer sa candidature aux prochaines élections
municipales et se lance dans une campagne ubuesque, grotesque et débile contre le
maire sortant.
Ari
Aster détourne les codes du western pour raconter son histoire cruelle et
laisser libre cours à sa misanthropie galopante. Aucun des personnages n’est
réellement sympathique ou à sauver. Le shérif est stupide. Le maire ne recule
devant aucun coup bas pour mettre hors course son rival. L’ado auto-propulsée
activiste est tout bonnement ridicule… Tout ce petit monde a l’air des plus imbéciles.
Et tout ce petit monde se transforme en poudrière prête à exploser dans le
dernier quart du film ! Et c’est bien internet qui accélère, aggrave et fait
dégénérer la situation. La belle-mère du shérif est abreuvée de discours complotiste
sur des sites conspirationnistes. Le shérif se sert de Facebook pour lancer sa
campagne électorale et s’en prendre à son rival. Son épouse se fend d’une
confession en postant une vidéo sur les réseaux sociaux, confession qui rend explosive les relations
avec le maire Garcia…

Aster
clôt de manière apocalyptique son métrage. Le shérif pète littéralement les
plombs, prend les armes (référence appuyée à Rambo-First Blood de Ted
Kotcheff), s’en va affronter des antifas dont le spectateur ne sait pas
trop s’ils sont réels ou surgis de l’esprit fiévreux et dérangé du pathétique
héros du film… Sans trop en dévoiler sur la fin du métrage, Joe Cross finit en
bien piètre état. COVID-19, internet, tensions, réseaux sociaux, complotisme,
ce sont là pour Ari Aster les germes de la destruction et le terreau fertile sur
lequel prospère un trumpisme triomphant.
Ne
nous fourvoyons pas, Eddington est un commentaire cinglant et amer sur l’Amérique
de Trump. Trop agressif et trop touffu pour convaincre et séduire entièrement
son public bien que… Le réalisateur se soucie peu de séduire son public. Il
cherche à le caresser à rebrousse-poil, à le secouer et à le faire frémir ou
bondir. Il y a quelque chose de génial
dans cette peinture au vitriol des Etats-Unis qui n’épargne personne et pose
comme catalyseurs de bien des maux la pandémie et les réseaux sociaux.
En
arrière-plan, le film décrit la trajectoire d’un jeune-homme qui se trouve une
vocation de militant-activiste des droits des Afro-américains pour plaire à une
camarade de classe et achève le film en étant devenu important influenceur qui
sur les réseaux sociaux propage sa haine de Michelle Obama avec l'acteur James
Woods ! Tout le film évoque l’Amérique de Trump dans laquelle l’opposition
est trop molle et auto-satisfaite ou caricaturée en milice paramilitaire
antifasciste.
« Who
are you talking to? There's nobody here. »
Le Nouveau Mexique, les Etats-Unis, Ari Aster ne les connaît que trop bien ! Il en est originaire. Que cherche-t-il à dire ou à transmettre à son public qui n'a pas déjà été dit ou montré ? Qu'il en a plus qu'assez des inepties, des réseaux sociaux et de la crétinerie ambiante ? Peut-être... Que par notre petite humanité, nous nous condamnons nous-mêmes en cherchant à assouvir notre besoin de reconnaissance et d'amour sur les illusoires réseaux sociaux ? Sans doute... Que si nous sommes aussi pathétiques et ridicules que les habitants d'Eddington nous ne méritons pas de vivre ? Gasp !?! Peut-être pas !?! Mais il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens qui ont fait le vœu de ne pas laisser la peur, la bêtise et la brutalité l'emporter sur la raison, l'intelligence et la réflexion ! Il est sans doute du nombre de ces Etats-uniens que les ouh-ouh ou autres signes de protestation bien vains de la part des Démocrates crispent et agacent alors que la politique américaine se radicalise et de durcit ! Il rejoint aussi tous ceux que cette administration Trump pour qui la simplicité du propos pèse davantage que sa vérité. Forcément, internet est un vecteur redoutable de propagation des fake news et autres faits alternatifs sans lesquels la réécriture de l'Histoire par les trumpistes ne pourrait se faire.
Dans une interview donnée au magazine Slant, Ari Aster explique sa démarche :
« I wanted to make a film where I could pull back and describe what it
feels like to live in a world where nobody agrees and less actually
happens. The film is a western, I guess, but I wanted it to be inflected
by a sort of modern realism. That’s to say, it’s a movie where
everybody’s living on the internet; they’re all living in different
realities and they’re unreachable to each other. »
La société humaine mondialisée et hyperconnectée est fracturée, fractionnée et isole plus qu'elle ne rapproche ses membres en les séparant toujours davantage. Dans le film, le shérif Joe Cross ne vit pas dans la même réalité que les autres. Tout dans son personnage renvoie à une version déformée de John Wayne mixée aux héros des films d'action hollywoodiens des années 1980 et 1990. Le maire Garcia vit dans un spot de campagne électorale permanent. Et lorsque toutes ces différentes réalités se téléscopent, la situation déraille et explose. C'est bien ce qu'Eddington montre au spectateur et c'est sans doute cette confusion qui profite à certains discours haineux, simplistes et radicaux dont le discours trumpiste est un bon exemple.