Michaël Landolt est directeur du Mémorial du Camp de concentration de Natzweiler-Struthof en Alsace. Archéologue, il a travaillé avec Cédric Neveu, professeur d’histoire et historien sur le fort Queuleu, lieu de détention de la Gestapo en Moselle annexée. De leur collaboration est né un ouvrage monumental. Cédric Neveu est aujourd’hui responsable du service recherche au Mémorial. Ensemble, ils renouvellent l’historiographie du Kl-Natzweiler. En septembre sortira le film La Ligne Bleue de la réalisatrice Marie Dumora. Ce film donne pour la première fois la parole aux « voisins » du camp de concentration. Toutes celles et tous ceux qui ont vu, croisé ou échangé avec des détenus et des SS mais qui n’avaient jusqu’à présent jamais raconté leur expérience. Les deux historiens réagissent à la sortie de ce film et apportent de précieuses informations pour remettre en contexte et encore mieux comprendre cette œuvre inédite.
Quelles sont les spécificités des relations entre le camp
de concentration de Natzweiler avec son voisinage ?
Michaël Landolt : C’est assez intéressant parce que
contrairement à d’autres camps de concentration où l’on trouve des cités ou des
ilots réservés à la SS, à Natzweiler, les SS vivent avec la population. Il
n’existe pas de zone d’intérêt ni de Siedlung. Ils logent dans les
fermes, dans les maisons de maitres des patrons des industries. Les SS vivent
au milieu de la population, leurs enfants vont à l’école avec les enfants des
villageois. Un lien quotidien très important a été créé avec les SS. Des
entreprises de la vallée venaient travailler régulièrement dans le camp.
Cédric Neveu : Le camp est inscrit dans le paysage
local par la gare. Il s’agit d’une petite gare qui se trouve au milieu du
village et qui dessert toute la vallée. Des convois y arrivent régulièrement.
Et même si officiellement les gens ne doivent rien voir, fermer leurs volets ou
leurs portes, ils voient des transports arriver. En 1944, c’est toutes les
semaines que des convois arrivent ici. Le camp est présent dans le paysage,
dans le quotidien des habitants qui s’y habituent d’une certaine manière. Il existait
aussi des liens économiques. Les SS sont des personnes qui consomment, qui vont
dans les commerces, qui ont des amitiés aussi. Dans un petit village comme
Rothau qui ne compte que quelques centaines d’habitants, les deux cents SS qui
vivaient et travaillaient au-dessus formaient une population importante.
Quels étaient les points de contacts entre la population
civile et les détenus du camp de Natzweiler ?
Cédric Neveu : Il existait de nombreux Kommandos
de travail. Celui de la gare par exemple. Des détenus allaient aussi chercher
des colis. Ils étaient alors en contact avec des personnes. Tout le monde
voyait quelques petits Kommandos de travail comme ce petit groupe de détenus
chargés d’aménager la villa du commandant Kramer. Certains étaient affectés
pour une semaine ou quinze jours effectuer des travaux de voierie. Les détenus
étaient visibles tout le temps et tous les jours. Les entreprises faisaient des
livraisons au camp, les déportés devaient charger et décharger des camions. Des
mots étaient forcément échangés. De retour chez eux, les civils devaient en
discuter dans les familles.
Michaël Landolt : A Wildersbach, Seuss possédait un
groupe de détenus permanents qui lui faisait à manger et entretenaient son
jardin. On a même des photos sur lesquelles on voit des détenus qui aidaient
dans les fermes. Il existait plein de petits points de porosité sur lesquels
les contacts étaient réguliers entre civils et détenus. La postière de Rothau par
exemple récupérait tous les petits mots que les détenus jetaient le long du
chemin et qu’elle récupérait pour les envoyer ensuite aux familles de manière
clandestine.
Par quelles routes les détenus montaient-ils au
camp ?
Michaël Landolt : Nous avons repris les cartes de la
région avant l’installation du camp par les nazis. On constate qu’une voie
d’accès au lieu-dit du Struthof sans passer par le village existait déjà avant
leur arrivée. Elle était empruntée pour accéder à l’auberge ou à la villa.
C’est vraisemblablement ce chemin qui était utilisé dès le début pour monter
des prisonniers au camp. Une autre route existait effectivement. Elle
traversait le village pour se rendre à Natzwiller. Un embranchement qui relie
Natzwiller au camp a été ensuite aménagé par les détenus. Certains témoins
disent avoir vu monter des convois de détenus par le village, mais ce sont
surement des colonnes de détenus qui passaient par là pour réaliser des
travaux.
Cédric Neveu : Des kommandos de détenus sont surement passés par cette route pour réaliser des travaux, mais il est peu probable que des convois d’arrivée l’aient prise pour monter au camp.
Pourquoi certains témoins voisins du camp ne parlent
qu’aujourd’hui ?
Michaël Landolt : Ils n’ont effectivement pas témoigné
après la guerre. Ceux qui témoignent aujourd’hui étaient enfants à l’époque.
Les voisins ont parlé entre eux et certaines de leurs histoires étaient
connues. La réalisatrice Marie Dumora nous a mis en relation avec des personnes
qui, jusqu’à ce que je sois directeur du Mémorial, n’étaient pas en contact
avec le site. Au contraire même, elles pensaient qu’on n’en avait rien à faire
d’elles. Elles croyaient que leurs histoires n’intéressaient pas. Ce film a
créé un lien. Le Mémorial a été longtemps considéré comme une institution
parisienne qui n’en avait pas grand-chose à faire des gens de la vallée.
Quelques personnes étaient même venues déposer des objets au Mémorial et
avaient été renvoyées sous prétexte que ce qu’elles apportaient n’étaient pas
intéressant. Un premier livre publié par l’Essor fait le lien entre le
camp et son voisinage, mais les témoignages qui y sont recueillis ne sont pas
sourcés, on ne sait pas qui parle. C’est donc un instrument difficilement
utilisable pour un historien aujourd’hui.
Quelle crédibilité peut-on accorder aux témoignages des
voisins ?
Michaël Landolt : L’historien doit effectuer son
travail. Il doit se poser les questions habituelles face à un témoin : celui-ci
a-t-il vu les choses lui-même ? Ou lui a-t-on raconté les
évènements ? Tout doit être analysé et on doit croiser les témoignages avec
d’autres sources.
Cédric Neveu : Il faut prendre un temps au début d’un
entretien pour recontextualiser le témoignage. Il faut que le témoin nous
réexplique ce qu’il faisait quand il a vu ou vécu des évènements. Il doit nous
dire où il se trouvait, ce qu’il faisait, à quelle époque… Cela nous donne des
éléments et des détails qui vont nous permettre de jauger de la fiabilité du
témoignage. On ne doit pas prendre pour argent comptant chaque parole, mais il
ne faut pas non plus la rejeter d’emblée comme on l’a trop souvent fait. C’est
le même protocole qu’on met en œuvre pour chaque document historique. Quand on
constate par exemple le nombre d’erreurs que les nazis commettaient dans les
documents administratifs, on prend conscience qu’on doit tout soumettre à la
critique historique et croiser chaque témoignage. L’idéal c’est effectivement
d’avoir plusieurs témoins et les faire parler ensemble. La vérité va parfois
sortir quand chacun apporte un détail et corrige l’autre.
Pouvez-vous parler des actes de résistance qu’auraient
effectué les civils au profit des détenus ?
Cédric Neveu : Les témoignages constituent l’unique
source qui racontent ces faits. Il n’existe aucun rapport allemand qui affirme
avoir puni un détenu car il a reçu de la nourriture d’un civil. Mais on n’a pas
encore dépouillé tous les rapports de sanction établis dans le camp. J’ai
trouvé un seul de ces rapports pour le camp annexe d’Obernai qui raconte qu’un
détenu était tombé amoureux d’une habitante locale. Elle lui apportait de la
nourriture et ils se donnaient rendez-vous. Les SS ont rédigé de longs rapports
à ce sujet car ils pensaient que toute une organisation a été mise en place
pour permettre ces rencontres.
Michaël Landolt : Ce sont des sources à prendre avec
précautions car ce sont des versions établies par les SS pour justifier une
sanction.
Cédric Neveu : Les témoignages sur les échanges qui ont
pu avoir lieu à la carrière peuvent être authentifiés à partir du moment où ils
racontent comment étaient organisée la carrière. Si la description qui est
faite correspond à la réalité, on peut se dire que le témoignage est juste. Si
on a que les témoignages de civils, on les mentionne en utilisant le
conditionnel.
Michaël Landolt : Le cas du détenu Mainz est très
intéressant car un SS a autorisé les rencontres entre le détenu et une
habitante de la vallée. Après-guerre, des déportés vont rédiger un courrier
pour que ce SS soit libéré de prison parce qu’il s’était bien comporté au camp.
Cela corrobore le témoignage d’origine.
Comment dans un tel lieu de détention aussi surveillé,
des détenus ont pu produire des objets de façon clandestine et les faire
sortir ?
Michaël Landolt :
Les détenus travaillent dans des ateliers, des menuiseries, des forges. Ils
sont en contacts permanents avec des matériaux. Il faut faire attention
lorsqu’on parle de fabrication clandestine car les détenus échangent avec les
SS. Certains d’entre eux leur demandent de fabriquer des boites de cigarettes
par exemple. Cela ne doit pas être fait sur leur « temps de travail »,
mais leur vie était ponctuée de moment où ils ne travaillaient pas. C’est pendant
ces périodes qu’ils fabriquaient ces objets. Certaines choses étaient connues
et tolérées par les SS.
Cédric Neveu : Les prisonniers étaient toujours plus
malins que les gardiens. Certains d’entre eux étaient rigides et ne laissaient
rien passer alors que d’autres étaient plus tolérants et profitaient de
certaines compétences. Ce qui serait intéressant ce serait de reconstituer les
circuits : qui fait quoi ? Qui récupère et qui exfiltre ? Contre
quoi un SS échangeait un objet… ?
Michaël Landolt : Et puis il faut savoir ce qui était
fabriqué. Une boite à cigarettes c’est plus facile, parce qu’on avait le droit
de fumer dans le camp, mais fabriquer un objet interdit c’est différent. Un
objet pour améliorer son quotidien de détenu comme une fourchette, ou un jeu
c’était toléré, mais une production pour réaliser quelque chose d’interdit, ce
n’est pas la même chose. Confectionner une scie pour scier un barreau c’était
puni par exemple. Certains objets comme les boites à cigarettes sont réalisés
au camp en série. Cela prouve qu’une organisation tolérée a été mise en place.
Le coffre en bois est un cadeau clandestin qui est donné à une fillette par un
déporté menuisier alors qu’elle est aux toilettes du camp. Il reste un travail à
mener aujourd’hui, celui de contacter la famille de ce déporté qui vit en
Bourgogne. Ce déporté est décédé en 2021, mais il faudrait interroger sa
famille pour savoir si cet ancien détenu leur a raconté quelque chose au sujet
de ce fameux coffre.
Cédric Neveu : Ce que raconte aussi l’histoire de ce coffre
en bois, c’est que les SS n’ont pas fouillé des jeunes filles qui étaient tout
de même entrées dans un camp de concentration. Cela prouve que tous les SS
n’étaient pas aussi fiables que cela. Certains étaient de véritables fainéants,
d’autres faisaient moins bien leur travail.
Quelles différences faites-vous entre histoire et
mémoire ?
Cédric Neveu: Pour moi, histoire et mémoire son
complémentaires. Il ne peut pas y avoir de mémoire sérieuse s’il n’y a pas eu
de travail historique. Sans histoire, la mémoire peut être remise en cause. Et,
l’inverse, faire de l’histoire sans une volonté de transmission, ça ne sert à
rien. Le travail de l’historien doit pénétrer la société. La recherche permet
la transmission pédagogique et doit réussir à faire entrer l’histoire dans la
mémoire collective, qu’elle soit locale, familiale ou plus globale. Certaines
associations ont parfois reproché aux historiens leur travail car elles se sont
senties remises en cause. Des historiens ont aussi été très maladroits ou
agressifs. La mémoire du STO est assez significative à ce sujet parce que les
associations n’ont pas souhaité travailler avec les historiens ? De ce
fait la mémoire du STO n’est pas présente dans la mémoire collective de la
Seconde Guerre mondiale, ou, si elle l’est, c’est avec des aprioris très
négatifs. On peut élargir cela aussi sur la question des incorporés de force. Il
y a ensuite plusieurs moyens de transmettre. Les enseignants jouent un rôle
très important car ils sont en contacts avec les jeunes et les incitent au
travail de mémoire. Il existe aussi d’autres institutions : musées,
mémoriaux qui œuvrent pour cela. La mémoire est évolutive et doit répondre à
des attentes de la société. Si la mémoire est institutionnalisée et figée, elle
peut être dangereuse car elle peut être manipulée.
Michaël Landolt : Le temps joue un rôle important. Tant
qu’il y a des témoins qui ont vécu les évènements, on est dans une période de
mémoire vive. Au bout d’un certain temps, les évènements entrent dans
l’histoire, surtout après la disparition des témoins directs. Les actions
mémorielles menées dans le camp aujourd’hui ne sont jamais déconnectées de
l’histoire. Pour chacune d’elle, on a le souci d’y associer un travail
historique et pédagogique. Chaque discours qu’on prononce s’appuie sur un
travail historique dans lequel on recontextualise ce qu’on commémore. La
mémoire peut surreprésenter des faits ou mettre en avant des phénomènes
ponctuels pour les ériger en généralités uniques, alors que les choses doivent
être nuancées. Dans les familles dans lesquelles les déportés n’ont rien
raconté, leurs enfants se sont souvent imaginés des éléments de leur vécu ou en
ont reconstituées d’autres par petites bribes. Cela est à l’origine ensuite de
conflits. Quand on leur apporte la vérité historique, ce n’est pas toujours
accepté, mais de plus en plus, les descendants arrivent à prendre du recul.
Quels sont les apports de l’archéologie pour l’histoire du camp ?
Michaël Landolt : On a pu enfin mettre en lumière
l’évolution de la topographie du camp et la chronologie des aménagements. On
reconstitue l’évolution des différents espaces. On a découvert des éléments sur
le travail pour avoir une meilleure connaissance de la chaine opératoire. On en
sait plus sur la vie quotidienne des détenus et des SS grâce aux objets qu’on
découvre. L’histoire économique du camp est plus sûre également. Et puis, on a
éclairé l’histoire du site après la période concentrationnaire. On sait comment
les lieux ont été réutilisés une fois les nazis partis. On entre ainsi dans une
démarche d’authenticité. Enfin, les découvertes archéologiques nous permettent
de retracer l’histoire d’individus.
Quel est l’intérêt d’un film comme la Ligne Bleue ?
Cédric Neveu : Il replace le camp dans son
environnement et dans son territoire et donne la parole à des personnes qu’on
n’avait encore jamais entendues. Il met en avant les contacts avec les civils
et replace pour la première fois le camp dans sa dimension locale. C’est très
intéressant. On a l’habitude d’insérer les camps de concentration dans un
système global et international, mais on ne les replace que très peu dans leur
microcosme local. Depuis le tournage, on récupère des objets, des archives et
on les sauvegarde.
Michaël Landolt : Le film a permis de renouer le
contact entre le Mémorial et son secteur proche. Il montre comment le camp
était en contact avec son territoire local. Il y a le film, mais également les
rushs qui vont devenir des sources historiques essentielles. Et puis d’avoir
quelqu’un d’un peu neutre dans la région en la personne de Marie Dumora, cela a
permis de créer des contacts inédits. On a maintenant des témoins directs âgés
qui figurent dans ce film qui nous ont raconté des choses surprenantes et
totalement inconnues.




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