jeudi 24 septembre 2026

Les Mémoires de la Shoah recueillies par Annick Cojean, adaptées en BD par Théa Rojzman et Tamia Baudouin

 


En 1996, la journaliste Annick Cojean a reçu le prix Albert-Londres, qui récompense les meilleurs grands reporters français. La journaliste du Monde avait publié quelques mois auparavant cinq articles hors du commun sur les Mémoires de la Shoah. À l’heure où nous commémorons les 80 ans de la découverte des camps, en particulier celui d’Auschwitz, Dupuis a la bonne idée d’adapter en bande dessinée l’enquête menée par Annick Cojean. Un album aussi intéressant qu’exceptionnel, scénarisé par Théa Rojzman et mis en images par Tamia Baudouin.

L’ouvrage est sensationnel, aussi bien dans sa dimension graphique que dans son contenu. L’histoire peut sembler à priori assez classique. Une journaliste s’engage dans une enquête sur un sujet sensible et qui lui tient à cœur : elle se rend auprès des victimes de la Shoah pour recueillir leur témoignage et en faire une compilation. La bande dessinée vise à faire le récit de ses pérégrinations en Europe et aux Etats-Unis.

Mais après la lecture des premières planches, on se doute que l’enquête va prendre une tournure particulière. Une tension s’installe au fur et à mesure des rencontres que fait la journaliste, avec des individus que le traumatisme de la déportation n’a jamais quitté. Ces entretiens ne peuvent que marquer également la journaliste, dont l’existence sera désormais bouleversée à jamais par cette expérience vécue, il y a maintenant 30 ans.

Après avoir entendu les rescapés, témoins directs des horreurs perpétrées par les nazis dans les camps, Annick Cojean décide de s’intéresser à leurs enfants qui acceptent eux-aussi de se livrer. Ceux qui n’auraient pas dû naitre, tant les nazis s’étaient acharnés à faire disparaitre tous les Juifs d’Europe, racontent leur propre histoire. Ils parlent des silences pesants, qui font suite à leurs questions restées sans réponses. Ils racontent les conséquences pour eux des non-dits et le choc de la découverte du destin tragique de leurs parents. Certains éprouvent aussi une forme de culpabilité et subissent le poids du fardeau de la prise de conscience d’être venus au monde, alors que tant d’autres enfants n’ont pas pu voir le jour. Ils expriment une volonté de savoir pour mieux comprendre et cherchent les moyens de vivre sereinement, lorsque les rôles se sont souvent inversés au sein de la famille. Les enfants soutiennent désormais leurs parents, en les rassurant sur leur propre état mental.

La bande dessinée prend une réelle tournure exceptionnelle, quand Annick Cojean décide d’aller au bout de sa démarche. Afin de livrer une enquête la plus complète possible, elle doit rencontrer aussi les enfants des bourreaux, ceux dont les parents se sont livrés aux pires des crimes commis dans l’histoire. Elle se rend alors chez la fille de Goering qui, cinquante ans après la guerre, continue d’aduler son père. A contrario, Niklas Frank exècre son géniteur, Hans Frank, gouverneur général de Pologne et organisateur de la « Solution finale », qui, même à la veille de son exécution, a continué à mentir à son fils. Quant à Wolf Rudiger Hess, fils de l’idéologue du parti nazi, son négationnisme atterrant a produit un véritable choc dans la conscience de l’enquêtrice.

Le style graphique choisi par Tamia Baudouin est à première vue assez déroutant et particulièrement adapté au sujet. Il installe une ambiance étrange et inquiétante, mais participe également à la tension générale qui règne dans cette enquête. Le dessin plein de symboles et teinté d’un sombre onirisme, qui mêle ombres errantes, épouvantails plantés dans des clairières vides et angoissantes, épines, tentacules, forêts décharnées et ciel grisâtre et vaporeux. Tout un alphabet graphique nécessaire pour représenter les fonds obscurs et terribles de la pensée traumatique.

Il y aussi cet arbre dont les branches soutiennent des enfants de rescapés en construction, alors que ses racines sont prises dans une terre aride et désolée, foulée par leurs aïeuls anciens déportés, rescapés et survivants. Comment se construire ? Comment se reconstruire quand ses parents ont vécu ou ont commis les pires horreurs ?

À l’heure où les derniers témoins disparaissent, où les violences antisémites et racistes sont de plus en plus nombreuses dans notre pays et dans le monde, il est plus que temps de tirer les leçons du passé. On dira certainement qu’il s’agit d’une bande dessinée supplémentaire sur la Shoah et sur les camps. On répondra d’abord que plus nombreux seront les ouvrages qui traitent du sujet, mieux ce sera.

Mais quand l’ouvrage est aussi fort et d’une si grande originalité, alors on peut rajouter que ce n’est pas seulement un livre de plus sur la question, mais qu’il se situe au-dessus de bien d’autres du fait de sa qualité et du message puissant qu’il porte.

« Le seul devoir, c’est d’enseigner et de transmettre ». Ces paroles de Simone Veil résonnent encore plus fort après avoir lu l’ouvrage. C’est à l’éducation que s’intéresse enfin Annick Cojean. La dernière partie de son enquête l’emmène dans les milieux éducatifs. Elle y fait état des projets pédagogiques et mémoriels qu’elle a découverts. Les actions du FHO sont relatées en détail par d’excellentes planches très pédagogiques elles-aussi. Il s’agit d’une organisation mondiale fondée en 1976, dont la mission est d’apprendre aux élèves et aux enseignant à regarder l’histoire en face. Le but étant d’en tirer les leçons, afin de promouvoir la tolérance et de lutter contre la haine. Les leçons qui y sont dispensées visent par exemple à faire comprendre le processus qui a mené à l’assassinat industriel des juifs d’Europe, du boycott de leurs magasins aux chambres à gaz. La journaliste raconte également les rencontres organisées en Allemagne entre enfants de bourreaux et ceux de rescapés.

 

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