Deuxième volet de nos interviews sur le Camp de Natzweiler. Cette fois, Juliette Brangé, archéologue et doctorante revient sur le travail archéologique mené sur le site, les apports et les nouvelles découvertes pour l'histoire du KL Natzweiler et sur le film de Maris Dumora qui sortira en salle dans la première quinzaine de septembre.
1.
Pouvez-vous expliquer le sujet de vos
recherches et depuis quand vous travaillez dessus ?
Je travaille sur l’utilisation de la main d’œuvre déportée
au sein de la DEST, l’entreprise nazie d’exploitation de la pierre et des
carrières. Dans mon projet de thèse, je compare celles de Natzweiler et de celle
de Flossenburg en Bavière. Ce travail de thèse à un lien avec le programme
archéologique que nous avons commencé avec Michaël Landolt depuis 2020. Notre
objectif était d’aller fouiller dans la carrière du camp de Natzweiller, un
lieu un peu oublié. Ce programme a duré cinq ans et reprendra quand j’aurais soutenu
ma thèse. En parallèle, je supervise des travaux archéologiques dans l’enceinte
du camp. Dernièrement, nous avons mené des fouilles sur la place Delestraint
qui précède l’implantation d’une maquette sur cet espace et le suivi de travaux
au sein de la barraque cuisine qui est en cours de restauration. Ici le travail
de l’archéologue est d’établir des constats architecturaux, car c’est la
dernière fois qu’on verra ce bâtiment dans cet état. Il est en cours de
démontage pour restauration.
2.
Avant que vous-même ne vous intéressiez à
la carrière, y avait-il déjà eu des travaux archéologiques ici ?
Les premiers travaux archéologiques ont été faits en 2018 sur
la nécropole par un collègue. Au départ, nous n’avions pas l’idée de fouiller
la carrière. On a atterri là un peu par hasard. Certainement influencés par nos
prédécesseurs allemands ou polonais qui ont travaillé sur les emplacements emblématiques
des camps, souvent en lien avec la mort, on envisageait d’aller fouiller sur le
site du premier crématoire dans le camp bas, où ne se trouve plus qu’une dalle
de béton. Le service régional archéologique nous a déconseillés de le faire
pour une première fouille. C’était peut-être un endroit trop sensible et trop
proche de la chambre à gaz. En termes de communication ce n’était pas terrible.
Avec Michaël Landolt, on s’est retrouvés alors à la carrière, dans un espace
plein d’arbres à nous demander ce qu’on allait pouvoir faire ici pendant trois
semaines. Finalement on a prospecté et on s’est rendu compte de la richesse du
lieu.
3.
Comment expliquer cette arrivée tardive
de l’archéologie ? Est-ce commun à tous les camps ou juste à celui de
Natzweiler ?
C’est plutôt une spécificité de l’archéologie française. Les
fouilles dans les camps en Allemagne ou en Polognes existent depuis très
longtemps. Les premières fouilles datent de 1967 à Auschwitz. Elles se sont
beaucoup développées dans les années 1980-90, alors qu’en France, les
archéologues débattaient encore pour savoir si la période moderne relevait de
l’archéologie. Les Allemands ont eu moins de scrupules à considérer ce qui est
récent comme relevant de l’archéologie, alors qu’en France, il existait des
tensions entre archéologues. Certains considéraient que tant qu’il existait des
archives, on n’avait pas besoin de l’archéologie. Finalement, c’est sur les
champs de bataille de la Première Guerre mondiale qu’on a commencé à réaliser
des travaux archéologiques sur la période contemporaine à la fin des années
1990-2000. L’archéologie s’est intéressée à la Seconde Guerre mondiale
seulement à partir de 2010.
4.
En quoi l’archéologie vient-elle
compléter le travail des historiens ?
Les archéologues font sans cesse des aller-retours entre les
données de terrain et les données fournies par les archives. Les archéologues
ont des questionnements différents de ceux des historiens. On va se poser des
questions plus terre-à-terre et matérielles : combien on trouve de
bâtiments ? Comment sont-ils réalisés ? Qu’y avait-il à l’intérieur ?
Qu’y faisait-on… A la carrière de Natzweiler par exemple, on s’est demandé
comment étaient disposées les pièces dans les Halles, où étaient placées les
machines et, avec cela, on a pu reconstituer des plans précis ainsi que la
chaine opératoire de production. On trouve sur le terrain des traces
matérielles dont on a aucune mention dans la documentation papier. On réussit
aussi à retracer la manière dont les déportés utilisaient les outils et on
approche plus précisément leur quotidien.
5.
En quoi le travail archéologique a-t-il
consisté concrètement dans la carrière ?
Il nous a fallu d’abord réaliser un travail de débroussaillage
pour découvrir les vestiges qui étaient à l’abandon. La partie
architecturale a constitué la plus grande avancée de nos recherches. On
comprend aujourd’hui comment étaient disposés les bâtiments. On a découvert
aussi l’agencement des pièces et quels outillages étaient utilisés. On a aussi
travaillé sur l’industrie aéronautique et sur la manière dont s’est faite la
reconversion du lieu pour qu’il soit finalement utilisé par la firme Junkers.
On a trouvé des centaines de morceaux de moteurs d’avions. On savait que les
déportés démontaient des pièces de moteurs d’avions comme c’était mentionné
dans les archives, mais nous avons également trouvé des morceaux de tableau de
bord, des pièces qui se trouvaient dans le cockpit.
On a enfin exhumé des traces des périodes post-nazies :
celles du camp d’internement, du centre pénitentiaire et beaucoup d’indices
laissés par les touristes d’aujourd’hui.
6.
Qu’en est-il des contacts qui avaient
lieu dans la carrière ? Quels liens entretenaient ici les détenus, les
civils et les SS?
La carrière est effectivement un endroit beaucoup plus
poreux que le reste du camp. Des travailleurs civils venaient y travailler. Ils
étaient libres. Pour les premiers travaux de construction de la route, les
travailleurs civils étaient une petite centaine. A partir du moment où les
premiers déportés sont venus y travailler, en 1940-41, ils ne sont plus qu’une
trentaine.
On y ramenait aussi des machines. Plein d’objets y entraient
et en ressortaient. Les travailleurs civils étaient directement en contact avec
les déportés. C’était un véritable lieu de d’échanges. Dans le cadre de ma
thèse et pour assurer les chantiers archéologiques, on a lancé un appel à témoins,
notamment auprès des descendants de ces travailleurs civils. On se rend compte
que les travailleurs venaient des villages voisins du camp et étaient choisis
pour leurs compétences manuelles. Ils étaient envoyés ici par l’Arbeits-Amt car
ils avaient perdu leur emploi. Ils avaient un statut particulier dans la mesure
où ils n’étaient pas travailleurs forcés, mais étaient obligés d’y travailler.
La plupart d’entre eux parlaient alsaciens et pouvaient échanger plus
facilement avec des déportés, notamment néerlandais, qui parlaient allemand. Les
équipes étaient mixtes.
On sait maintenant qu’un travailleur civil pouvait gérer un
groupe de déportés. Les contacts étaient constants durant tout le travail. Les
SS étaient postés à l’extérieur de la carrière. Les travailleurs civils
devaient s’assurer que le travail était fait, alors que les Kapo étaient
chargés de la répression. Les civils donnaient à manger aux déportés, ou
échangeaient des objets, notamment des mégots de cigarette. Parfois des
relations plus durables étaient tissées. Certains déportés sont devenus de
véritables amis et se retrouvaient parfois en vacances après la guerre.
Les objets artisanaux ont aussi été créés ici. Les déportés
disposaient d’outils et de matériaux. Les Néerlandais par exemple ont créé
toute une chaine de marché noir pour voler des morceaux de moteur d’avion, les
découper et fabriquer des boites à cigarettes qu’ils gravaient, revendaient ou
échangeaient avec des civils ou des SS.
Trois témoins racontent également qu’enfants, ils montaient
à la carrière pour ramener de la nourriture aux travailleurs civils. Dans le
cadre du procès de Metz, une bonne dizaine d’entre eux sont interrogés, mais
ils ne sont pas inquiétés. Ils comparaissent en témoins. Aucun civil n’a écrit
de témoignage.
7.
Que sait-on des routes qui accèdent au
camp ?
C’est la DEST qui a fait construire les routes. La première
route aménagée a pour objectif de relier la carrière à Rothau. Elle ne permet
pas d’accéder au camp. Seulement plus tard, fin 1941, début 1942, on construit
un accès au camp. Le dernier tronçon qui relie le camp à la carrière est
construit plus tard. Les détenus montaient essentiellement en camionnette au
camp.
8.
Dans le film de Marie Dumora, on vous
voit prélever des échantillons de roche. Pourquoi ?
Les prélèvements permettent de juger de la qualité de la
roche et de savoir s’il était possible d’en faire des gros blocs de pierre
destinés aux constructions nazies. Pendant longtemps on a dit que le granit
était de mauvaise qualité. Il est en effet très faillé et il est impossible
d’en faire de très gros blocs. Il a dû y
avoir un raté dans le choix de la carrière car les documents administratifs
parlent assez rapidement de production de concassés ce qui prouve qu’économiquement
la carrière n’était pas très rentable.
La DEST était indépendante du camp et cherchait à produire
de la richesse. D’ailleurs à plusieurs reprises, l’entreprise s’est plainte que
les déportés n’étaient pas assez en forme pour travailler correctement. L’entreprise
demandait aussi à avoir les mêmes détenus chaque jour pour les former, alors
que le camp changeait les effectifs en permanence.
9.
Pourquoi cet espace a été aussi longtemps
délaissé ?
La construction de la mémoire du camp a certainement
beaucoup influencé les choix. Elle s’est construite essentiellement à partir de
l’histoire des NN français qui n’ont jamais mis les pieds à la carrière. On a
mis longtemps en avant leurs témoignages pour constituer la muséographie du
site. Ce sont eux aussi qu’on a cités longtemps lors des visites. La carrière a
accueilli essentiellement des Soviétiques, des Néerlandais et des
Luxembourgeois. Leur mémoire n’a pas été mise en valeur.
10. Quelles
relations avez-vous entretenues avec les habitants de la vallée ?
Le fait de fouiller plusieurs semaines en non-stop a
forcément créé des liens avec plein de gens. L’archéologie attire plus, les
gens sont curieux et viennent voir. On leur montre des objets et eux-mêmes nous
en apportent. Le lien s’est construit en particulier avec Martine Siegfried car
elle entretient un petit musée à Neuwiller et elle vient promener son chien à
la carrière. Elle nous a aidés à tisser des liens avec des habitants de la
vallée, notamment avec les descendants des travailleurs civils. Elle fait un
peu partie de l’équipe.
11. En
quoi le film de Marie Dumora est-il important à vos yeux ?
Il permet d’enregistrer des voix de personnes qui n’ont
jamais parlé. Elles sont âgées et leurs paroles sont désormais sauvegardées. Le
lien avec les civils est bien mis en avant. Jusqu’à maintenant, on étudiait le
camp de façon indépendante, comme s’il avait été installé au milieu de nulle-part.
le film montre qu’il est intégré dans un territoire, avec des villages autour. Beaucoup
d’interactions existaient. Il est faux de dire qu’on ne savait rien de ce qui
se passait au camp. Grâce au film, j’ai aussi pu prendre de nombreux contacts
avec des personnes qui je n’avais pas réussi à approcher. Certains témoignages
ont aussi nourri mes recherches.


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