samedi 29 août 2026

Juliette Brangé, archéologue, "Les archéologues ont des questionnements différents de ceux des historiens"


Deuxième volet de nos interviews sur le Camp de Natzweiler. Cette fois, Juliette Brangé, archéologue et doctorante revient sur le travail archéologique mené sur le site, les apports et les nouvelles découvertes pour l'histoire du KL Natzweiler et sur le film de Maris Dumora qui sortira en salle dans la première quinzaine de septembre. 

1.      Pouvez-vous expliquer le sujet de vos recherches et depuis quand vous travaillez dessus ?

Je travaille sur l’utilisation de la main d’œuvre déportée au sein de la DEST, l’entreprise nazie d’exploitation de la pierre et des carrières. Dans mon projet de thèse, je compare celles de Natzweiler et de celle de Flossenburg en Bavière. Ce travail de thèse à un lien avec le programme archéologique que nous avons commencé avec Michaël Landolt depuis 2020. Notre objectif était d’aller fouiller dans la carrière du camp de Natzweiller, un lieu un peu oublié. Ce programme a duré cinq ans et reprendra quand j’aurais soutenu ma thèse. En parallèle, je supervise des travaux archéologiques dans l’enceinte du camp. Dernièrement, nous avons mené des fouilles sur la place Delestraint qui précède l’implantation d’une maquette sur cet espace et le suivi de travaux au sein de la barraque cuisine qui est en cours de restauration. Ici le travail de l’archéologue est d’établir des constats architecturaux, car c’est la dernière fois qu’on verra ce bâtiment dans cet état. Il est en cours de démontage pour restauration.

2.      Avant que vous-même ne vous intéressiez à la carrière, y avait-il déjà eu des travaux archéologiques ici ?

Les premiers travaux archéologiques ont été faits en 2018 sur la nécropole par un collègue. Au départ, nous n’avions pas l’idée de fouiller la carrière. On a atterri là un peu par hasard. Certainement influencés par nos prédécesseurs allemands ou polonais qui ont travaillé sur les emplacements emblématiques des camps, souvent en lien avec la mort, on envisageait d’aller fouiller sur le site du premier crématoire dans le camp bas, où ne se trouve plus qu’une dalle de béton. Le service régional archéologique nous a déconseillés de le faire pour une première fouille. C’était peut-être un endroit trop sensible et trop proche de la chambre à gaz. En termes de communication ce n’était pas terrible. Avec Michaël Landolt, on s’est retrouvés alors à la carrière, dans un espace plein d’arbres à nous demander ce qu’on allait pouvoir faire ici pendant trois semaines. Finalement on a prospecté et on s’est rendu compte de la richesse du lieu.

3.      Comment expliquer cette arrivée tardive de l’archéologie ? Est-ce commun à tous les camps ou juste à celui de Natzweiler ?

C’est plutôt une spécificité de l’archéologie française. Les fouilles dans les camps en Allemagne ou en Polognes existent depuis très longtemps. Les premières fouilles datent de 1967 à Auschwitz. Elles se sont beaucoup développées dans les années 1980-90, alors qu’en France, les archéologues débattaient encore pour savoir si la période moderne relevait de l’archéologie. Les Allemands ont eu moins de scrupules à considérer ce qui est récent comme relevant de l’archéologie, alors qu’en France, il existait des tensions entre archéologues. Certains considéraient que tant qu’il existait des archives, on n’avait pas besoin de l’archéologie. Finalement, c’est sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale qu’on a commencé à réaliser des travaux archéologiques sur la période contemporaine à la fin des années 1990-2000. L’archéologie s’est intéressée à la Seconde Guerre mondiale seulement à partir de 2010.

4.      En quoi l’archéologie vient-elle compléter le travail des historiens ?

Les archéologues font sans cesse des aller-retours entre les données de terrain et les données fournies par les archives. Les archéologues ont des questionnements différents de ceux des historiens. On va se poser des questions plus terre-à-terre et matérielles : combien on trouve de bâtiments ? Comment sont-ils réalisés ? Qu’y avait-il à l’intérieur ? Qu’y faisait-on… A la carrière de Natzweiler par exemple, on s’est demandé comment étaient disposées les pièces dans les Halles, où étaient placées les machines et, avec cela, on a pu reconstituer des plans précis ainsi que la chaine opératoire de production. On trouve sur le terrain des traces matérielles dont on a aucune mention dans la documentation papier. On réussit aussi à retracer la manière dont les déportés utilisaient les outils et on approche plus précisément leur quotidien.

5.      En quoi le travail archéologique a-t-il consisté concrètement dans la carrière ?

Il nous a fallu d’abord réaliser un travail de débroussaillage pour découvrir les vestiges qui étaient à l’abandon. La partie architecturale a constitué la plus grande avancée de nos recherches. On comprend aujourd’hui comment étaient disposés les bâtiments. On a découvert aussi l’agencement des pièces et quels outillages étaient utilisés. On a aussi travaillé sur l’industrie aéronautique et sur la manière dont s’est faite la reconversion du lieu pour qu’il soit finalement utilisé par la firme Junkers. On a trouvé des centaines de morceaux de moteurs d’avions. On savait que les déportés démontaient des pièces de moteurs d’avions comme c’était mentionné dans les archives, mais nous avons également trouvé des morceaux de tableau de bord, des pièces qui se trouvaient dans le cockpit.

On a enfin exhumé des traces des périodes post-nazies : celles du camp d’internement, du centre pénitentiaire et beaucoup d’indices laissés par les touristes d’aujourd’hui.

6.      Qu’en est-il des contacts qui avaient lieu dans la carrière ? Quels liens entretenaient ici les détenus, les civils et les SS?

La carrière est effectivement un endroit beaucoup plus poreux que le reste du camp. Des travailleurs civils venaient y travailler. Ils étaient libres. Pour les premiers travaux de construction de la route, les travailleurs civils étaient une petite centaine. A partir du moment où les premiers déportés sont venus y travailler, en 1940-41, ils ne sont plus qu’une trentaine.

On y ramenait aussi des machines. Plein d’objets y entraient et en ressortaient. Les travailleurs civils étaient directement en contact avec les déportés. C’était un véritable lieu de d’échanges. Dans le cadre de ma thèse et pour assurer les chantiers archéologiques, on a lancé un appel à témoins, notamment auprès des descendants de ces travailleurs civils. On se rend compte que les travailleurs venaient des villages voisins du camp et étaient choisis pour leurs compétences manuelles. Ils étaient envoyés ici par l’Arbeits-Amt car ils avaient perdu leur emploi. Ils avaient un statut particulier dans la mesure où ils n’étaient pas travailleurs forcés, mais étaient obligés d’y travailler. La plupart d’entre eux parlaient alsaciens et pouvaient échanger plus facilement avec des déportés, notamment néerlandais, qui parlaient allemand. Les équipes étaient mixtes.

On sait maintenant qu’un travailleur civil pouvait gérer un groupe de déportés. Les contacts étaient constants durant tout le travail. Les SS étaient postés à l’extérieur de la carrière. Les travailleurs civils devaient s’assurer que le travail était fait, alors que les Kapo étaient chargés de la répression. Les civils donnaient à manger aux déportés, ou échangeaient des objets, notamment des mégots de cigarette. Parfois des relations plus durables étaient tissées. Certains déportés sont devenus de véritables amis et se retrouvaient parfois en vacances après la guerre.

Les objets artisanaux ont aussi été créés ici. Les déportés disposaient d’outils et de matériaux. Les Néerlandais par exemple ont créé toute une chaine de marché noir pour voler des morceaux de moteur d’avion, les découper et fabriquer des boites à cigarettes qu’ils gravaient, revendaient ou échangeaient avec des civils ou des SS.

Trois témoins racontent également qu’enfants, ils montaient à la carrière pour ramener de la nourriture aux travailleurs civils. Dans le cadre du procès de Metz, une bonne dizaine d’entre eux sont interrogés, mais ils ne sont pas inquiétés. Ils comparaissent en témoins. Aucun civil n’a écrit de témoignage.

7.      Que sait-on des routes qui accèdent au camp ?

C’est la DEST qui a fait construire les routes. La première route aménagée a pour objectif de relier la carrière à Rothau. Elle ne permet pas d’accéder au camp. Seulement plus tard, fin 1941, début 1942, on construit un accès au camp. Le dernier tronçon qui relie le camp à la carrière est construit plus tard. Les détenus montaient essentiellement en camionnette au camp.

8.      Dans le film de Marie Dumora, on vous voit prélever des échantillons de roche. Pourquoi ?

Les prélèvements permettent de juger de la qualité de la roche et de savoir s’il était possible d’en faire des gros blocs de pierre destinés aux constructions nazies. Pendant longtemps on a dit que le granit était de mauvaise qualité. Il est en effet très faillé et il est impossible d’en faire de très gros blocs.  Il a dû y avoir un raté dans le choix de la carrière car les documents administratifs parlent assez rapidement de production de concassés ce qui prouve qu’économiquement la carrière n’était pas très rentable.

La DEST était indépendante du camp et cherchait à produire de la richesse. D’ailleurs à plusieurs reprises, l’entreprise s’est plainte que les déportés n’étaient pas assez en forme pour travailler correctement. L’entreprise demandait aussi à avoir les mêmes détenus chaque jour pour les former, alors que le camp changeait les effectifs en permanence.

9.      Pourquoi cet espace a été aussi longtemps délaissé ?

La construction de la mémoire du camp a certainement beaucoup influencé les choix. Elle s’est construite essentiellement à partir de l’histoire des NN français qui n’ont jamais mis les pieds à la carrière. On a mis longtemps en avant leurs témoignages pour constituer la muséographie du site. Ce sont eux aussi qu’on a cités longtemps lors des visites. La carrière a accueilli essentiellement des Soviétiques, des Néerlandais et des Luxembourgeois. Leur mémoire n’a pas été mise en valeur.

10. Quelles relations avez-vous entretenues avec les habitants de la vallée ?

Le fait de fouiller plusieurs semaines en non-stop a forcément créé des liens avec plein de gens. L’archéologie attire plus, les gens sont curieux et viennent voir. On leur montre des objets et eux-mêmes nous en apportent. Le lien s’est construit en particulier avec Martine Siegfried car elle entretient un petit musée à Neuwiller et elle vient promener son chien à la carrière. Elle nous a aidés à tisser des liens avec des habitants de la vallée, notamment avec les descendants des travailleurs civils. Elle fait un peu partie de l’équipe.

11. En quoi le film de Marie Dumora est-il important à vos yeux ?

Il permet d’enregistrer des voix de personnes qui n’ont jamais parlé. Elles sont âgées et leurs paroles sont désormais sauvegardées. Le lien avec les civils est bien mis en avant. Jusqu’à maintenant, on étudiait le camp de façon indépendante, comme s’il avait été installé au milieu de nulle-part. le film montre qu’il est intégré dans un territoire, avec des villages autour. Beaucoup d’interactions existaient. Il est faux de dire qu’on ne savait rien de ce qui se passait au camp. Grâce au film, j’ai aussi pu prendre de nombreux contacts avec des personnes qui je n’avais pas réussi à approcher. Certains témoignages ont aussi nourri mes recherches.  


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