Ils sont nombreux à attendre le prochain bus qui arrivera à l’hôtel, chargé de ces dizaines de rescapés qui reviennent faméliques de l’enfer des camps. Certains exhibent les photos de leurs proches et demandent à ces êtres décharnés s’ils les ont vus à Birkenau. Depuis leur déportation, plus aucune nouvelle ne leur a été donnée. Et quand on leur répond qu’il faut renoncer à tout espoir parce que la plupart sont partis en fumée, après l’incompréhension, c’est dans l’horreur et dans une profonde tristesse que plongent celles et ceux qui découvraient l’ampleur du génocide.
Dans ce fabuleux album, Fabienne Blanchut et Catherine
Locandro (scénaristes), ont confié à Dawid la lourde tâche de mettre en images
l’histoire de ces quasi miraculés, la plupart juifs, qui reviennent d’Europe de
l’Est en ce printemps 1945, après avoir échappé au meurtre de masse commis dans
les chambres à gaz des centres de mise à mort. L’histoire est celle du jeune
Louis, lycéen parisien, qui gagne un peu d’argent le soir en travaillant dans
un cinéma. Sur le chemin qui le mène à son lycée ou à son travail, il passe
tous les jours à vélo devant l’hôtel Lutetia, réquisitionné pour accueillir et
remettre du mieux possible en forme les anciens détenus qui reviennent dans un
état physique et mental catastrophique.
Humaniste et empathique, Louis ne peut se résoudre à simplement
observer de loin ces victimes du nazisme. Contre l’avis de son père, il décide
d’œuvrer en secret auprès des membres de la Croix rouge et des scouts qui viennent
en aide à ces rescapés. Armé d’une farouche volonté, il passe des heures dans l’hôtel,
parcourant les étages et servant chambre après chambre les repas à des
personnes qui n’ont plus l’habitude que l’on s’adresse à eux sans les frapper,
à des gens terrorisés dont la moindre silhouette leur rappelle les bourreaux
nazis qui les ont tant fait souffrir.
Louis se lie d’amitié avec Sylvette, jeune femme amaigrie
mais combattante qui tente de surpasser les épreuves vécues dans les camps
nazis. Sylvette partage sa chambre avec Edith, dont le traumatisme est si fort
qu’elle est mutique et n’arrive plus à dormir ailleurs qu’à même le sol tant on
lui a fait oublier tout forme de confort. Après des années de violence, de
privation et de terreur, Edith ne peut s’empêcher de garder en secret toutes
les cuillères qu’on lui propose sur ses plateaux repas. Cette cuillère si précieuse
sans laquelle elle ne pouvait se nourrir quand elle était aux mains des nazis.
Chacun doit se réhabituer à vivre dans une paix et une
sérénité que l’on juge irréelle après tant de souffrance ; il faut
retrouver l’envie de parler aux autres et de retourner vivre en société. Il
faut s’habituer au calme d’un Paris libéré et au droit de dormir dans des draps
propres. Au fil des planches, Louis tente de redonner le gout de vivre à Edith
qui prend de plus en plus d’assurance au fur et à mesure que ses cheveux
repoussent. Dans l’ombre, d’autres veillent pour trouver un lieu d’accueil à
ces survivants qui n’ont, pour la plupart, plus de famille.
Les personnages évoluent dans une ambiance lumineuse et
superbe. Des flashbacks permettent de comprendre pourquoi Edith et ses compagnons
d’infortune reviennent aussi traumatisés. De long passages muets ponctuent régulièrement
l’album, car il n’est parfois pas nécessaire d’en dire ou d’en écrire de trop
pour comprendre les sentiments et entendre les sons qui accompagnent les gestes
d’humanité ou les cruautés subies.
Emouvant et attendrissant, ce roman graphique interpelle
également. Il dénonce la passivité de trop nombreux Français qui n’ont pas agi
et ont laissé faire. Il montre de façon assez crue les violences nazies tout en
gardant suffisamment de mesure pour ne pas sidérer le lecteur. Ce trio d’auteurs
livrent ici un vibrant hommage aux rescapés des camps et à toutes celles et
tous ceux qui les ont accompagnés dans leur reconstruction. Un véritable hymne
à l’entraide.





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