A l’exergue de son ouvrage, Jean-François Rauger livre la confidence d’un membre du commando des Brigades Rouges qui a enlevé Aldo Moro : « J’avais l’impression d’être dans un film. » Dans l’Italie des années de plomb, l’enlèvement, la séquestration puis l’exécution de l’homme d’Etat Aldo Moro marque un tournant. C’est le moment où la réalité a dépassé la fiction en mai 1978. Le genre du poliziottesco ou néo-polar à l’italienne est emblématique de ces années. Le dernier avatar sérieux de ce filone est sans doute La Guerre des gangs de Lucio Fulci. Ce film de 1980 est par bien des aspects atypiques et vient mettre un point final sanglant à une bonne décennie de polar montrant des flics aux méthodes expéditives et radicales opposés à des maffieux particulièrement coriaces et sadiques. Fulci, avec son humour grinçant et son goût immodéré pour la violence graphique évacue toute figure policière de premier plan de son film. Il met en scène des maffieux qui s’affrontent à Naples. La proposition du réalisateur romain frappe par sa cruauté, ses accès de violences et ses débordements qui inscrivent l’œuvre dans le cinéma gore. Visage brûlé au bec bunsen, gorge arrachée par une balle de revolver, tête explosée… Comment le cinéma transalpin en est-il arrivé à une telle débauche de sauvagerie et de barbarie ?
A l’origine de l’étude extrêmement précise et exhaustive de Jean-François Rauger, il y a une commande de l’éditeur Jérôme Dittmar. Mais lorsqu’il se penche sur son sujet, le cinéma italien des années 1960 à 1980 et ses rapports à la société, l’auteur et journaliste entrevoit la possibilité d’enfin ausculter et décrypter les liens et influences réciproques entre cinéma et société en Italie. Débordant largement du cadre du seul cinéma de genre transalpin qu’il connaît extrêmement bien, le directeur de la programmation de la Cinémathèque Française entend sonder en profondeur les répercussions des années de plomb sur le cinéma italien dans son ensemble. Comment les violences politiques bien réelles qui traumatisent l’Italie contaminent-elles toute la production cinématographique ?
Afin de bien asseoir son analyse et son étude critique, Jean-François Rauger raconte et étudie de manière scrupuleuse le contexte italien des années 1970 à 1980. Le miracle économique d’après-guerre, l’embourgeoisement de la société et les tensions nouvelles qui apparaissent dès les années 1960. Cette mise en place du contexte s’accompagne d’une foule de renvois et d’anecdotes issues du monde du cinéma. De manière grâcieuse et savante, l’auteur démontre que toutes les œuvres cinématographiques sont imprégnées du contexte social et politique du temps. Le premier chapitre est un excellent vade-mecum et un point d’entrée indispensable pour la suite de l’analyse.
Il est bon de rappeler qu’en ces années de plomb, les Italiens fréquentent les cinémas à raison de trois ou quatre fois par semaine. Le cinéma fait partie intégrante de leur vie et de leur manière de l’appréhender. Leur regard sur le monde est grandement influencé et forgé par leurs expériences de spectateurs. Lorsque les actes de violence et le terrorisme touchent la péninsule, la vie ne s’arrête pas pour autant même si la peur s’installe.
Le cœur de l’ouvrage dissèque genre par genre et thème par thème les liens entre société, politique ou Histoire et cinéma. L’extrême-gauche italienne s’empare des westerns anti-impérialistes. Les gialli pointent du doigt les turpides et la décadence d’une certaine bourgeoisie. Les poliziottesci semblent prôner le recours à une justice expéditive mais traduisent surtout la perte de confiance en un système perçu comme corrompu et injuste. En mettant sur un même pied cinéma « sérieux » et cinéma bis, Rauger réhabilite nombre d’œuvres longtemps considérées comme médiocres ou de peu d’intérêt.
L’analyse insiste sur les va-et-vient incessants entre fiction et réalité, entre acteurs politiques et réalisateurs. Un film comme Il était une fois la révolution devient pour les militants d’extrême-gauche un véritable manifeste dont les répliques (« giù la testa ! ») deviennent des slogans politiques. Alors même que Sergio Leone donne dans son métrage une vision très désabusée et critique de la révolution ! La révolution mexicaine devient un sujet récurrent du western italien alors que les Rossi du PCI sont en constante progression lors des élections. Le cinéma se nourrit des débats et les débats nourrissent le cinéma !
Jean-François Rauger insiste beaucoup sur la nécessité de « retirer ses lunettes françaises » pour aborder le cinéma italien. Le cinéma bis italien est perçu en France comme un cinéma de quartier distribué dans un réseau restreint et destiné à un public populaire. En Italie, un polar extrêmement violent comme La Rançon de la peur d’Umberto Lenzi côtoie au box-office le dernier Pasolini ! Le giallo, le mondo ou le poliziottesco sont largement distribués. Même les œuvres les plus borderlines ou violentes bénéficient d’une large distribution. Et si le cinéma fait partie intégrante de la vie des Italiens au cours des décennies 1960 et 1970, la violence qui y explose également.
L’ouvrage a l’audace de montrer qu’alors que les grands artistes comme Fellini ou Bertolucci se désintéressent des réalités immédiates, les prétendus tâcherons du cinéma de genre eux la regardent droit dans les yeux ! L’étude est vraiment passionnante et exhaustive et invite à se replonger sans plus tarder dans le visionnage des films chroniqués et disséqués par l’auteur. La lecture de ce « petit livre rouge » évoque aussi avec beaucoup d’amour cinéphilique un temps désormais révolu au cours duquel le cinéma était l’art majeur, incontournable et omniprésent dans les sociétés occidentales…



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